05/06/2014

Fin de régime: l'exemple soviétique appliqué à 2014

Par les temps qui courent, il est très recommandé de lire « L'effondrement de l'empire soviétique » de David Remnick, correspondant du Washington Post à Moscou de 1986 à 1994. Ce que Remnick décrit avec une précision chirurgicale, c'est le processus d'une fin de régime. Or à mesure que passent les mois de cette année 2014, il me paraît de plus en plus probable que nous vivons des temps fort comparables. Que nous vivons, en vérité, une fin de régime.

 

Remnick insiste sur quelques aspects, dont je crois qu'on trouve désormais toutes les correspondances dans les pays capitalistes, qu'ils soient démocratiques ou pas. J'en détaillerai trois: l'incapacité des dirigeants, la fin des illusions, et l'importance de la propagande.

 

Commençons par l'incapacité des dirigeants. En dépit de ses qualités personnelles et d'une présidence débutée avec une très grande popularité, Gorbachev s'est vite révélé incapable de résoudre les difficultés formidables auxquelles faisait face son pays. Sa popularité a également chuté. A force de repousser les problèmes de dettes, de l'énormité des administrations, d'incapacité industrielle et de léthargie sociale, les dirigeants de l'URSS avaient finalement creusé leur propre tombe. Ils y ont entraîné avec eux la totalité des institutions dont ils dépendaient.

 

Les dirigeants de l'Europe, des Etats-Unis et des autres grandes puissances capitalistes sont aujourd'hui dans une incapacité similaire. La crise de 2008 s'est transformée en maladie chronique contre laquelle aucun remède ne semble opérant. Que les élections soient régulières ou qu'elles soient volées, que les dirigeants soient populaires ou pas, leurs résultats, ou l'absence de leurs résultats est partout semblable. En France, cette incapacité est plus criante qu'ailleurs, mais il ne fait aucun doute que ni Merkel, ni Obama, ni Cameron, ni Poutine n'ont plus de succès sur les éléments que l'infortuné Hollande. Comme en URSS, la matrice économique et institutionnelle dont ils dépendent ne fonctionne plus, ce qui révèle leur incapacité désormais structurelle.

 

Ensuite, il y a la fin d'une illusion. Celle-là s'appelait l'Union des républiques socialistes soviétiques. Sur le papier, un truc super. Dans la réalité, pas vraiment un truc super. C'est la révélation des fameux protocoles secrets du pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août 39 qui fut la chiquenaude fatale. Ces protocoles, connus depuis 1945 et publiés à l'Ouest mais farouchement niés à Moscou, prévoyaient l'invasion sans résistance allemande des républiques baltes par l'URSS. L'union reposait donc sur un viol, ce qui la rendait automatiquement caduque. A cela, il suffisait d'ajouter une situation économique tragique, et plus rien, pas même un putsch, ne permettait d'empêcher la désintégration du système.

 

L'illusion dans laquelle nous sommes plongés est celle de la croissance et du plein-emploi. Cette illusion est fondée sur une autre illusion, celle des ressources en hydrocarbures infinies. Chaque candidat à la magistrature suprême d'une grande puissance, qu'il ou elle soit de gauche ou de droite, ne peut l'emporter que s'il ou elle promet le retour de la croissance et la baisse du chômage. Or depuis 30 ans, chaque grande puissante est confrontée à un chômage en constante augmentation malgré les accalmies passagères. Et la croissance est partout en diminution constante depuis 1974, date du premier choc pétrolier. Même la croissance de la Chine, qui reposait en grande partie sur le charbon, est désormais en chute. Il faut donc faire face à cette vérité inconcevable: la croissance ne reviendra plus, et le chômage de longue durée est désormais structurel.

 

Enfin, il y a l'importance cruciale de la propagande. La propagande, c'est ce qui permet d'entretenir l'illusion. En URSS, il fallait contrôler le récit historique et empêcher la vérité d'éclater sur l'étendue des crimes staliniens et les invasions de diverses républiques. La décision de Gorbachev de faire la lumière sur ces faits, la fameuse Glasnost, a été fatale pour les conservateurs du parti que Gorbachev voulait détruire. Mais il a fini par en être lui-même la victime, et tout le système avec lui. Dès le moment où on l'on pouvait dire la vérité sur le passé, on disait la vérité sur le présent. Aussitôt, l'illusion volait en éclats. L'importance vitale des Sakharov et Soljenytsine doit se comprendre dans la mesure où ils réduisaient le récit de la propagande en poussière. Ils étaient, et l'histoire l'a prouvé, bien plus nocifs pour l'URSS que tous les missiles balistiques américains.

 

Notre propagande, c'est la publicité commerciale, devenue chez nous absolument omniprésente et dont dépendent des pans entiers de nos économies nationales. Une publicité pour Coca-Cola ou pour la Migros est tout aussi absurde, contraignante et mensongère qu'un slogan à la gloire du travail. Les publicités commerciales nous vendent depuis des décennies le rêve du capitalisme: de jeunes gens bien nourris, beaux, riches, épanouis au travail et heureux en famille. Pour atteindre cette illusion, nous n'avons d'autre choix que de consommer, puis, lorsqu'il n'y a plus d'argent, de nous endetter pour enrichir ceux qui nous vendent ce rêve. La publicité comme la propagande sont responsables de la démonétisation de la parole. La situation de dépendance vitale dans laquelle une écrasante majorité des organes de presse se sont mis par rapport aux revenus publicitaires n'est que la partie la plus visible du degré de pourrissement idéologique auquel nous contraint un système économique désormais condamné.

 

Reste à savoir, si tout cela se confirme, vers quel monde nous allons. Les habitants de l'URSS peuvent remercier Gorbachev de n'avoir pas entravé le cours des événements et d'avoir permis une transition de système sans effusion de sang. A postériori, c'est certainement son succès politique le plus extraordinaire. Avant de tirer des plans sur la comète et de prédire quelle sera l'organisation politique et économique de demain, espérons déjà posséder autant de sagesse et d'avoir autant de chances que les Soviétiques. Et puis réfléchissons et instruisons-nous. Les modèles qui nous tendent les bras sont, pour certains, de tristes resucées du passé, des modèles autoritaires et inégalitaires qui déjà semblent se dessiner derrière les résultats des récentes élections européennes. D'autres modèles existent et doivent être envisagés. Mais nous devons d'abord commencer par réaliser l'étendue du problème dans lequel nos sociétés sont plongées et qui porte un nom simple, technique et définitif: fin de régime.

24/03/2014

Cher Denis Martin

Vous m'avez écrit ceci ce matin sur Facebook :

 

Monsieur Laufer il existe des cours de dégustation afin de connaître et apprécier un vin avant de le critiquer , je vous conseille vivement de les suivre, d'apprendre, de comprendre et ensuite vous verrez que le chasselas est de loin pas une piquette. Aujourd'hui les jardiniers du Lavaux qui entretiennent nos murs et notre paysage viticole ont plus besoin de notre soutien que de reportage cassant qui ne servent à rien mis à part faire parler de son auteur. Vive le chasselas qui est mon cépage préféré et la mémoire de mon pays.

 

Je commencerai pour vous remercier de ce message et par regretter qu'en voisin du quai Perdonnet je n'aie pas encore eu la présence d'esprit de découvrir votre enseigne.

 

Comme beaucoup de critiques qui m'ont plu sur ma boîte mail depuis jeudi, votre propos est un déni quasi total de la réalité du terrain. Si je me savais totalement seul à trouver que le chasselas n'est pas un grand vin, j'aurais certainement choisi un autre sujet de débat. Pourtant, toutes les études nous prouvent depuis des années que les consommateurs suisses se détournent de plus en plus de ce cépage, parfois pour d'autres blancs, mais surtout pour des rouges. D'autres cantons l'ont compris, au premier rang desquels Genève et Neuchâtel, qui produisent aujourd'hui beaucoup plus de rouges de grande qualité, ainsi que des blancs plus variés et d'une qualité qui devrait nous faire rougir, nous qui restons invariablement producteurs de chasselas. Notamment, je vous conseille le chasselas de la Maison Carrée, des frères Perrochet à Auvernier. Voilà ce qu'on peut faire lorsqu'on limite fortement la production et qu'on vinifie correctement ce cépage, pourtant inadapté à la vinification. La consommation de blanc, et surtout de chasselas, ne cesse de chuter depuis quinze ans. Il est temps pour les vignerons vaudois d'entériner cette réalité et de diversifier rapidement et activement leur production.

 

L'autre argument, c'est que le chasselas doit naturellement rester un cépage emblématique de nos coteaux. Nous sommes presque les seuls au monde à le vinifier, ce qui est autant une preuve du faible potentiel de ce cépage qu'un signe distinctif et pittoresque de notre terroir, et surtout de Lavaux (et non DU Lavaux, comme vous, et tant d'autres de mes concitoyens, ne cessent de le répéter). Ceci étant dit, certains vignerons vaudois n'ont pas attendu mon papier vengeur pour se diversifier. Je déguste souvent des spécialités remarquables, des côtes de l'Orbe, des vignes de Pully, de Villeneuve ou d'Aigle. Gamaret, garanoir, viognier, chardonnay, et même gamay, un cépage pourtant inégal, y sont vinifiés avec savoir et talent. La question n'est donc pas la qualité de notre terroir ou le savoir-faire de nos vignerons : notre terroir est célèbre et exceptionnel, nos vignerons sont de grands professionnels. Mais la tradition n'est pas synonyme de qualité. Traditionnellement, les femmes restent à la cuisine. Traditionnellement, on ne mange pas chez nous de poisson cru. Ainsi la tradition n'a de sens que lorsqu'elle est pleinement partagée et vécue. Sinon, il faut la remettre en question. Et inventer de nouvelles traditions.

 

La Suisse est le berceau des montres de luxe et des grands chocolats. Je suis convaincu que, sur un vignoble minuscule à l'échelle du monde viticole, avec notre savoir-faire et notre terroir, les vignerons suisses peuvent – et certains le font déjà – produire des très grands vins. Des vins qui viennent concurrencer les français et les italiens, et que les consommateurs locaux plébiscitent pleinement. Nous avons la place, les outils et le talent pour le faire. Mais nous devons commencer par nous adapter aux goûts désormais structurels des consommateurs. Nous devons faire moins de vin blanc, et diversifier nos blancs en sortant de notre monoculture du chasselas. Nous devons faire moins de chasselas, et du meilleur chasselas, ce que trop peu ont déjà commencé à faire. Vous êtes un grand chef, célébré dans le monde entier pour vos talents et votre inventivité. Je terminerai donc cette lettre par une question : vous dites préférer le chasselas parmi tous les cépages. Combien de chefs de votre rang et combien de vos propres clients partagent-ils cet avis ?

 

Cordialement, David Laufer

19/03/2014

Vladimir Poutine, Che Guevara de la droite dure

Depuis qu'il a attaqué la Crimée, Poutine est universellement dépeint comme un maître de la stratégie, qui met en échec des puissances occidentales démunies et divisées. Il y a du vrai dans cette vision, mais à un seul degré seulement. Comme il a dans sa main la quasi-totalité des leviers du pouvoir, Poutine peut agir vite, sans concertation et en dehors du droit, puisqu'il décide seul de ce qui est, ou n'est pas légal. Tandis que les Occidentaux, comme dans les années 30, en sont réduits à respecter le droit international et à équilibrer leurs divers courants politiques pour parvenir à des décisions.

 

Mais c'est là que s'arrête cette flatteuse comparaison. La réalité est que Poutine agit, exactement comme Hitler lorsqu'il s'est emparé des Sudètes, puis de la Tchécoslovaquie et puis enfin de la Pologne, de façon brouillonne et dans une course effrénée contre la montre. Poutine n'a pas planifié cette invasion de longue date et s'y est probablement résolu contraint et forcé. Il savait fort bien qu'ainsi il devenait aussitôt un paria et qu'il lançait un processus si gigantesque qu'il ne pouvait qu'en perdre le contrôle. Mais il n'existait pour lui d'autre façon de conserver le pouvoir.

 

Cette invasion n'a pas pour unique objet le gaz ou les ports de Crimée, comme s'évertuent à nous le prouver les experts depuis le début du mois. Poutine aurait pu obtenir des résultats similaires sans s'embarrasser d'un conflit international. Milosevic n'a pas envahi le Kosovo pour des raisons géo-stratégiques, mais pour conserver le pouvoir. S'il ne déclenchait pas un nouveau conflit diplomatico-militaire, il aurait à répondre à une opposition de plus en plus forte et structurée devant sa porte. C'est le vieux complexe bonapartiste: « Mon pouvoir tient ma gloire et ma gloire aux victoires que j'ai remportées. Ma puissance tomberait si je ne lui donnais pas pour base encore de la gloire et des victoires nouvelles. »

 

Ce sont exactement les mêmes motifs qui ont poussé Poutine à intervenir. Dès que Ianoukovitch a été éjecté, il devenait aveuglément clair qu'il pouvait devenir la prochaine victime de ces mouvements populaires. Poutine détient le pouvoir depuis 14 ans et a désormais subverti tous les organes du pouvoir et de la société civile. Le Parlement, les tribunaux, les médias, les gouverneurs de province et l'économie sont à sa botte. Il a amassé, selon les estimations les plus convaincantes, une fortune personnelle de plusieurs dizaines de milliards de dollars. A la longue, comme tous les potentats, il s'est fait des puissants ennemis et n'est plus aussi habile qu'avant pour diviser son opposition.

 

Cela fait quelques années déjà que Poutine est en mode dictateur. Il n'intimide plus: il exécute, il confisque et il emprisonne. Ainsi lorsqu'il a libéré les Pussy Riots et Khodorkovsky, on comprenait fort bien que tout ne tournait plus aussi rond. C'était un premier aveu de nervosité. Il craignait pour ses jeux de Sotchi et pour sa stature autant qu'il redoutait les forces montantes d'une opposition de plus en plus décidée. Parce qu'il avait récolté beaucoup de voix que prévu – 30% - dans la course à la mairie de Moscou en septembre 2013, le candidat de l'opposition Alexeï Navalny s'est vu condamné aux travaux forcés, puis à la résidence surveillée. Lorsque son poulain Ianoukovtich a décidé de prendre la fuite, il ne restait plus que la force pour imposer son pouvoir, non pas sur l'Ukraine, mais sur la Russie.

 

La suite des événements n'est pas réjouissante. Les Russes font de l'agitation dans l'est de l'Ukraine pour obtenir un référendum, ce qui mènera à des violences, ce qui permettra à Poutine de justifier de nouvelles interventions. A terme, une guerre civile plus ou moins internationale et une dislocation de l'Ukraine deviennent chaque jour plus probables. Quel profit en tirera la Russie? Absolument aucun. Ou plus exactement, que des désavantages. Mise au ban des nations, lourdement sanctionnée économiquement, elle s'expose à des difficultés socio-économiques et diplomatiques formidables. Seul le Kremlin en profitera, puisqu'il aura bétonné sa position pour quelques années. Pour le Russe moyen, pour l'Ukrainien de Crimée et de l'est, les années qui s'annoncent sont faites de souffrance et de sang.

 

A lire la presse et les réseaux européens, il devient de plus en plus clair que Poutine a toutes les faveurs de la droite dure, anti-européenne et anti-américaine. Pour eux, le président russe est une icône qu'on pare de toutes les vertus pour l'unique raison qu'il s'oppose à Washington et à Bruxelles. La machine intellectuelle se met en mouvement, exactement comme autrefois avec Milosevic, pour construire une épopée poutinienne glorieuse et sardonique. Les mêmes nous expliquent qu'Obama, Hollande et Cameron se fichent bien des Ukrainiens et des Russes et que seul le gaz les obsède. Ce qui n'est pas entièrement faux. Mais ce qui en revanche est totalement vrai en ce qui concerne Poutine qui n'a que ce levier diplomatique à sa disposition.

 

Cette pensée binaire – les ennemis de mes ennemis sont mes amis – est l'une des principales caractéristiques de cette idéologie. Là où la chose devient piquante, c'est que cette idéologie anti-américaine et anti-européenne est ancrée dans un souverainisme militant. Que Poutine viole ouvertement la souveraineté de l'Ukraine ou Milosevic celle de la Bosnie ou de la Croatie ne les chiffonne pas plus que cela. La seule chose qui compte à leurs yeux, c'est que quelqu'un se dresse face à Washington. Qu'il fasse cela au mépris de son propre peuple et des peuples environnants, qu'il soit corrompu jusqu'à l'os, qu'il fasse exécuter ou embastiller tous ses opposants, qu'il maintienne son pays dans la misère sociale, qu'il déclenche des conflits dans le seul but de rester au pouvoir, cela n'a aucune importance. On s'est abondamment moqué, à juste titre, de l'idolisation du Che au mépris des réalités historiques très peu reluisantes qui entourent le personnage. Poutine a aujourd'hui le même statut que le Che auprès de la droite dure européenne. Je lui souhaite un destin identique.

23/02/2014

Peut-on être Suisse et patriote?

Le 9 février 2014 aura vu fleurir une expression particulièrement regrettable. Partout sur Facebook ou dans les commentaires des articles, on a pu lire le même slogan et ses quelques variantes: « J'ai honte d'être Suisse ». On peut être sensible au sentiment de dégoût exprimé par les perdants, à leur haut-le-coeur face à ce qui est interprété comme une xénophobie désormais institutionnalisée. Mais déclarer qu'on a honte de son pays tout entier ou seulement d'en être le ressortissant est absurde et moralement injustifiable. Il y a là une sorte de xénophobie réflexive, contre soi-même et contre ses semblables. Cela revient à dire: « Je déteste le racisme et les Suisses », parmi lesquels on revendique en plus sa place dans une sorte d'auto-accusation calviniste, qui tire fierté et justification de sa mortification publique. Staline applaudirait.

 

Cet épisode, heureusement vite dégonflé, révèle un courant plus profond dont nous devons l'émergence à Christoph Blocher. Il n'est pas exagéré en effet de soutenir que M. Blocher a importé en Suisse la notion de patriotisme, qui est une expression presque entièrement étrangère à nos institutions et à notre histoire. Le patriotisme est une notion subjective dont les théories sont aussi nombreuses qu'il y a de théoriciens, et mon texte n'y échappe pas. On s'accordera sur le fait que la patrie, et le patriotisme, sont des notions essentiellement guerrières. Il n'y a pas de patrie sans nation. La nation est une notion froide et politique née de la guerre, de la libération, du sang versé, du sacrifice des générations. La patrie, c'est l'âme et le coeur de la nation. On ne chante pas, on ne verse pas de larme, poing sur le coeur, en hommage à sa nation, mais à sa patrie. On se souvient et on célèbre le soldat tombé pour la patrie, pas pour la nation.

 

Or depuis 1992, le parti de M. Blocher a fait du patriotisme une valeur centrale de son programme de son parti, de son attractivité et de sa progression. Il est le seul politique suisse à faire un usage constant dans ses discours de notre histoire et de nos écrivains, même ceux, comme Frisch ou Meienberg, qui ont pourtant défendu des idées radicalement opposées aux siennes. C'est encore à M. Blocher que l'on doit ces deux indispensables dogmes historiques: l'existence d'une continuité historique établie de Guillaume Tell à nos jours d'une part; et l'insistance obsessionnelle sur la neutralité totale de la Suisse durant la Seconde guerre mondiale (et par conséquent la haine viscérale contre le Rapport Bergier, véritable marqueur politique). Que ces dogmes soient scientifiquement erronés ne devraient pas escamoter un point crucial: M. Blocher est le seul politique qui ait offert à ses électeurs ce qu'on pourrait qualifier de « vision » de la Suisse. Et cette vision, c'est le patriotisme. Le patriotisme, en Suisse, présente plusieurs avantages politiques.

 

Le premier avantage consiste à distordre notre propre perception de notre pays. Comme le patriotisme est avant tout l'apanage de grandes nations guerrières et conquérantes, la Suisse, dans son discours, prend soudain des allures de puissance coloniale. C'est ainsi qu'est née cette insupportable marotte cocardière qui fiche des drapeaux suisses partout, dans toutes les pubs, sur toutes les tasses à café, les devantures de bistrot et sur tous les produits de consommation de masse. L'économie a donc parfaitement compris le message: pour être vendus, affirmons haut et fort notre suissitude. L'autre avantage est bien plus utile. Il consiste pour M. Blocher et son parti à privatiser en quelque sorte l'amour de la Suisse, qui devient soudain dans leurs bouches le privilège de ceux qui pensent exactement comme eux. D'où ce slogan hallucinant de 2011: « Les Suisses votent UDC ». Ainsi la posture qui consiste à afficher partout que « j'ai honte de la Suisse » est-elle un dommage collatéral de cette appropriation abusive: comme seule l'UDC et ses électeurs affichent leur amour de la Suisse, mon opposition consistera à afficher ma haine de la Suisse. La boucle est bouclée, et M. Blocher fait sauter la banque électorale.

 

C'est dans cette perspective qu'on doit comprendre les récentes déclarations de M. Blocher sur la faible conscience nationale des Romands. Comme il a défini les contours et le catéchisme de l'amour de la Suisse, il peut tout aussi bien, comme un Vatican ou un Komintern, déterminer qui ne les respecte pas. Qui est un bon Suisse, qui est un mauvais Suisse. Or les Romands ont voté contre son initiative. Ils clament leur honte d'être suisses. Ce sont donc de mauvais Suisses. La logique est imparable. Il serait temps d'y répondre et de cesser, non seulement d'avoir honte de son propre pays, mais surtout de laisser une petite frange de l'électorat s'arroger le privilège exclusif de l'amour de la Suisse. Tant que M. Blocher et les siens se battront seuls sur ce terrain, ils continueront à gagner. Tant que personne, en face, ne leur contestera ce monopole et en questionnera la légitimité, la Suisse continuera à se diviser de plus en plus profondément entre « vrais » et « faux » Suisses.

 

Notre histoire est d'une richesse et d'une complexité extraordinaires. Ce qui constitue notre unité n'est pas le fruit de quelques têtes tranchées ou de défenestrations. Nous ne nous sommes pas mariés dans le sang. Nous sommes avant tout le fruit des pressions extérieures et de contraintes, et de notre intelligence collective à en tirer profit. Entourés de géants belliqueux, dénués de ressources naturelles, accrochés à des coteaux escarpés, nous sommes sortis du 20e siècles sans une égratignure ou presque, paisibles, prospères et unis. Qui peut en dire autant? Le patriotisme, comme le nationalisme, sont des notions qui, fort heureusement, ne trouvent pas d'acte de naissance dans nos contrées. Il y a là une singularité et un trait de caractère dont je veux pouvoir tirer fierté sans me faire immédiatement taxer, soit de révisionniste, soit de fasciste. Non, il est historiquement absurde de vouloir être, et patriote, et Suisse. Mais il est parfaitement possible, et joyeux, et vertueux, et nécessaire, d'être Suisse et d'aimer son pays dans l'acceptation de toute sa complexité historique. Aimons la Suisse: ce sera la plus grande défaite de ceux qui prétendent être seuls à en avoir le droit.

14/02/2014

Réformons notre démocratie directe!

Les résultats de la votation de l'UDC ne sont pas choquants en ce qu'ils reflètent notre xénophobie. Cela, personne ne peut prétendre s'en étonner. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'un phénomène suisse. Je ne serais pas étonné qu'en France, en Italie ou en Angleterre, une telle question eût été acceptée par une proportion plus plus importante de la population. A ceux qui persistent à prétendre que ces résultats ne traduisent pas une réaction xénophobe, il faut demander pourquoi la question de l'UDC ne fut pas : « Etes-vous en faveur de la suspension de la libre-circulation avec l'Union Européenne ? », puisque c'était bien là le fond du problème. Ainsi, si la votation est passée, c'est précisément parce qu'elle désignait un ennemi et l'offrait aux électeurs en agneau sacrificiel. Et qu'elle évitait soigneusement d'évoquer le sujet, avec cet art consommé du spin que seul l'UDC semble maîtriser dans ce pays. Ces résultats sont malgré tout scandaleux, mais pour beaucoup d'autres raisons dont je voudrais faire ici le bref inventaire.

 

Le premier scandale consiste en ce que cette victoire de l'UDC n'aboutit à strictement rien de concret. Voilà cinq jours maintenant que tout le monde se renvoie la patate chaude, que les partis multiplient les propositions paniquées, que les éditorialistes de droite invoquent la constitution et que ceux de gauche invoquent la responsabilité du parti initiant. Nous constatons donc, une fois de plus, que nous avons répondu à une question qui n'engageait personne, et surtout pas ceux qui nous la posaient. Nous avons eu l'occasion de nous exprimer, de pousser un coup de gueule, mais pas de légiférer. Or c'est tout de même l'objet principal de cet outil démocratique dont nous sommes si fiers. En quelque sorte, nous avons procédé à un sondage national. Ni plus, ni moins. Et plus que le résultat de dimanche dernier, c'est l'avenir qui m'inquiète désormais. Personne ne possède le début de la moindre solution concrète. Ce qui, comme d'habitude, va coûter au Parlement des années de travail probablement vain. Ce dont se servira l'UDC pour fustiger son apparente inutilité. Ce qui me fait poser la question : outre le fait que l'UDC a récolté la majorité des voix, en quoi, très exactement, consiste sa victoire ?

 

Le second scandale, c'est que, une fois de plus, seule une moitié des votants s'est déplacée. Et non seulement tout le monde trouve cela normal, mais les commentateurs s'enthousiasment à l'idée que les 50% ont été dépassés cette fois-ci. Un bref coup d'oeil aux statistiques des participations nous révèle que la moyenne annuelle n'a dépassé ces 50% qu'en deux occasions : en 1992, 52%, et en 2005, 51,2%. En 2012, la moyenne annuelle était de 38,5%. Ce qui revient à dire que la plupart des 5 millions de votants de ce pays ne se déplace simplement jamais. Ce qui revient aussi à dire que nous vivons sans le dire dans une démocratie censitaire où une majorité éduquée, urbaine et aisée décide pour le reste. Le reste qui a compris depuis un certain temps qu'il comptait pour des prunes. Et que quatre dimanches de votations par an n'avaient aucune influence quelconque sur l'accroissement continu des inégalités, sur les destructions diverses de notre environnement et sur le renchérissement du coût de la vie.

 

Le troisième scandale, c'est que personne n'est fichu de donner ne serait-ce qu'une très vague estimation du coût financier de cette votation. Des millions, c'est certain. Mais combien de millions exactement ? depuis combien de temps ? de la part de qui ? en faveur de qui ? Là-dessus, rien. Le vide sidéral. Un enfant comprend que si Nadal se dope à mort avant un match et que Djokovic ne se dope pas du tout, on peut tout aussi bien regarder un film ou faire la sieste au lieu de regarder un match truqué. Notre démocratie directe est truquée, et dans des proportions qu'il est effrayant de considérer. A ceux qui rétorquent que seules les idées comptent, je suggère de proposer que, lors des prochaines initiatives populaires, les partis politiques, les syndicats et les associations faîtières s'engagent sur un budget de zéro franc. Les commentaires du dimanche soir me rendent de plus en plus malades, lorsque j'entends les journalistes et les politiques qui se félicitent du bon déroulement du scrutin. Le scrutin, chez nous, est opaque, pipé, et personne ne semble vraiment s'en soucier. C'est pourtant une des conditions de base de toute forme de démocratie. Pas chez nous, apparemment.

 

Le quatrième scandale – il y en a encore plein d'autres mais je m'arrêterai là – c'est que les principales victimes de ce scrutin, outre les étrangers qui vivent en Suisse, sont nos trois piliers institutionnels : la démocratie directe, la neutralité et le fédéralisme. La démocratie directe, une fois de plus, a été abusée pour toutes les raisons que je cite plus haut. La neutralité a été brusquée parce qu'est en train de s'imposer une conception de celle-ci tout à fait contraire à celle qui a fait notre force et notre prospérité depuis des siècles : une neutralité conçue comme une cessation des échanges humains et idéologiques entre nous et nos voisins immédiats, c'est-à-dire non plus une neutralité mais un isolement complet et volontaire, contrairement à la neutralité active et engagée dans les échanges de toutes sortes avec le monde extérieur. Enfin le fédéralisme a été profondément violenté lorsqu'il est apparu que les cantons romands et les cantons alémaniques, à deux exceptions près, se sont opposés à cause de la manière dont le débat a été engagé par les initiants, qui ont insisté lourdement sur les cantons urbains qui, sensément, décident pour les autres. A cela on ajoute les propos proprement insultants, mensongers et répétés de Mr. Blocher contre « les Suisses-romands », ce qui ne veut rien dire, et on a une idée de la situation générale.

 

Notre démocratie directe est un outil fantastique. Il doit pouvoir nous aider à résoudre nos problèmes, à préparer l'avenir, à renforcer nos défenses, à adapter notre économie et à faire se rencontrer les diverses parties d'un pays très particulier qui n'est pas une nation. En l'état, il ne sert strictement que les intérêts des plus riches, des plus bruyants et des plus scandaleux, dans un concours de décibels que rien ne semble pouvoir arrêter. Pendant ce temps, les problèmes concrets auxquels nous faisons face en tant que collectivité nous échappent et sont repoussés aux calendes. Nous avons laissé ce système se corrompre, notamment parce qu'il semble inconcevable de ne pas voter sans perdre aussitôt tout crédit. Or tant que nous voterons, rien ne pourra changer. Il est essentiel de redonner à notre démocratie directe toute sa valeur et tout son poids dans le processus législatif de ce pays. Pour cela, réformons-la en profondeur :

 

  1. FINANCEMENT : rendons son financement transparent et établissons des règles de conduite de manière à préserver une égalité des chances entre initiants et opposants ;

     

  2. SIGNATURES : relevons le nombre de signatures nécessaires à un pourcentage de la population, par exemple 4% comme le prévoit la constitution genevoise ;

     

  3. COMPATIBILITE : obligeons les initiants à s'assurer, avec le tribunal fédéral et le Parlement, de la compatibilité du projet avec notre constitution et les lois supranationales ;

     

  4. APPLICATION : obligeons les initiants à déposer un projet immédiatement applicable en cas de victoire, de manière à bien poser le débat.


Si ces quelques réformes se concrétisent, nous aurions une chance de redonner leur voix à la moitié des votants qui, avec moi, ont préféré se taire que se prêter à un jeu qui dégrade nos institutions autant que notre cohésion nationale.

16/01/2014

Pourquoi je m'abstiendrai lors des votations populaires

Il existe une vieille blague dont seuls les communistes peuvent tout à fait saisir le piment, mais que les autres peuvent parfaitement comprendre. On demande à Marx, Engels et Lénine s'ils préfèrent une épouse ou une maîtresse. Marx, plutôt conservateur de ce point de vue, opte pour l'épouse. Engels, bon vivant, opte pour la maîtresse. Et Lénine dit qu'il choisit les deux. Lorsqu'on s'étonne de cette apparente voracité sensuelle, il rétorque qu'ainsi il dirait à son épouse qu'il va voir sa maîtresse, et à sa maîtresse qu'il va voir son épouse. Mais alors, demandent les autres, où donc iriez-vous? Et Lénine répond qu'il irait se réfugier dans un endroit reculé. Et pourquoi faire ? Apprendre, apprendre, apprendre, répond Lénine.

 

Notre époque résonne partout de mille injonctions aussi urgentes qu'insupportables. Vite, les Philippines sont victimes d'un typhon : envoyez de l'argent ! Vite, la Syrie est en proie à une guerre civile : signez les pétitions ! Vite, les magasins XYZ soldent tout : faites de bonnes affaires ! Vite, la planète se réchauffe : triez vos déchets ! Vite, la palourde à raies jaunes est menacée : exigez sa protection ! Vite, le nouvel iPhone est enfin sorti : courez l'acheter ! Vite, les étrangers vont souiller notre pays : votez oui à notre initiative ! Vite, l'UDC va souiller nos institutions : votez non à leur initiative ! Etc, etc, etc. Comment imaginer, lorsqu'on est soi-même plongé au milieu d'une telle agitation insensée, incontrôlée et dont les termes changent toutes les secondes, qu'on puisse encore distinguer l'homme de bien de son ennemi ? A partir du moment où les deux sont également agités et insensés, qu'est-ce qui les différencie ? Est-ce que la réponse de Lénine n'offre pas une solution tout à la fois nécessaire et productive, en nous proposant de commencer par réfléchir, et surtout en nous dégageant de tout sentiment d'urgence ou d'obligation ?

 

C'est le premier de mes arguments, et peut-être le plus profond. J'ajoute que cet argument, et tous les autres que je vais énoncer, n'ont en réalité aucune importance. En démocratie, il n'y a de place que pour trois réponses – oui, non, abstention – et les motivations derrière ces réponses sont sans intérêt. Il n'y a pas de place pour les « oui, mais » ou les « pas de cette façon ». Ainsi je m'explique pour une seule raison : j'ai changé d'avis. Ou plus exactement, je n'ai pas changé d'avis, j'ai changé de méthode. J'ai pour l'exercice des droits civiques un respect quasi-religieux, ayant vécu de nombreuses années dans des pays où ces droits sont soit inexistants, soit le fruit de combats sanglants et récents. La question se pose de savoir exactement comment la pratique de ces droits peut être la plus efficace et la plus pertinente.

 

Ainsi j'aurais dû commencer ce papier par une précision d'importance. Je n'ai qu'un seul principe, c'est de haïr les principes. Je ne suis donc pas abstentionniste par principe. Je le suis ici, en Suisse, et uniquement sur la question de la démocratie directe. Je continue d'élire mes représentants, et si d'aventure on venait à me poser une question d'une importance fondamentale, comme par exemple l'entrée ou non de la Suisse dans l'UE, alors je sortirais de ma réserve. En attendant, je m'abstiens.

 

Autre précision très importante. Ma décision n'est pas « anti-système ». Je ne suis ni nihiliste, ni anarchiste, encore moins défaitiste. Notre système est sophistiqué. Surtout, il est le produit d'une histoire complexe et d'un conflit qui dure aujourd'hui encore entre conservateurs et progressistes, entre catholiques et réformés, entre campagnards et urbains, entre les cantons « suisses historiques » et les « nouveaux-venus », etc. Et c'est précisément parce que je connais notre histoire et parce que je me passionne pour nos institutions que je trouve que l'usage que nous faisons de la démocratie directe est indigne de notre histoire. Et que, par conséquent, je m'abstiens.

 

Je réalise que ma position n'a rien d'original et qu'en Suisse elle est même majoritaire dans la plupart des votations. Nous détenons hélas des records d'abstention, ce que les politologues suisses et étrangers sont bien en peine d'analyser autrement que par un verdict de trop plein. Mais ce qui peut choquer certains, c'est que je m'abstienne volontairement et consciemment. En effet l'abstentionnisme est le plus souvent considéré comme découlant de deux causes principales : l'apathie et/ou le manque d'éducation. Et comme je le disais plus haut, mes protestations les plus éloquentes ne feront pas grand chose pour me différencier de l'abstentionniste accidentel, qui ne s'est pas réveillé, qui s'en fout, qui était bourré ce dimanche-là, qui est parti au ski, ou qui n'a jamais voté de sa vie. Pourtant j'ai connu des gens qui votaient pour l'initiative sur les minarets au titre qu'il fallait éviter à l'UDC une défaite trop humiliante. Et qui non seulement se résolvaient à cet usage obscène de leur droit de vote, mais qui s'en vantaient très publiquement. Ainsi je me range du côté des abstentionnistes, sans fierté, mais sans honte non plus. Et si je peux, à titre individuel, représenter quelques-unes de leurs objections, ce ne sera pas inutile.

 

Notre pays repose sur trois piliers d'une grande subtilité institutionnelle et historique : la démocratie directe (semi-directe en réalité), la neutralité, et le fédéralisme. Que l'un de ces trois piliers vienne à flancher ou à céder, l'ensemble de notre pacte serait remis en question. Or sur ces trois questions, de grands chantiers d'adaptation sont nécessaires. Je ne veux pas faire de hiérarchie, tous les trois sont également vitaux. Mais il me semble que la démocratie directe, aujourd'hui, traverse une crise qui menace l'équilibre général d'une façon bien plus aigüe que les problèmes rencontrés par les deux autres piliers.

 

Et tandis que s'effritent les fondations de notre communauté nationale, on me demande, avec des procédures qui coûtent des dizaines de millions, de bien vouloir me prononcer sur les épizooties ou la vaccination en cas d'épidémie. Nos banques sont en train de connaître une adaptation à marche forcée, dans des difficultés que la population est trop contente d'ignorer, alors que la prospérité de tous est en jeu. Et on me demande de me prononcer sur le droit à l'avortement, qui est un acquis depuis des décennies dans notre pays. Ou sur l'opportunité de laisser ouvertes nos portes à l'immigration, quand il est évident que nous ne pourrions tout simplement pas fonctionner sans elle.

 

A travers les années, l'initiative populaire est devenue un instrument électoraliste qui n'est plus que lointainement lié à sa fonction première, qui est d'inscrire une nouvelle loi dans la constitution. Les Français ont la grève, nous avons l'initiative. C'est l'occasion pour les partis, ou pour certains milliardaires ou entrepreneurs, de profiler leur projet, de mettre en avant des individus, de tester des idées, et surtout de créer un buzz médiatique à leur avantage, d'autant plus profitable si, pendant ce temps, les questions embêtantes auront été évitées.

 

Les partis justement, parlons-en. Les initiatives de ces dernières années coûtent de plus en plus cher. On parle de plusieurs dizaines de millions par initiative. Car si gagner une initiative n'est pas forcément une bénédiction (j'en reparlerai), perdre est toujours un problème d'un point de vue électoral. Et voilà un sujet sur lequel je serais heureux de voter : le financement des partis. Or personne n'y est encore parvenu. Aucun parti ne désire s'aventurer sur ce terrain hyper-glissant, tant les histoires de tous les grands partis sont parsemées de turpitudes, en particulier celle de l'UDC et de sa notoire Fondation pour une politique bourgeoise, domiciliée à Zoug. Nous sommes la dernière démocratie occidentale à être infoutue de se mettre d'accord sur le financement des partis politiques. Et nous voudrions dans le même temps nous considérer nous-mêmes comme des parangons de vertu démocratique, comme des modèles du genre. Or il va de soi que lorsque nous échappons à ce contrôle, c'est l'intégralité du jeu démocratique, chez nous, que je suis en droit de considérer très dubitativement.

 

Ensuite, il y a le problème de l'application des lois. Ce problème est tel aujourd'hui que certains vont jusqu'à souhaiter ouvertement la défaite de leur initiative. On se souvient ainsi de Mr Freysinger et de sa mine déconfite lors de la victoire sur les minarets. Diable, pensait-il, il va falloir faire une loi compatible avec nos institutions et avec l'Europe, et je ne suis pas prêt d'en finir. Il avait raison, comme l'histoire l'a prouvé. Thomas Minder se retrouve aujourd'hui face aux mêmes difficultés, lui qui plastronnait au terme de sa victoire inespérée sur les grandes entreprises. Franz Weber a dû se débattre, par avocats interposés, pendant des mois pour imposer sa victoire, et ce n'est pas encore gagné. Bref, qu'on gagne ou qu'on perde, une initiative populaire se retrouve la plupart du temps obligée de reprendre à zéro le processus législatif. C'est absurde, et c'est dangereux. Parce qu'à force de voter sur des objets inapplicables ou abandonnés, ce n'est pas seulement l'initiative populaire que nous discréditons, mais l'ensemble de la démocratie représentative, et le Parlement en particulier.

 

Et sur la question du Parlement, on peut aussi, on devrait, gloser un peu. On me reproche parfois de démissionner et on me demande comment je compte me faire entendre autrement que par mon vote. Je suis, ici et maintenant, en train de m'exprimer démocratiquement et dans le cadre de mes droits civiques. Je considère, peut-être à tort, que mon papier ci-devant a autant, peut-être plus, de poids qu'un vote pour ou contre telle ou telle initiative. Avec Internet, qui centuple ma voix et mon opinion, c'est d'ailleurs le cas plus que jamais. Il m'est aujourd'hui possible de faire connaître mon opinion, en détails et m'appuyant sur une diffusion tout aussi large que gratuite, ce que nos institutions n'ont absolument pas entériné. Notre Parlement est de plus en plus affaibli par les coups de boutoir de Mr Blocher qui en a fait son ennemi personnel et qui considère que seul le pouvoir direct, sans médiation, est envisageable dans son cas. Les autres partis, qui imitent l'UDC dans la course aux initiatives scandaleuses, soit anti-étrangers, soit anti-riches, contribuent directement à ce travail de sape qui mine les fondements même de notre démocratie représentative. En refusant de participer à ce mouvement, je désire aussi signaler mon attachement au Parlement, que je continuerai d'élire, et auquel je serais heureux de voir restituées ses pleines prérogatives. C'est, je crois, le seul moyen de contribuer à lui faire entériner les développements technologiques cruciaux que je mentionne plus haut.

 

J'ai évoqué la figure tutélaire de Mr Blocher. Elle est centrale, dans la politique suisse et dans la réflexion qui l'entoure. Mr Blocher a changé notre façon de faire de la politique. Il l'a déniaisée. On peut le regretter, mais c'est ainsi. Pour y parvenir, il s'est avant tout appuyé sur l'outil formidable que représente l'initiative, grâce à ses poches sans fond et son talent de communicant. Mr Blocher déteste et méprise le Parlement. Il rêve depuis toujours d'un pouvoir personnel, sans médiation, ce que reflétait plus que toutes autres son initiative sur l'élection du Conseil fédéral par le peuple. Il est parvenu, non seulement à « blochériser » toute la droite et une partie de la gauche, il est également parvenu à minimiser considérablement la dignité du Parlement par le biais d'initiatives toujours plus scandaleuses et effarantes de simplisme. Le résultat, c'est que la signification même de la démocratie est en train de se dissiper. La démocratie, c'est avant tout l'existence de contre-pouvoirs. Or notre manière de la pratiquer aujourd'hui consiste à systématiquement retoquer le travail parlementaire et à créer un lien forcément illusoire entre un individu (Blocher, Minder, Weber) et l'ensemble de la population. Ce n'est pas comme cela qu'on fait des lois, qu'on réforme un pays ou qu'on s'adapte efficacement à des circonstances qui évoluent de plus en plus rapidement.

 

Pour en revenir à mes propos du début, je constate que notre pratique de la démocratie directe est marquée par l'agitation, qui, comme le dit le philosophe, est le contraire du mouvement. Et paradoxalement, au lieu de nous faire évoluer et de nous aider à anticiper les bouleversements du monde, nos initiatives populaires sont, de plus en plus nettement, la façon la plus sûre de vitrifier la Suisse dans son vernis des années 80 ou antérieures. Nous ne pratiquons pas trop la démocratie, nous la pratiquons mal, sans le souci de notre histoire et de notre environnement. Nous dépensons toute notre énergie et notre argent dans des débats absurdes qui ne font que retarder tragiquement la nécessaire résolution des questions qui se posent à nous. Nous avons oublié le prix que nos devanciers et nos devancières ont payé pour obtenir le droit de vote. Nous l'avons galvaudé, par ennui, par bêtise, par négligence, par ignorance. Les quelques 46% de votants actuels ne se distinguent plus entre opposants et initiants : ils participent tous à la même course en avant. Une seule chose, invisible, les distinguent entre eux : certains espèrent que cette course pourra faire oublier que l'abstentionnisme est un mal structurel que seuls des remèdes drastiques vont soigner. Les autres espèrent de tout coeur, le sourire du vainqueur déjà sur les lèvres, que cette course les mènera, soit au pouvoir absolu, soit dans le mur. Dans un cas comme dans l'autre, je me retire. Et je vais apprendre, apprendre, apprendre.

30/12/2013

La publicité a tué la démocratie (et plein d'autres choses)

En avalant mon petit déjeuner ce matin, j'entendais le film que mon fils regardait sur mon MacBook. C'était la Reine des Neiges, la dernière production de Disney, qu'il visionnait en anglais. En faisant abstraction du film, j'avais l'impression, lorsque la princesse Anna s'exprimait, d'entendre une starlette de Gossip Girl ou une interview de Miley Cyrus. Que des « totally », des « Oh my god », des « I know » et des « noway ». C'est-à-dire tout le lexique de l'Américaine moyenne, de la rue, celle que je croise par centaines d'exemplaires depuis quelques jours dans les rues de Paris, avec ses Nikes et son swearshirt « University of California » et son iPad dont elle se sert pour faire des selfies avec Josh, son boyfriend. J'ai alors réalisé que Disney nous a habitués, depuis environ La petite sirène, à des héroïnes très populos, dénuées de la grâce, du langage châtié et du maintien un peu désuet des Cendrillon et des Aurore d'autrefois. Je regrette cette évolution, que j'impute entièrement à la publicité.

 

Parce que tout, aujourd'hui, doit être « représentatif » du consommateur moyen, qu'identifient, avec succès apparemment, des études marché hyper pointues, elles-mêmes soutenues par des études sociologiques. Le financement par la publicité a tellement pris de place dans notre mode de fonctionnement qu'il détermine presque chaque aspect de notre existence, à tel point que nous en avons peu à peu perdu conscience. Nous sommes sollicités par de la publicité partout: dans les transports publics, au téléphone, sur Internet, au cinéma, dans la rue, sur les autoroutes, à la radio, à la télévision (même publique), dans les journaux et les magazines, dans les stades de sport, dans les avions, dans les gares et les aéroports, jusque dans les champs d'herbe que taillent des paysans corrompus pour déprimer encore un peu plus les pendulaires qui espéraient juste admirer le paysage, en fait.

 

Une part considérable de nos économies nationales est tout simplement devenue impensable sans publicité. Comme la publicité doit ferrer le chaland, il convient de savoir exactement qui est ce chaland, quels sont ses rêves, ses désirs, ses frustrations, son monde. Alors on commande des études de marché par dizaines de millions, chaque année. On sonde ce gigantesque ectoplasme constitué de milliards d'individus pour savoir où se trouve le trou d'où s'échappe l'argent si durement gagné. Comme il est impossible de déterminer qui sont ces milliards d'individus, on crée des groupes et des sous-groupes, qui deviennent eux-mêmes des sur-individus: la ménagère de moins de cinquante ans, le gay urbain, le cadre quadra, les « dinks » (double income, no kids), etc, etc. C'est comme cela que nous avons, à travers les décennies, constitué un catalogue de monstres terrifiants dont dépend notre survie. Notre économie repose sur la peur qu'inspirent ces monstres aux décideurs: ne dites jamais cela, vous vous aliénerez ces consommateurs-là, ne publiez jamais ceci, vous vous aliénerez ces consommateurs-ci, etc.

 

C'est pour cela que, peu à peu, les décideurs ont créé des stratégies très fines et étonnamment efficaces pour s'assurer que les produits/biens culturels/services qu'ils allaient lancer sur le marché étaient conformes aux voeux des monstres qu'ils tentaient de séduire. On appelle cela des « focus groups ». Les focus groups, c'est la fin du monde, la destruction de la civilisation, la balle doum-doum au milieu du front, la merde qui enfin rentre en contact avec le ventilo. Les focus groups, ce sont des pékins qu'on rassemble et auxquels on fourgue des yaourts, des boissons gazeuses, des films, des concepts, tout ça pour s'assurer que le monstre que le focus group est censé représenté sera agréablement surpris par l'expérience. Les focus groups, c'est la censure universelle qui régente notre univers à priori, parce que les analyses qu'on en retire décident d'à peu près tout ce qui constitue notre quotidien.

 

L'une des constantes dans les focus groups, c'est de dégager la notion de représentativité. Il faut que le produit testé soit représentatif du monstre sans nom que représente le focus group du jour. S'il s'agit de poudre à lessive, on va rassembler un focus group de ménagères de moins de cinquante ans. S'il s'agit de chemises moulantes, on va rassembler des gays urbains. Etc. Et si le focus group dit que le produit testé les représente, alors on lâche les commandes et en Chine les ateliers se mettent à bosser 24h/24h. C'est ainsi que les héroïnes de Disney ont été transformées, année après année, en petites crétines insouciantes et provocantes, elles qui autrefois maniaient le quatrain et le menuet: il faut impérativement qu'elles représentent le focus group auquel on soumet les rushes, constitués d'adolescentes en surproduction hormonales et lipidiques, rapport aux menus McDo qu'elles viennent d'ingurgiter, eux-mêmes composés pour répondre aux besoins d'un autre focus group.

 

Tout cela serait navrant, si le phénomène se limitait aux supermarchés, aux aéroports et aux multiplexes. Hélas, il s'étend bien au-delà, jusqu'au coeur même de nos démocraties. La notion de représentativité a patiemment percolé pour atterrir sur les bureaux des décideurs politiques. Des agences de communication stratégique (entendez des boîtes de pub appliquées à la politique) ont éclos un peu partout. Leur job est simple: formater le/la candidat/e et son message aux désirs des monstres sus-nommés. Mot d'ordre: que le/la candidat/e et son message soient représentatif des électeurs. Que les électeurs trouvent dans les candidat/es un peu d'eux-mêmes, qu'ils puissent s'identifier à leurs élu/es, qu'ils trouvent dans le message un reflet de leur quotidien. Ces agences interviennent à tous les niveaux: partis, ministères, gouvernements, groupes parlementaires, opposition, etc. 

 

La presse joue dans ce jeu un rôle essentiel. Si la presse ne relaie pas fidèlement le travail de formatage représentatif des agences, l'exercice est inutile. Mais comme la presse elle-même est totalement inféodée aux revenus publicitaires, l'enjeu est minime. C'est comme cela qu'est née la peoplisation des politiques, chose nouvelle et qui joue désormais un rôle essentiel dans le processus de sélection de nos élus. La question qui se pose, c'est comment rendre des candidats ou des élus plus proches des gens, plus représentatifs, si l'on ne parvient pas à s'introduire dans leur intimité. Comme l'expliquait avec une candeur non-feinte et avec une clarté aveuglante mon camarade radiophonique Peter Rothenbühler dans un interview récent au Matin dimanche: « Le journalisme people, c'est montrer les gens qu'on connaît en dehors de leur fonction officielle, en privé. C'est la question que tout le monde pose quand vous avez vu une célébrité: « Comment il est vraiment ? » Les gens sont rassurés quand on leur dit : « Il mange, comme nous, des salades de cervelas. (…) » Les gens adorent ça. » On ne peut pas résumer plus distinctement à quoi se résume notre système politique aujourd'hui: tout dans l'apparence, tout dans l'assurance que notre personnel politique est aussi médiocre est inintéressant que votre voisin de palier, tout dans la destruction active de toute forme de singularité, ou alors une singularité représentative comme celle de Barack Obama ou de Rachida Dati.

 

C'est de cette façon que les publicitaires, Ségéla étant le plus flamboyants d'entre eux, nous ont construit une élite politique parfaitement inodore, incolore et inutile, en s'assurant que les produits qu'ils nous enjoignaient d'élire étaient effectivement représentatifs des monstres représentés dans les focus groups. L'exercice a réussi au-delà de leurs désirs les plus fous. De toute évidence : le système phagocyte et détruit immédiatement tout discours politique plus ou moins déviant, et ne promeut que le discours et le candidat le plus conforme aux désirs du consommateur/électeur, l'un et l'autre étant désormais indistinct. Il serait totalement impossible, de nos jours, d'élire un Willy Brandt, un Churchill, un Delamuraz, un Kennedy, bref, un être humain bourré de défauts et d'addictions mais qui est capable, entre deux bitures ou deux séances avec des prostituées, de proférer exactement les paroles qui vont faire toute la différence ou de prendre la décision qui va sauver le pays.

 

Aujourd'hui, nous allons aux élections exactement comme nous allons au supermarché: nous sommes devenus consommateurs jusque dans l'urne. Nous attendons que ceux que nous élisons nous représentent. La différence, c'est que le verbe représenter ne signifie plus que ces élus parlent pour nous, mais qu'ils constituent une sorte d'image presque parfaite de nous-mêmes. Il y a deux victimes collatérales et successives à ce petit jeu-là. La première victime, c'est l'excellence. Nous ne supportons plus qu'un élu ou qu'un candidat s'exprime avec excellence, soit trop beau, trop riche ou trop quoi que ce soit. Il faut qu'il soit comme nous, qu'il bouffe aussi mal que nous et qu'il soit aussi con que nous. S'il est différent, c'est un bougnoule, ça ne nous intéresse plus. La seconde victime, c'est la démocratie. La totalité du personnel politique et administratif du monde libre est représentative, le système s'en est assuré depuis longtemps. Les personnalités exceptionnelles n'iront jamais aux postes suprêmes que lorsqu'il sera assuré que leurs idées ont été rendues représentatives. Et si l'idée ne l'est pas, alors il incombera au plus représentatif des élus de la porter devant le peuple et de la castrer au préalable.

 

Notre époque est la recherche constante du plus grand dénominateur commun. Les personnalités hirsutes et hors-norme sont immédiatement éjectées ou formatées. Nulle nostalgie dans ces propos: d'autres époques, avant la nôtre, ont connu cette maladie, et d'autres que moi les en ont soignées. Mais toute solution commence par un diagnostic. La publicité est le mal de notre temps, l'impératif économique et social qui nous empêche de réfléchir ; de prendre les risques nécessaires pour sauver la planète avec des outils non-conventionnels ; de porter devant nous des leaders excellents, inclassables mais capables de relever les défis sans peur de décevoir les monstres ; de prendre le temps de souffler deux minutes pour trouver ensemble un moyen de déterminer quel est le monde dont nous rêvons vraiment.

28/08/2013

Le communisme suisse

Tout a commencé à Vevey. En 2010, un pont avait besoin d'une barrière anti-suicide. La chose fut examinée, puis votée. Le canton et la ville se mirent d'accord sur un projet budgeté à 666'000 francs – sans références lucifériennes. C'est-à-dire 883 francs par mètre de grillage. Jaune et moche. On aurait pu, on aurait dû... je ne vais pas jouer au général après la bataille. D'autant que ce n'est pas une bataille : c'est de l'administration cantonalo-communale et si j'ose l'expression, tout le monde s'en contrefout. Je suis juste admiratif devant un tel étalage d'absurdité et de gaspillage combinés.

 

Puis j'ai constaté, peu à peu, que le symptôme ne s'observait, pas qu'à Vevey, mais sur l'ensemble de notre territoire. Cela me rappelle mes leçons d'histoire du 19e siècle, et le fameux épisode des ateliers nationaux. Après la révolution de 1848, un gouvernement provisoire (très provisoire, il ne dura que 3 mois) décida que les chômeurs parisiens avaient un droit au travail. On créa donc une institution dont l'objet était d'employer, de diriger et de payer des chômeurs dans diverses tâches.

 

Au début, on leur donna des travaux de terrassement. Mais leur nombre s'accrut si considérablement que les désoeuvrés furent bientôt plus nombreux que les employés. Payés à rien foutre, donc. Ainsi on les employa précisément à cela. Comme il ne fallait pas que cela se sache, on leur donnait l'ordre, par exemple, de déraciner des arbres là pour les replanter ici. De creuser des fosses là pour remettre la terre ici. Jusqu'à ce que les bourgeois remportent les élections et renvoient tout ce petit monde et leurs illusions au vestiaire.

 

En parcourant les routes de nos cantons, j'ai de plus en plus la nette impression que nous sommes entrés dans l'ère des ateliers nationaux. L'idée n'est pas de se plaindre des éventuels ralentissements dus aux travaux. On doit juste constater qu'en Suisse, en comparaison avec le reste de l'Europe, les travaux routiers ont lieu presque tout le temps, presque partout, et presque sans arrêt, sur toutes routes, sur toutes les autoroutes et dans toutes les villes. C'est comme si la totalité de nos voies de communication n'avaient jamais subi de rénovations depuis l'époque de Jules César et que nous devions soudain, partout, remplacer les lourds pavés de granit par de l'asphalte.

 

La chose ne s'arrête pas aux routes. Les immeubles sont à la même adresse. Lorsqu'on les construit, on fait en sorte qu'ils soient résistants aux éruptions volcaniques et aux glaciations et aux typhons, tout ça avec un label Minergie et un abri anti-atomique (et si possible atrocement moche, mais c'est hors sujet). Cette façon de construire est un gouffre à pognon et à ennuis. Nous vivons dans une société mobile : on ne construit plus de maison pour huit générations, mais pour une seule, voire une demie, à tout casser. Nous devrions par conséquent commencer à imiter les Américains qui construisent léger, pour 30 ou 40 ans. Au-delà desquels on rase et on reconstruit.

 

Ce qui coûte beaucoup, beaucoup moins cher que les nécessaires travaux de rénovation auxquels nos indestructibles bunkers nous obligent. Car nous rénovons, sans cesse, partout, dès que la peinture extérieure a bougé d'un seul échelon de pantone. Les chantiers, rien qu'autour de chez moi ou de mon bureau, sont constants. C'est comme si nous sortions d'une guerre et qu'il fallait tout reconstruire. On voit partout des grues, des pelles mécaniques et des ouvriers. Et quasiment pas de résultat, sinon les rutilants chenaux de cuivre pour lesquelles au moins deux camions-grue auront été nécessaires.

 

Je ne vais pas rallonger la liste des absurdités. Car presque tout fonctionne comme cela chez nous. Nous avons du fric, alors nous justifions. Les élus créent des obligations, des règles, des normes, des labels. Qui nourrissent artificiellement des corps de métier, des industries, des fournisseurs. Tout le monde s'agite, s'affaire, plus personne n'a le temps de rien faire, nous sommes en plein boom économique et il faut que ça se voie. « Pas avant trois mois! », est la réponse qu'on vous fera dès que vous avez besoin d'un maçon, d'un serrurier, d'un carreleur ou d'un électricien.

 

La machine s'entretient toute seule. Nous créons nous-mêmes nos propres emplois fictifs, qui nous permettent de construire des immeubles, de consommer et de créer de nouveaux emplois fictifs. Et tandis que nous retapons nos routes et nos maisons et que nous construisons partout des bunkers résistants aux chutes de météorites, nous nous gargarisons de notre étonnante santé économique, de notre vitalité grâce à laquelle nous ne nous endormons pas sur nos lauriers, nous au moins.

 

J'apparente ce système aux ateliers nationaux, qui préfiguraient le communisme de 1871. Car en réalité notre économie, sous bien des aspects, est communiste. Sous des dehors résolument libéraux et capitalistes, nous fonctionnons en fait en vase clos, dans un corporatisme éhonté, l'état agissant comme une voie de transmission telle que décrite plus haut pour s'assurer que tous, partout, ont quelque chose à faire. Qu'importe si ça ne sert à rien, si ça détruit activement le peu de nature qui nous reste, si ça crée les conditions idéales d'un éclatement de bulle d'ici quelques années, si ça nous entretient dans un marché du travail irréel dont l'ouverture des frontières paraît, à très juste titre, être le pire ennemi.

 

 

Ce déluge d'activité oiseuse et artificielle nous permet en plus d'avoir collectivement l'impression que nous sommes utiles. Or l'agitation est le contraire du mouvement. Pendant que nous discutons des barrières anti-suicide d'un petit pont, ce qui suscite de nombreux articles dans toute la presse locale des débats sans fin aux parlements communal et cantonal, à peu près tout ce qui constitue le coeur du débat de société nous échappe. Occupés à planifier nos vacances en Algarve et à calculer l'épaisseur de l'isolation de nos maisons, nous n'en demandons en fait pas mieux.

24/08/2013

La jalousie, insulte idéologique de droite

Il y a quelques jours, un texte a paru dans un journal économique intitulé « L'initiative de la jalousie ». Sous la plume d'un jeune avocat de droite, politicien prometteur qui proteste fort helvétiquement (incapacité chronique à dire les choses telles qu'elles sont, ndlr) son absence complète de jalousie quand bien même c'est un des ressorts vitaux de sa carrière, ce texte distille, sous un titre accrocheur, un texte d'une étonnante banalité de pensée. Cette banalité, et le ton un peu badin de son auteur, nous feraient presque oublier la violence idéologique de ce texte, d'autant plus saisissante que son auteur en est inconscient.


La jalousie dont il est question, c'est celle dont l'auteur accuse les gauchistes d'être victimes. L'objet exact de ce texte, l'identité de son auteur et la cible précise de ces accusations sont sans intérêt. Ce qui doit nous occuper, c'est cette seule accusation de jalousie. Car cette accusation s'est répandue dans la pensée de la nouvelle droite européenne et américaine depuis une dizaine d'années avec une remarquable constance.


Comme René Girard l'a démontré avec sa théorie du désir mimétique, la jalousie est l'un des ressorts indispensables de notre société. Sans jalousie, point de publicité, qui nous incite à désirer ce que nous ne possédons pas, et à le jalouser chez ceux qui le possèdent. Sans jalousie, point d'accumulation compulsive d'objets inutiles, sensés à la fois nous guérir de notre propre jalousie et la susciter chez nos semblables. Sans jalousie, point de sacrifice de sa propre vie dans des métiers ingrats et inutiles, au libellé prestigieux pour seule consolation, sans autre but que d'obtenir le plus gros salaire possible. Sans jalousie, point de divorces en cascades, sensés tarir chez un conjoint la soif d'obtenir une épouse plus désirable que celle de son voisin. Etc, etc, etc.


Et comme la jalousie est indispensable à notre société, celle-ci nous incite tous les jours à être jaloux. C'est le fameux « Greed is good » du personnage de Gordon Gekko dans Wall Street d'Oliver Stone. Dans une sorte de darwinisme social qu'Hitler affectionnait (point Godwin atteint), il nous est partout susurré à l'oreille que nous devons désirer tout ce que nous ne possédons pas encore. Que là réside la clé de notre bonheur et de notre épanouissement. On nous implante la jalousie, cette maladie de la constante insatisfaction et de la haine d'autrui, dès le biberon, en espérant que cela réveillera chez nous le battant, le vainqueur assoiffé de médailles.


Et pourtant la droite, à longueur de textes et de programmes électoraux, n'a bientôt plus que ce seul mot en bouche pour stigmatiser la gauche. A les croire, un gauchiste serait jour et nuit consumé par la jalousie des gens qui ont réussi, c'est-à-dire des riches, puisque c'est l'unique mesure disponible. Ainsi tout projet de redistribution de la richesse proposé par la gauche se fait immédiatement coucher sur la bascule de cette universelle guillotine: la jalousie. Toute critique d'une rémunération choquante se fait aussitôt taxer de jalousie. Toute remise en question d'un système économique qui rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres ne peut être que de la jalousie. 


Cette accusation présente donc toutes les caractéristiques du pur procès d'intention. Le mot seul de jalousie devrait suffire à discréditer l'adversaire. Ça n'est ni un argument politique, ni une justification, ni même une explication. En réalité, c'est plus proche de l'insulte que de l'accusation. Et c'est une insulte contre les pauvres bien plus que contre les gens de gauche qui, sous nos latitudes, sont fort souvent aisés. Le riche de la fable est l'honnête victime d'un jaloux pauvre, prêt à pervertir la loi pour parvenir à ses fins. D'une manière générale, le riche est vertueux parce qu'il a réussi, qu'importe comment. Et le pauvre est vicieux parce qu'il n'a pas réussi et encore plus vicieux puisqu'il jalouse le riche.


Et ça n'est pas le moindre des paradoxes de cette insulte. Car si l'on suit l'auteur dans son raisonnementtout le monde, pas seulement les gens de gauche, veut nécessairement être beaucoup plus riche, multi-millionnaire, milliardaire. Ce serait donc là notre unique et universelle condition. Ainsi, ce qui est effectivement un des fondements du libéralisme - vouloir être riche - devient un péché capital chez ceux qui ne partagent pas un enthousiasme total à l'égard de ce système économique. Un homme de droite qui veut être riche est ambitieux. Un homme de gauche qui veut être riche est jaloux.


C'est là qu'intervient la portée idéologique, et très probablement inconsciente, de cette insulte. En mettant tous ses opposants dans un seul panier, l'accusateur construit des généralisations qui ne fonctionnent que dans une théorie abstraite, c'est-à-dire une idéologie. Cette idéologie se manifeste surtout par l'insulte en tant qu'insulte. C'est le prix que paient ceux qui s'essaient à remettre en cause le système économique existant, dont l'auteur est par ailleurs, autant que moi-même, un bénéficiaire immédiat. Si l'on doutait de la virginité de sainte Anne, on était hérétique. Si l'on doutait de l'utilité de la collectivisation, on était réactionnaire. Si l'on doute d'un système qui rend possible et légal un écart relativement soudain et proprement abyssal entre les rémunérations les plus basses et les plus hautes des employés, avec les incalculables conséquences que cela est en train de faire surgir, on est jaloux. Contrit, humilié, le jaloux ne peut que demander grâce, se repentir ou mourir dans les flammes.


Il n'est pas inutile de rappeler que la gauche, dans la grande diversité de ses expressions, est fondée sur le socle idéologique commun des combats sociaux européens du 19e siècle. Pourtant, la droite se refuse systématiquement à se qualifier elle-même d'idéologique. C'est sa coquetterie. Avec une telle attitude, elle échappe aux vicissitudes du temps et se campe en expression éternelle du bon sens, du pragmatisme et du réalisme. Dans une certaine mesure, cette affirmation est vraie. Le capitalisme n'est effectivement pas né dans un livre mais sur les marchés du monde entier, depuis que l'homme est homme.

 

Mais cela fait très, très longtemps que l'humanité a abandonné ces marchés-là pour concentrer, d'une façon croissante, les biens et les pouvoirs dans les mains d'un nombre restreint d'individus et de familles. Ce qui contrevient à l'essence même d'un marché ouvert et dynamique. A la suite d'un siècle et demi de combats et de deux guerres mondiales, les démocraties d'après-guerre ont quelque peu réduit les écarts que le temps avait créé en créant tout à la fois des conditions-cadre économiques drastiques, et une prospérité inégalée dans l'histoire. C'est ainsi qu'on a créé des classes moyennes solides, qui sont la condition sine qua non d'une authentique démocratie. En d'autres termes, pour revenir à un marché équitable et fonctionnel, il était indispensable de faire intervenir le politique au premier plan.

 

Ce système a pris fin avec l'écroulement du soviétisme, nécessaire croque-mitaine des démocraties libérales. Aujourd'hui, le système économique dans lequel nous vivons se caractérise par son absurdité pratique, la destruction inexorable de l'environnement, l'accroissement constant des inégalités et des violences sociales. Mais pour la droite, qui se refuse – c'est une de ses caractéristiques les plus remarquables – à tout examen de l'histoire, ce système n'est rien d'autre que l'expression actuelle du capitalisme. C'est ce dont il faut absolument persister à se convaincre, même quand tout crie le contraire. Toute déviation de cette version est forcément pécheresse.


Il est impossible de justifier, de quelque façon que ce soit, que tel être humain de tel pays gagne S et que tel autre être humain de tel même pays gagne Sx500. Rien, aucun talent, aucun travail, aucune responsabilité ne saurait justifier de tels écarts. Rien, sinon l'idéologie. Et rien ne défend mieux – même si elle pue le désespoir à cent lieues – cette idéologie que l'insulte gratuite et infondée.

08/03/2013

Les morts en montagne ne sont pas une fatalité

 

Le dimanche 3 mars à Fronalpstock, dans le canton de Schwytz, une avalanche est descendue à côté des pistes de ski. Redoutant d'éventuelles victimes, la REGA est partie au front. Quarante personnes, quatre chiens d'avalanche et deux hélicoptères ont sillonné les lieux pendant plusieurs heures. En vain, fort heureusement. Ce même week-end, à travers les Alpes suisses, la REGA a effectué 150 missions héliportées.

 

Voilà ce qu'une lecture transversale de la presse nous apprend presque chaque semaine d'hiver et d'été. A moins d'impliquer plusieurs victimes à la fois, nous n'accordons aux accidents de montagne qu'une attention relative, un peu comme les bulletins de foehn ou les retards de train. C'est la routine.

 

D'accidents mortels en montagne, on en dénombre environ 150 par an. Grossièrement, un mort tous les deux jours. En contemplant nos alpes couvertes de randonneurs et de skieurs et de grimpeurs, ces chiffres paraissent comme une dîme acceptable offerte à nos dieux de pierre et de neige.

 

En comparaison, les accidents de la route font environ 320 morts par année. Deux fois plus que les morts en montagne. Pourtant il y a beaucoup plus de voitures, de camions et d'autobus que de randonneurs. Des milliers de fois plus, sans aucun doute. On sait que la route est extrêmement dangereuse et on nous inonde de communications tragiques et de statistiques à ce sujet. Sur les dangers de la montagne, rien ou presque.

 

Statistiquement, les sports de montagne sont plusieurs milliers de fois plus mortels que la route. Une différence de taille les sépare pourtant: on prend la route par nécessité, et on fait des sports de montagne par plaisir. Est-ce pour cela que l'on communique sur les dangers de l'un et pas de l'autre, pour ne pas troubler l'image parfaite de nos montagnes? Derrière ces morts, combien de veuves, de veufs, d'orphelins? Combien de milliards de francs en hélicoptères, en sauveteurs et en hôpitaux? 150 rotations héliportées pour un seul week-end, deux hélicoptères et quarante personnes pour une avalanche: combien cela coûte-t-il? Sommes-nous prêts à engager des moyens aussi délirants, aussi disproportionnés avec les besoins effectifs de nos sociétés sur d'autres urgences?

 

Il y a un peu plus d'une année, 28 personnes dont 22 enfants trouvaient la mort dans l'accident d'autocar de Sierre. En 1991, 6 enfants de l'école Champittet, parmi lesquels je comptais des amis, ont eux aussi trouvé la mort en Valais. Toutefois ce n'était pas sur la route mais dans une avalanche près de l'Hospice du Grand St Bernard. Le traitement médiatique, l'émotion, les suites policières et judiciaires liés au premier drame ont été sans commune mesure avec le second. C'est systématiquement le cas: les morts routières nous paraissent inacceptables; les morts en montagne nous paraissent fatales.

 

Si l'on est parvenu à réduire drastiquement le nombre de morts sur la route, c'est en commençant par en parler et à refuser de les traiter, comme nous traitons aujourd'hui les morts en montagne, comme des fatalités. On rappellera, pour ceux qui douteraient de ces réalités pas si anciennes, que l'alcool au volant a longtemps été considéré comme une circonstance atténuante en cas d'accident. Il a fallu des années de travail, des techniques nouvelles, de la communication de masse et une vaste et lente prise de conscience pour parvenir à rendre la route des milliers de fois moins mortelle que les sports de montagne.

 

« La montagne est méchante », disait Ramuz. Il évoque une période pas si lointaine durant laquelle les Suisses utilisaient les montagnes essentiellement pour leurs pâturages et leurs pierriers. Il a fallu que les Anglais nous montrent qu'on pouvait aussi s'y amuser pour tout changer. Nous les imitons désormais en masse, avec bonheur et parfois même avec talent. Mais si nous désirons cesser d'en faire le quasi abattoir national qu'elles sont aujourd'hui, il serait utile de traiter les montagnes avec l'extrême prudence qui convient. Et pour cela, il faut commencer par réaliser que les chiffres actuels ne sont pas le produit de la fatalité mais de l'aveuglement de masse.

 

 

 

05/02/2013

Mon royaume pour une pioche

Il n'est point de secret que le temps ne révèle. Ah, ça sonne bien, non? Evidemment, ça n'est pas de moi, c'est du Racine. Pourtant j'en connais pas mal qui trouvent cet alexandrin aussi parfait sur la forme que discutable sur le fond. Tu parles! disent-ils, y a des tas de trucs qu'on saura jamais! Moi-même, j'hésite. Au moment où je serais tenté de me ranger du côté des cyniques qui jurent qu'on nous cache tout, voilà que, littéralement, surgit Richard III, roi d'Angleterre.

 

Voilà l'exemple type du salopard absolu. Un monarque ignoble, bourreau d'enfants, fauteur de guerre, intriguant, difforme, presque pire que George Bush en somme. Même Shakespeare en a tiré un drame à succès, c'est dire à quel point le bonhomme était prolixe dans l'horreur. On pensait savoir tout de lui, au petit détail près qu'on ne savait pas où se trouvait son cadavre. On s'imagine qu'un cadavre de roi d'Angleterre, ça ne s'égare pas comme ça. Et pourtant, il a fallu 527 ans pour remettre la main dessus. 

 

Car on nous l'a appris cette semaine: des ouvriers ont fait la macabre et historique découverte sur un parking à Leceister, dans le centre de l'Angleterre. C'est-à-dire exactement à l'endroit où il est mort en 1485, à la bataille de Bosworth. C'est là que Henri Tudor avait définitivement gagné la guerre civile contre les Plantagenêt, la fameuse guerre des Deux-Roses. Comme on a retrouvé Richard III, on s'intéresse à lui. Et déjà on entend des historiens s'exclamer que ça n'était pas un si mauvais bougre, qu'il avait mauvaise presse mais qu'après tout c'était la guerre, etc, etc.

 

Il se trouve que notre époque est pleine de mystères soit-disant insolubles. Le 11-Septembre, l'assassinat de JFK, le groupe Bildenberg, les Illuminati, l'invention de l'Holocauste, ou plus sérieusement, la mort de la Princesse Diana. Ces questions, et tant d'autres, déchaîneront les passions jusqu'à ce qu'on les résolve. Ou pas, d'ailleurs. L'important n'est pas d'avoir des réponses. L'important est de ne pas inventer de réponses lorsqu'on en n'a pas. Parce que le pouvoir qu'apporte l'information est irrésistible. Et Richard III, d'outre-tombe, nous rappelle ceci: à toute question il existe une réponse, mais on ne vivra peut-être pas pour l'obtenir.

 

Du coup, j'ai décidé que Racine avait raison. Il n'est point de secret que le temps ne révèle. A trois essentielles conditions près, que nous apprend la découverte du cadavre de Richard III. La première condition, c'est que l'histoire est écrite par les vainqueurs. Richard III avait perdu la guerre civile, c'était donc forcément un salaud. La seconde condition, c'est qu'on doit accepter de ne pas avoir de réponse à nos questions: depuis 527 ans, beaucoup de gens sont morts certains que le corps de Richard III avait été jeté dans une rivière. Et la troisième condition, la plus importante, c'est qu'il suffit de creuser. Un jour ou l'autre, quelqu'un trouve. On savait que Richard III était mort à Leicester. Incroyable: il y était! Eh oui, il suffisait juste de creuser. Mon royaume pour une pioche!

18/11/2012

L'effondrement du Tribunal international

Ce week-end, les humanistes, anti-nationalistes et non-violents s'en sont pris plein la gueule. Bien plus que d'ordinaire en fait. Jusque dans les camps d'entraînement des extrémistes, je parle ici des associations pour la défense des droits de l'homme et des minorités, on a entendu de gros soupirs, voire des portes claquer. Car lorsque le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, l'une des institutions les plus révérées des hurluberlus sus-nommés et dont on aura compris que je me réclame, a tout simplement acquitté les généraux croates Gotovina et Markac, c'est toute une vision du monde qui s'est soudain effondrée, dont on imagine mal le redressement désormais.

 

Petit rappel des faits. Ces deux généraux ont été responsables d'opérations militaires croates contre des populations croates, mais d'origine (c'est-à-dire, dans cette région, de religion) serbe. Le général Gotovina a personnellement supervisé l'expulsion de son propre pays, en août 1995, d'environ 100'000 de ses ressortissants, sous prétexte qu'ils avaient tenté de faire sécession. Une sécession, c'est grave. Un nettoyage ethnique aussi. Enfin je crois, mais je n'en suis plus tout à fait certain désormais. A la fin de la guerre, le Tribunal a exercé des pressions particulièrement fortes sur la Croatie pour qu'elle leur livre Gotovina. Et la Croatie a donc cédé. Gotovina a été livré au Tribunal en 2005. La porte de l'UE s'ouvrait enfin pour la jeune république.

 

En première instance, Gotovina a été jugé et condamné, cela va sans dire lorsqu'on examine un peu les faits, à une peine de 24 ans de prison. C'était normal. Ça semblait naturel. On n'inculpe pas un général officiellement responsable d'épuration ethnique, on ne lance pas les polices de toute l'Europe contre lui, on ne met pas tout un pays sous une pression politique intense et continue, pour ne rien lui trouver de mal, au fond, tout compte fait. Eh bien si. Car en appel, la cour a trouvé Gotovina innocent, tout bêtement. Et l'a, sans attendre une seule seconde, relâché dans la nature. C'est-à-dire dans un jet affrété par la Croatie, dont les foules en liesse exultaient dans la rue.

 

Sans forcer le trait, cette décision a définitivement ôté toute forme de légitimité au Tribunal. Et les conséquences de cette décision seront très nombreuses et foncièrement négatives. Le Président de la Cour étant américain, le lourd soupçon d'intentionnalité vient à l'esprit, les USA ayant toujours fait ouvertement état de leur désapprobation du concept de justice pénale internationale. Au-delà de cela, il demeure que cette décision, en une seconde, balaye plus de quinze ans de travaux, d'espoirs de réparation et d'éclatement de la vérité, de milliards de fonds publics, d'investigations minutieuses et de conceptions juridiques et les réduit à néant.

 

Il faut ici, impérativement, dépasser la seule question du biais anti-serbe. Car ce n'est pas seulement les Serbes, indéniablement heurtés par ce déni de justice, que cette décision pénalisera. C'est contre toutes les victimes de toutes les guerres présentes et à venir que l'acquittement de Gotovina pèsera, puisqu'elles sauront maintenant que leurs bourreaux pourront toujours être acquittés. C'est donc le discrédit d'une certaine idée de la justice qui juge et qui punit les plus puissants, quel que soit leur rang. A partir de vendredi dernier, toute cour internationale de justice enquêtant sur des crimes de guerre sera, d'entrée de jeu, discréditée. Aucune cour n'aura désormais la légitimité nécessaire pour exiger, et obtenir, des gouvernements qu'ils lui livrent des accusés et des renseignements.

 

Sur place, les conséquences seront douloureuses. Gotovina acquitté, c'est toute une cause qui se décomplexe enfin. Cette cause, c'est celle du fascisme croate, un fascisme particulièrement violent et sanglant, qui a déjà causé des centaines de milliers de morts entre 40 et 45, et que seul Tito est parvenu à juguler efficacement. Ainsi l'épuration ethnique de 1995, la fameuse opération Tempête, est-elle une fête nationale en Croatie. L'acquittement de Gotovina permet donc de célébrer cette épuration avec en plus la bénédiction des institutions dont l'existence même était entièrement vouée à la lutte contre ce genre de barbaries. Et si le fascisme croate est dédouané, les fascismes serbe, musulman et albanais fleuriront eux aussi de plus belle, avec les conséquences que l'on peut imaginer.

 

Il ne faut pas oublier que deux des plus grands criminels des guerres yougoslaves sont en train d'être jugés par cette même Cour. Que, comme Gotovina, leur arrestation a exigé des années de diplomatie intense, des pressions politiques considérables et des efforts budgétaires inouïs. Que, comme Gotovina, on les traduit en justice, non pour savoir s'ils sont coupables, mais pour savoir à quel point exactement ils le sont et dans quelle mesure ils peuvent contribuer à l'éclatement de la vérité, le poids de leur condamnation étant presque réduit à un détail. Et que, avec la décision de vendredi dernier, les procès historiques de ces deux criminels sont instantanément devenus inutiles, presque ridicules.

 

Jusqu'à vendredi dernier, malgré les nombreuses et douloureuses entailles au contrat, le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie représentait, n'ayons pas peur de la grandiloquence, une lueur d'espoir pour l'établissement durable d'une forme de justice sans limites, indépendante et contribuant à la construction d'une paix authentique dans les zones de conflit. Le Président de la Cour a tiré la chasse. Il ne reste, en tout cas pour moi, plus rien de ces efforts remarquables, lumineux. C'est la fin de la Société des Nations.  

26/09/2012

Vie et mort de la démocratie directe

Et voilà, encore un dimanche inutile. Pendant toute la journée, la Suisse a un peu plus perverti sa démocratie directe. Les votants ont été appelés à se prononcer sur des sujets abscons et techniques, les élus ont prétendu en tirer du matériel à débats sanglants et les journalistes ont fait des efforts louables pour trouver un peu d'intérêt dans ce qui ressemble de plus en plus à un théâtre d'ombres. Trois jours plus tard, plus personne ne parle des trois sujets soumis au vote fédéral, plus personne d'ailleurs ne s'en souvient, et tout le monde peut enfin s'en foutre royalement et sans mauvaise conscience.

 

La nocivité de la fumée passive, la sécurité du logement des retraités et la constitutionnalité de l'éducation musicale. Voilà pourquoi on a mobilisé l'attention de tout un peuple. Pourquoi on a dépensé des dizaines de millions de francs d'argent public et privé en campagnes d'affichages, en émissions de télé et radio, en rédaction, impression et envoi de matériel de vote. Pourquoi on s'est retrouvé, un soir, devant une grosse enveloppe à fenêtre à lire ledit matériel en ne sachant absolument pas ce qu'il fallait en penser. Pourquoi on a investi des quantités non négligeables d'énergie et de talent journalistiques dans la construction parfaitement artificielle d'un débat national reçu dans une apathie presque complète.

 

Dimanche soir, une fois les résultats annoncés, on devrait être fiers. Sentir que notre devoir a été accompli une fois de plus sans fausse note, dans le respect de la loi et pour le meilleur du bien commun. On devrait célébrer notre « Sonderfall », notre tradition unique et merveilleuse de lente et patiente construction d'un consensus. Au lieu de cela, tout le monde s'en fout. Même les journalistes. Même les défenseurs des initiatives. Même et surtout les votants, dont seuls 42% auront fait l'effort de donner sur ces trois sujets un avis le plus souvent non construit, mal informé et capricieux. 

 

La démocratie directe est un mode de fonctionnement archaïque et pesant, qui privilégie le conservatisme le plus pusillanime. Mais c'est aussi, lorsqu'on s'en sert correctement, un mode qui permet l'expression de toutes les sensibilités sur les sujets les plus délicats. Face aux choix qui déterminent son avenir, toute société devrait pouvoir se prononcer comme nous le faisons et choisir librement, à la majorité et au terme d'un authentique débat de fond, le chemin à suivre. On s'assure ainsi de l'adhésion de la population sur les points essentiels. C'est donc un outil institutionnel remarquable, mais qui ne prend son sens plein que sous certaines conditions.

 

Or nous utilisons cet outil à tort et à travers. Minarets ou fumée passive sont les deux faces du même problème: questions mal posées, anti-constitutionnelles ou simplement sans aucun intérêt, nous multiplions les abus de plus en plus grossiers de notre propre système. La participation s'effrite lentement et sûrement et l'intérêt général pour ces questions ne peut plus s'allumer que lorsque le scandale s'invite dans le débat. Mais le plus grave n'est pas que nous devions nous prononcer sur des sujets inutiles ou contre-productifs: c'est que, pendant que nous nous distrayons de la sorte, les vrais sujets nous passent sous le nez.

 

Dès qu'on critique la démocratie directe, on fait face à deux oppositions immédiates: ce sont des propos d'élitiste, et d'ailleurs la Suisse fonctionne très bien, donc le système est le bon. La première opposition tente classiquement de disqualifier le messager sans s'intéresser au message, ce qui coupe court à toute discussion. La seconde est plus importante et pose une question: la Suisse va-t-elle bien grâce à, ou en dépit du fonctionnement de notre démocratie directe? Certes, nous vivons comme des coqs en pâte, certes notre niveau de corruption est anormalement bas, certes nos minorités sont (encore) très protégées. Mais est-ce le fait de notre mode de décision politique? Et surtout, notre démocratie directe nous garantit-elle contre les aléas d'un avenir de plus en plus incertain?

 

Non, la démocratie directe n'est pas la raison de notre niveau de vie. La rente de la gestion de fortune offerte par les banques pendant 50 ans y joue un bien plus grand rôle. Comme nos entreprises de mécaniques de précision, la pharmaceutique, l'agro-alimentaire, le luxe et tant d'autres. Et non, la démocratie directe ne nous garantit en rien contre les éventuels revers de fortune liés à un monde de moins en moins prévisible. Bien au contraire. Revenons par exemple sur la question bancaire. En moins de trois ans, les banques suisses ont dû modifier en profondeur leur modèle de fonctionnement, au pas de charge et sans aucune intervention populaire. Pendant ce temps-là, on nous gavait de minarets et de criminels étrangers.

 

Les défis auxquels nous faisons face sont nombreux, graves et pressants. Pendant que nous perdons notre temps à nous poser des questions sur le sexe des anges, la place bancaire suisse, à laquelle nous devons 14% de notre PIB, est plongée dans un maelström administratif monstre; notre monnaie mène un combat quotidien et désespéré contre l'euro et le dollar; la Chine et la Russie investissent l'Europe et y achètent tout sur leur passage; l'UE nous cherche querelle sur les bilatérales et sur la fiscalité, etc, etc. Nous persistons à nous vanter de pouvoir nous prononcer sur tout. Mais quand réalisera-t-on que nous ne décidons jamais de rien?

21/09/2012

Tous ces bâtons merdeux

Je parle de la couverture de Charlie Hebdo, et de l'usurpation de sa liberté d'expression dont ce canard parisien et gauchiste fait usage pour s'en prendre, en réalité, aux musulmans de France, qu'on trouve essentiellement parmi les classes populaires les plus défavorisées.

 

De ceux qui brandissent la « liberté d'expression » pour donner des leçons non pas aux leurs mais à des gens qui sont plongés dans des réalités socio-politiques d'une gravité et d'une volatilité extrêmes, et qu'ils ignorent presque entièrement.

 

De ceux qui prônent le jusqu'au-boutisme de l'irrévérence, dont ils ne paieront jamais le prix, confortablement installés qu'ils sont sur des plateaux de télé, ceux auxquels Brassens disait : « Ô vous les boute-feux, ô vous les bons apôtres, mourrez donc les premiers, nous vous cédons le pas ».

 

Du mal absolu qu'est l'évangélisme, cette croyance selon laquelle nous détenons, d'abord avec la Bible puis avec « les valeurs des lumières », le droit d'imposer au monde entier (c'est le sens du mot « catholique ») un mode de vie et de pensée unique, sans aucun égard aux circonstances.

 

De notre totale hypocrisie qui consiste à accuser les pays musulmans d'obscurantisme, eux qui émergent seuls de dictatures militaires qui nous fournissaient sans sourciller notre pétrole, sans cesser de caresser et de ménager la dictature chinoise qui nous fournit sans sourciller ses ateliers bon marché et la dictature russe qui nous fournit sans sourciller son gaz.

 

De notre ignorance crasse de l'Islam autant que des pays arabes, au sujet desquels nous entretenons des clichés qui font passer « OSS, Le Caire nid d'espions » pour un documentaire savant.

 

Des violentes émeutes et des massacres qui ont eu lieu à la suite de la diffusion du film « L'innocence des musulmans », dont on a appris que ce film n'existe en réalité que sous forme de teaser, ce qui offre une caricature effroyable des débordements et des limites de la société d'information.

 

De cette injonction formidable que certains lancent aux musulmans modérés de condamner les musulmans fanatiques, comme si cela pourrait changer quoi que ce soit, comme si les modérés ne disaient effectivement rien, ce qui est contraire à la vérité.

 

Du printemps arabe et de ses ratés autant que de ses réussites, et de notre devoir de leur laisser le temps de reconstituer leurs sociétés, de trouver un modèle, nous qui avons mis des siècles pour le faire, et de leur offrir notre assistance lorsqu'elle est désirée.

 

De la jalousie maladive dont souffrent les peuples des pays musulmans à notre égard, eux qui sont pauvres, politiquement handicapés et prisonniers de préceptes religieux d'un autre âge qui ne peuvent leur offrir, pour soulager leur peine, que des remèdes d'un autre âge.

 

De l'islamophobie patente dont nous faisons preuve sous couvert de laïcité, de liberté d'expression et de tant d'autres vocables grandiloquents au nom desquels des millions de gens continuent de mourir chaque année, mais pour des raisons exactement opposées à celles que nous défendons si fièrement.

 

Du caractère nécessairement fondamentaliste et intolérant de toutes les formes de monothéisme, ce qui inclut le communisme soviétique et toutes les idéologies politiques archi-centralisatrices qui trouvent toutes leur origine dans le message d'absolu universel enseigné par Jésus, en rupture totale avec les religions de son temps.

 

De notre propre oubli des siècles durant lesquels nous avons conquis, soumis, démembré, exploité et ruiné les pays dont nous semblons découvrir avec surprise que leurs habitants nourrissent à notre égard d'autres sentiments qu'une gratitude éternelle.

 

De la difficulté, de l'impossibilité de faire entendre une voix dissonante sans se faire immédiatement taxer d'angélique, de bisounours ou d'adjuvant du terrorisme islamiste.

12/09/2012

La Suisse allemande: la nouvelle Suisse romande

Après avoir passé son enfance et fait ses études à Lausanne, un de mes meilleurs amis vit à Hong Kong depuis maintenant 10 ans. Comme il était de passage en Suisse pour quelques jours, je lui ai proposé d'aller passer l'après-midi à Berne. « A Berne? T'es pas bien? ». Je ne me suis pas étonné de cette réponse. J'aurais réagi de la même manière il y a quelques années seulement. Berne: je citais volontiers les propos de Romain Gary qui, diplomate pendant six mois en Suisse, prétendait n'en avoir absolument aucun souvenir. Le problème, c'est que Gary – et moi-même par conséquent – parlait de la Berne des années 50. Nous avons largement hérité, en Suisse romande, de la conception que se faisaient nos parents de la Suisse allemande qui, même si elle était vraie alors, ne l'est plus du tout aujourd'hui. On pourrait même soutenir que les réalités se sont inversées. Berne ou Bâle sont plus vives, plus latines et plus fourmillantes de création artistique et économique que Genève ou Lausanne. Les nouveaux renfrognés sont romands, les nouveaux joyeux sont suisses allemands.

 

Je ne parle pas que de Berne, Bâle et Zurich, qui ont autant à offrir aujourd'hui, artistiquement et économiquement, que bien des capitales européennes. Je parle aussi de Winterthur, d'Aarau, de Lucerne, de Coire, de St Gall ou de Schaffhouse, toutes ces villes petites et moyennes qui ont remarquablement rénové leur patrimoine tout en faisant la part belle à l'innovation et à la modernité la plus iconoclaste. La comparaison est douloureuse. Prenez Aarau, une ville sans autre avantage qu'une proximité avec Zurich, une économie vive et un centre ville confortablement bucolique. Pas d'histoire glorieuse, de patrimoines architectural ou viticole ou culinaire hors du commun, d'environnement naturel époustouflant. Une petite ville sans rien pour se distinguer de mille autres petites villes. Mais allez à Aarau, visitez les expositions audacieuses du tout nouveau musée d'art à l'architecture futuriste, allez manger dans un des nombreux restaurants qui rivalisent d'inventivité et de qualité. Et promenez-vous dans les rues, découvrez un centre ville rénové sans excès, sans mauvais goût non plus, une ville qui vit, des jeunes partout, un paysage qui exprime la confiance. Un peu trop confortable peut-être dans son opulence provinciale, mais voilà une ville de 19'000 habitants qui tire le maximum de son potentiel.

 

Et puis allez à Montreux. Une situation géographique que le monde entier lui envie. Un patrimoine architectural – pour ce qu'il en reste et quand on sait le distinguer derrière les dégâts provoqués par des rénovations criminelles – à faire pâlir de jalousie un Parisien. Une histoire plus vieille encore que son château de Chillon, le monument le plus visité de Suisse. Une industrie touristique alentour qui ne faiblit pas. Et pas un musée – pas un seul! - pas un restaurant un tout petit peu inventif, pas un seul lieu où se presse la bonne société. En revanche, un front de lac consciencieusement défiguré par des rénovations catastrophiques et des ajouts de bunkers, de tours et des blocs de bétons. Une apathie presque complète de la vie culturelle. En dehors de l'inévitable Jazz où ne se pressent d'ailleurs plus que des cinquantenaires qui jouent pour des soixantenaires. Et une impression générale d'ennui profond, une ville qui hésite entre un passé glorieux sur lequel elle ne peut plus se reposer, des illusions de grandeur des années 70 et 80, et un avenir que personne, manifestement, ne sait prendre en main.

 

Entre les grandes villes, la comparaison devient carrément honteuse. Il est beaucoup, beaucoup plus cher de vivre à Genève qu'à Bâle, alors que Bâle a cent fois plus à offrir que Genève, artistiquement, économiquement, socialement. M'arrêtant au hasard dans un petit resto à Zurich lundi dernier, j'étais saisi par la qualité du menu, de la déco et du service. Parce que je n'y suis pas du tout habitué en Suisse romande, où l'on persiste à considérer le Café Romand à Lausanne ou le Café du Centre à Genève comme des bons restaurants, quand ils ne servent la même tambouille sans goût ni grâce depuis la nuit des temps, dans le même décor. Seuls les prix ont changé. L'offre culturelle est également déséquilibrée. Art contemporain, photographie, architecture contemporaine, galeries, on trouve de tout en qualité et en quantité en Suisse allemande. Quand les Genevois se moquent des Valaisans qui possèdent, eux, une authentique fondation d'art dynamique et vivante, ce que Genève, malgré tout son fric et sa situation, n'est pas fichue d'offrir. Lausanne s'en tire un tout petit mieux avec l'Elysée ou l'Hermitage, mais le débat qui entoure, depuis des années, le Musée des Beaux-Arts ou la réfection du Parlement vaudois, souligne péniblement notre manque de détermination, notre apathie et notre pusillanimité.

 

Et pourtant, nous persistons à penser, en Suisse romande, que les Suisses allemands nous envient, qu'ils sont rigides, rétrogrades et conservateurs. Ce qui correspond presque exactement à ce que nous sommes, nous Romands, aujourd'hui, en dépit de notre vote majoritairement de gauche, de notre attachement de façade au progrès social, de notre soleil, de notre foutu lac et de notre foutu chasselas, qui noie nos éternels et foutus filets de perche. Nous nous plaignons à peu près de tout, des frontaliers qui nous piquent les jobs dont nous ne voulons plus, des jeunes que nous empêchons systématiquement de faire la fête, des politiques auxquels nous nous évertuons à mettre des bâtons dans les roues, des banquiers que nous insultons après qu'ils ont financé notre train de vie de cinglés pendant 50 ans.

 

Je ne vois qu'une seule circonstance atténuante: les Suisses allemands nous ignorent presque tout autant que nous les ignorons. C'est sans dégoût de leur part peut-être, mais avec une certaine méfiance tout de même, irritante parfois doit-on ajouter. Notre fédéralisme est merveilleux pour décider de qui paye quoi. Mais voilà, avec le temps, nous nous sommes construits d'épaisses, d'infranchissables barrières culturelles et linguistiques. Heureusement – c'est le génie du système, si le terme de génie possède une quelconque légitimité – ces barrières ne coïncident pas avec les barrières politiques. Pour le moment. Et pour le moment, je dois accepter que je ne vis pas en Suisse mais en Suisse romande. Pas même deux millions d'habitants qui s'ignorent entre eux avec allégresse, qui vivent de plus en plus repliés sur leur village et qui ignorent à peu près tout du reste du pays. De notre pays.

David Laufer

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05/09/2012

Le Parti socialiste, entre suivisme et cynisme

Lors du congrès du PS en 2010 à Lausanne a été voté le fameux concept de « dépassement du capitalisme ». Le professeur Jean-Daniel Delley, sur le site Domaine public, concluait ainsi à l'issue du congrès: « Le capitalisme comme épouvantail ne suffit pas à fonder une action (…) Le dépassement du capitalisme implique des actions ciblées et coordonnées. » Et sans trop de surprises, deux ans plus tard, il n'existe toujours pas l'ombre d'une loi, pas une seule action ciblée et coordonnée qui puisse donner chair à ce mot d'ordre.

 

Avec le recul, on peut affirmer que « le dépassement du capitalisme » est un slogan cuistre. D'abord, parce qu'il est rigoureusement négatif: on désigne un ennemi d'autant plus commode qu'il ne peut pas répondre, mais on ne donne aux militants ni outil, ni but concret. Ensuite, parce que sa formulation est confortablement ambigüe. Dépasser peut tout signifier, sauf l'essentiel: on ne dit pas s'il faut détruire le capitalisme, s'il faut l'abolir, s'il faut le remplacer par autre chose. Dépasser est un mot qui suggère une supériorité intrinsèque mais non prouvée sur l'ennemi. Et puis ce mot d'ordre, combiné avec une consommation aigüe de produits bio et commerce équitable, agira comme un baume apaisant sur la conscience du militant qui, passés les nobles élans du congrès, devra survivre à toutes les compromissions lorsqu'il retournera, docilement, prendre sa place active dans les rouages de la machine capitaliste. Le « dépassement du capitalisme » s'illustre donc par son innocuité autant que par son cynisme: c'est un authentique appel à la révolution dans un fauteuil.

 

Voilà pour les élans inutiles. Passons maintenant aux actions destructrices. En 2010, à l'occasion de l'initiative sur le renvoi des criminels étrangers, le Parti socialiste vaudois devait se prononcer sur ce sujet lors d'un congrès à Avenches. Pierre-Yves Maillard y a proposé la consigne de vote suivante: non au projet de l'UDC, non au contre-projet du Conseil fédéral, mais oui au contre-projet du CF pour la question subsidiaire. Ce qui revient très exactement à dire ceci: « Nous nous opposerons à tous ces projets, mais tordez-nous un peu le bras et nous les accepterons ». Sans surprise, la majorité des militants ont entériné cette consigne. En revenant chez eux, ceux-ci ont-ils compris qu'ils venaient de dérouler un tapis rouge et moelleux sous les bottes de l'UDC? Probablement, puisque c'était l'intention explicite de Pierre-Yves Maillard pour qui un triple non serait perçu comme « un manque de responsabilité politique ». Autrement dit: « Minaudez d'abord mais acceptez au final, sinon nous risquons de passer pour des guignols ». La cohérence politique? Le droit des êtres humains? Sans aucune valeur au regard des mécanismes politiciens.

 

Exactement dans le même esprit, le PS vaudois a entériné le 3 septembre dernier un amendement de Cesla Amarelle apparemment sans importance mais en réalité crucial. Dans le cadre du renvoi forcé des requérants d'asile, le PSV s'oppose en principe, avec une émouvante détermination, aux mesures de contraintes physiques. L'amendement de Cesla Amarelle, soutenue par l'appareil du parti à quelques exceptions près, propose d'accepter quand même les mesures de contraintes sur la personne des criminels condamnés à au moins deux ans de prison. Le PSV affirme par conséquent que sa conception des droits humains connaît des limites, elles-mêmes difficilement traduisibles dans la pratique et exclusivement électoralistes. On ne va pas ici pleurer sur le sort de dealers de drogue endurcis ou de voleurs à la tire. Mais au nom de quel principe peut-on déclarer, paisiblement assis dans un fauteuil autour de quelques bouteilles d'eau gazeuse, que ceux-ci ont sur notre territoire des droits et une dignité humaine négociables?

 

Le dernier exemple nous vient du Valais. On peut suivre depuis quelques semaines les mésaventures de Miroslav Cvetković, de sa femme et de ses deux enfants, qui s'apprêtent à être tous ensemble expulsés de force vers la Serbie. A droite et à gauche, les élus rivalisent de zèle pour affirmer que la famille Cvetković est un modèle d'intégration et que cette expulsion est injuste. Dans Le Matin, la position de la ministre Esther Waeber-Kalbermatten, en charge du dossier, est la suivante: « Mme et M. Cvetkovic n’ont aujourd’hui plus de recours possible et le canton doit malheureusement exécuter leur renvoi. Lors du dépôt de leur demande d’asile, ils ont été clairement avertis des conséquences d’un refus, ils connaissaient donc les règles du jeu. Le mieux pour eux serait maintenant de se préparer au départ, afin que ce dernier ne se fasse pas sous la contrainte, et de profiter des aides au retour dont la famille peut bénéficier ». « Malheureusement », parce qu'on voudrait bien mais on ne peut pas. « Les règles du jeu », parce qu'elle est responsable mais pas coupable. Et puis « le mieux serait... », termine-t-elle, agitant très explicitement la menace physique contre d'éventuelles résistances. Ponce Pilate n'aurait pas dit mieux.

 

D'un côté, sur les programmes, le PS agite donc haut et fort des concepts qui sentent la révolution ouvrière, mais sans mèche ni poudre. Et de l'autre, sur les questions très concrètes de l'immigration, il se caractérise par un suivisme discipliné de la droite dure. Cette attitude servile procède de l'effroi de se faire taxer de mou, de naïf ou de bisounours par des adversaires qui ne font pas beaucoup plus que des moulinets avec les bras. Et tout en gueulant qu'on veut dépasser le capitalisme, on sacrifie tranquillement les valeurs qui constituent le socle même de la social-démocratie par crainte d'hypothétiques attaques politiciennes. Le « dépassement du capitalisme » est peut-être un prurit sans conséquence. En revanche, les décisions de Mr Maillard, de Mme Amarelle et de Mme Waeber-Kalbermatten peuvent avoir des conséquences physiques très réelles et d'une gravité indiscutable, de celle à l'aune de laquelle on juge plus tard, non seulement un parti, mais un régime tout entier. 

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13/02/2011

Vanity Fair et l'optimisme

Une importante leçon de philosophie m'a été donnée en Serbie dans un salon de coiffure en 2003. La femme entre deux âges qui s'occupait de moi écoutait avec indulgence mes tentatives de faire la conversation en serbo-croate. La situation n'était pas bonne. Le Premier ministre, Zoran Djindjic, venait de se faire assassiner et l'on redoutait un retour du chaos. Ma foi dans son pays venait d'en prendre un coup. L'une des seules choses, lui expliquais-je, qui me donnait encore de l'espoir était que, à l'issue d'une telle tragédie, les choses ne pouvaient que s'améliorer. « Monsieur, en Serbie, tout peut toujours s'empirer ». Cette phrase sonne bien mieux en serbo-croate (« U Srbiji, uvek moze gore »), et même si elle traduit un sentiment sombre, j'y vois l'expression du pessimisme actif. C'est l'opposé du « ça pourrait être pire », qu'on entend souvent et qui est l'expression même du défaitisme. Ainsi, dans ces jours particulièrement pénibles du printemps 2003, alors que son pays sortait de dix ans de dictature et que celui qui l'en avait sorti venait de se faire enterrer, cette petite femme me disait en substance : « Préparez-vous au pire, mais rappelez-vous que c'est un endroit où l'on arrive jamais. » Au lieu des mythes dont on nous gave par ici, il faudrait comprendre que cette femme n'énonçait pas là une vérité locale mais bien universelle.

 

Dans leur essence, le pessimisme et l'optimisme sont identiques : c'est une question de foi. C'est-à-dire un choix. A la différence de l'optimisme, le pessimisme est une posture diablement séduisante parce qu'elle repose sur la peur. L'erreur d'appréciation du pessimiste n'est pas grave, il passera tout au plus pour un esprit chagrin. Mais l'erreur de l'optimiste paraît inexcusable et passe pour de la naïveté. Voilà l'une des faiblesses humaines les plus redoutées, synonyme de stupidité pour beaucoup alors que la naïveté est seule capable de préserver l'étonnement qui, comme l'affirmait Aristote, est le début de toute science. Ainsi le pessimiste, qui ne s'étonne de rien et prétend avoir tout envisagé, ne prend-il jamais aucun risque. Il craint tant la déception et la moquerie qu'il préfère prédire le pire et se contenter des miettes que le destin lui jette sous la table. L'optimiste se définit par le risque qu'il prend d'être déçu et ridiculisé. Il n'a peur que des conséquences réelles de son erreur, c'est-à-dire si les choses effectivement empirent, et il conjure cette peur par un acte de foi. Le pessimiste a peur d'avoir tort. L'optimiste réalise qu'il aurait tort d'avoir peur.

 

Lorsque tous sont convaincus du pire, convaincus par des armées de pessimistes professionnels, alors le pire arrive. Le pessimiste est toujours largement majoritaire. C'est ce qui se passe en Suisse. La puissance de l'optimiste est telle pourtant qu'il suffit d'une proportion légèrement supérieure à la moyenne pour que le destin change de trottoir. C'est ce qui se passe en Egypte. Ainsi, dans sa livraison de janvier, Vanity Fair publie un texte étonnant de Christopher Hitchens, écrivain avec lequel j'entretiens, bien à son insu, une relation d'amour-haine. Hitchens raconte un entretien qu'il a eu avec Tony Blair. Hitchens déteste Blair depuis longtemps et l'a longtemps professé. Mais Hitchens est aussi un des rares intellectuels à avoir soutenu l'invasion de l'Iraq. Son dilemme devant Blair est palpable. Il termine son article par une constatation qui mérite qu'on s'y arrête. Parlant d'une femme qui, lors d'une conférence, avait hurlé « criminel de guerre ! » à Blair, Hitchens se révolte. Se souvenant des dictatures de Milosevic, du Mollah Omar, de Charles Taylor et de Saddam Hussein, il rappelle que, si ces potentats sanguinaires sont en fuite, morts, ou en prison, c'est en grande partie grâce à Blair. Il y a donc quelque chose de vaguement obscène à le traiter de criminel de guerre, quelle que soit la profondeur de ses mensonges et turpitudes.

 

A la lumière des formidables événements égyptiens, le texte de Hitchens prend plus d'épaisseur encore. Car il peut suggérer que l'invasion irakienne n'est pas sans effet dans l'extraordinaire alignement d'étoiles qui a permis la révolution de la place Tahrir. Ces questions auxquelles personne n'a de réponse définitive me réjouissent précisément parce que personne n'a de réponse. Parce que cette incertitude totale permet l'émergence et la durabilité, pendant quelques mois cruciaux, de l'optimisme. Les révolutions tunisienne et égyptienne sont survenues à la surprise générale et complète. Elles font taire les théories du complot, les cyniques qui prétendent que tout est calculé et joué d'avance. Oui, tout peut toujours s'empirer, ici comme en Egypte. Mais non, rien n'est joué et tout est à faire. C'est une leçon de politique, c'est-à-dire d'optimisme.

 

Trois cents Egyptiens sont morts pour obtenir ce que 70% des Suisses, qui y ont droit sans lever le petit doigt, refuseront quand même demain de pr atiquer. Parce qu'ils n'y croient pas, parce qu'ils skient, parce qu'ils n'y connaissent rien, toutes les excuses sont bonnes. La majorité des Suisses ne votent plus parce qu'ils sont repus. Tant que leur confort n'est pas immédiatement menacé, ils n'en ont rien à foutre. Ils sont pessimistes parce qu'ils ne croient plus à rien et parce qu'ils sont consumés par la peur d'un avenir un tout petit peu moins prospère. Plus de rêve, d'aspiration, de désir autre que celui d'un nouveau téléviseur écran plat. Par respect pour les Egyptiens, par respect pour l'optimisme dont ils ont fait preuve et dont vous n'êtes plus capables, votez.

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23/01/2011

Le WSJ et les agences de notation

Depuis une semaine, le monde entier a les yeux braqués sur la Tunisie. On découvre émerveillé qu'un peuple, même sous la dictature policière la plus corrompue et la plus ferme, peut reprendre à tout instant sa liberté et chasser le dictateur et sa famille. Les pays environnants tremblent de peur à l'idée que leurs propres populations ne soient contaminées par ces événements extraordinaires. L'Europe et les Etats-Unis entonnent d'un seul homme des chants de victoire, de félicitations et d'admiration. Assis sur sa tonne et demi d'or, Ben Ali rumine à Jeddah son amertume de s'être fait chasser si vertement et sans préventions. Bref, la révolution tunisienne est une sorte de conte de fée presque hollywoodien dans son déroulement et dans la distribution des personnages principaux, en tous points conformes à l'idée qu'on se fait d'un soulèvement démocratique.

 

Voilà pour la politique, en tout cas pour le moment car rien n'indique que les choses en restent là en Tunisie. Il y a tant de défis qui attendent les Tunisiens qu'on en a mal au dos pour eux rien qu'à y penser : purger l'ancien régime sans détruire l'administration, installer des institutions civil es démocratiques, laisser une place à l'islam politique mais résister à l'islamisme, empêcher le retour des anciens caciques à des postes de pouvoir, devenir, pourquoi pas ? la seule authentique démocratie du Maghreb et même du monde musulman, redéfinir son économie sans la brader à des intérêts étrangers, etc, etc. Comme la totalité des exemples récents de pays qui sont parvenus à chasser leurs dictateurs – URSS, Serbie, Haïti, Chili,... - ne sont pas exactement encourageants, on espère que les Tunisiens pensent plus à engager des réformes qu'à plastronner. Encore faudrait-il que nous ne nous acharnions pas à leur mettre des bâtons dans les roues.

 

Oui car il faut vraiment réprimer toute forme de surprise lorsqu'on lit ce qu'a décidé l'agence de notation Moody's. Le 19 janvier dernier, j'ai appris en lisant le Wall Street Journal, dans un article froid comme le marbre, que la fameuse agence new yorkaise a dégradé la note de la Tunisie d'un Baa2 à un Baa3, faisant passer la toute nouvelle démocratie de stable à instable. On immédiatement est tenté de hurler « La finance mondiale vote pour la dictature ! », ou « La démocratie se fait menacer par la finance ! ». Ce serait hélas faux. Car le mouvement inverse eût été accueilli par exactement le même commentaire : instabilité. Peu importe aux agences de notations que l'on passe de la démocratie à la dictature ou de la dictature à la démocratie. Non, ce qui importe, c'est qu'on vient de changer de régime et que va falloir recalculer la dette et la croissance et le PIB et que tout ça, c'est du boulot et des incertitudes en plus. Donc, de dépit, on baisse la note et on marque ainsi sa défiance.

 

Les gars de chez Moody's donnent ainsi l'impression détestable de préférer Ben Ali et son régime économiquement corrompu jusqu'à la trogne à un régime démocratique et économiquement vertueux. Ou de condamner toute tentative véritable de sortir de l'un pour aller vers l'autre. Surtout, Moody's prouve ainsi que rien, absolument rien n'a changé depuis les épouvantables dysfonctionnements des années 2000. Pendant des années, les mêmes gugusses tartinaient les dettes subprime avec des notes maximales et des commentaires élogieux. Jusqu'au jour où, etc. Mis en face de leurs responsabilités, les agences de notations ont convoqué – je vous le promets – la liberté d'expression, arguant que leurs notes sont des « opinions » et qu'en tant que telles, elles expriment non pas une vérité objective mais un avis, ni plus, ni moins.

 

Les naïfs, dont je suis parfois, ont quand même espéré, un peu, qu'en dépit de ces insupportables mensonges les agences de notations allaient faire amende honorable et apprendre quoi que ce soit de leurs gigantesques erreurs. Depuis quelques mois et les valses-hésitations autour de l'Irlande et de l'Espagne ou du Portugal, on était déjà en droit de douter. Ainsi l'histoire tunisienne a ceci d'utile qu'elle démontre, sans fard, sans erreur possible, que non seulement les agences de notation n'ont absolument rien appris des erreurs du passé, mais qu'elles persistent à les répéter, sans peur aucune que leur stupidité finisse un jour par leur retomber sur la figure, comme elles le méritent amplement. Et que tout finisse dans des procès ruineux, des condamnations pénales même, si l'on considère un instant ce que la dégradation de la note tunisienne peut avoir comme conséquences.

 

Que Warren Buffet soit l'un des investisseurs principaux de Moody's est le meilleur atout pour la crédibilité de cette entreprise, puisque Buffet est considéré comme l'investisseur individuel le plus avisé. Conservateur et moutonnier comme il l'est, tout le monde de la finance leur emboîte le pas, sans se demander une seule seconde si ces avis et ces ratings sont pertinents ou seulement crédibles. Et dans le cas de la Tunisie, sans faire une seconde le seul rapport pertinent qui s'impose : qu'un peuple parvienne à mettre en fuite un dictateur qui détournait l'économie du pays à des fins d'enrichissement personnel est essentiellement une bonne chose, pour la politique, pour la société, pour l'économie et pour la finance, même si cela doit s'accompagner d'une période un peu instable ou complexe. Que ce pays possède donc, en dépit des années de dictature, une société civile assez solide et des ressources humaines encourageantes, ce qui sont des indicateurs économiques probablement plus significatifs que l'absence soudaine d'un dictateur.

 

Moody's persiste dans l'ignorance et l'arrogance, dans la même mesure, inquiétante, où le monde de la finance et le monde politique se tournent le dos et refusent de se comprendre ou même de se parler. Et tant que Moody's ne sera pas mis au défi par un concurrent sérieux, les choses ne risquent pas de changer. Il serait peut-être donc temps, enfin, de considérer avec un peu de sérieux les propositions exprimées en 2008 et 2009 de remplacer ces acteurs privés et nationaux par des acteurs publics et internationaux. On pourrait ainsi garantir dans ces ratings plus d'indépendance, moins de soupçons de collusion et surtout, des critères plus complets pour émettre des jugements qui peuvent mettre en danger l'établissement, toujours délicat, de nouvelles démocraties.

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05/12/2010

Novaya Gazeta et de Rahm vs. Voiblet

Depuis quelques jours, une petite vidéo fait le tour de la toile en Suisse romande. On y voit un extrait du journal de La Télé au soir du 29 novembre. Les invités débattent, on s'en doute, des votations. Patrick de Rahm, codirecteur du festival Les Urbaines, est présent. Alors qu'on lui donne la parole, il saisit quelques feuilles volantes et les montre à la caméra, refusant manifestement de prendre la parole. Passant d'une feuille à l'autre, il égrène silencieusement un message que je ne vais pas reproduire ici. D'une part parce qu'il est mal écrit et insupportablement pathétique. Et d'autre part parce qu'on peut le résumer en une seule phrase, imprimée sur une seule des ses nombreuses feuilles : « Nous ne désirons plus dialoguer ».

 

A ses côtés, Voiblet, coordinateur romand du SVP, se marre doucement. Et il a raison, pour une fois, pour les raisons que je vais exposer ici. J'en profiterai pour donner une petite leçon de contestation politique à Mr de Rahm. Voiblet a raison de se frotter les mains car l'attitude de de Rahm apporte directement de l'eau à son moulin. De Rahm personnifie le refus outré des élites et des pouvoirs divers de seulement s'adresser à un membre éminent de ce parti. Or, en démocratie, la posture qui consiste à ne pas serrer la main de l'adversaire est non seulement peu loyale, elle vous aliène le public à 90%, les 10% qui restent vous étant de toute façon acquis. Lorsqu'on fait, comme moi, partie de ces 10%, il est rageant de voir celui qui est sensé nous défendre se tirer des balles dum-dum dans le pied, et dans le pied de toute une cause.

 

Lorsqu'on a la chance d'avoir une caméra plantée sur vous, un micro ouvert et aucun flic ou censeur qui vous tient en joue depuis l'arrière-scène, on a le devoir de s'exprimer. On peut aussi refuser l'invitation à s'exprimer, faire un gag ou se mettre à chanter. Mais accepter une invitation et puis finalement se taire et refuser de parler, on appelle ça une imposture. Il eût été possible d'utiliser ces techniques dans une dictature, si on vous bâillonnait, si la caméra refusait instamment de vous capter, si un flic était en train de vous coffrer. Mais cet abus de la posture du bâillonné, alors même que des milliers de gens sont prêts à vous entendre, est une faute disqualifiante. Alors que le parti de Voiblet accuse la gauche de vouloir l'étouffer, vous lui donnez toutes les raisons de persister. Ce parti usurpe sa position de victime alors qu'il écrase tout sur son passage.

 

Faire usage de feuilles volantes pour faire croire qu'on est jugulé sur La Télé est assez ridicule mais aussi scandaleux. Les journalistes de Novaya Gazeta, en Russie, et tant d'autres dans tant d'autres pays, paient de leurs vies pour s'exprimer et pour faire avancer la vérité et la justice. Ces feuilles volantes ont beau être une expression en soi, elles n'en sont pas moins l'expression d'un désengagement délibéré. Vous vous engagez à vous désengager. Mais comment, dans ce cas-là, imaginer qu'on peut vaincre l'adversaire sur son propre terrain. Le temps du silence est totalement révolu, depuis bientôt vingt ans maintenant.

 

De Rahm et ceux qui pensent comme lui feraient bien de se réveiller : le parti de Blocher n'a pas gagné son pouvoir à la loyale, avec des idées, des mots et des programmes. Il a gagné son pouvoir par l'argent, le secret, la perversion, le mensonge, la violence et la peur. Autrement dit, ce parti a, depuis très longtemps, abandonné toute forme de scrupules et d'élégance dans le combat politique. Le but unique de Blocher, c'est le pouvoir. Dans moins de vingt ans, à ce rythme, le système judiciaire n'existe plus : on expédie toutes les décisions par des automatismes, on centralise tout le pouvoir sur un leader charismatique et incontesté, et on verrouille tout. Alors ces feuilles volantes et cette attitude dignement outragée, c'était un peu comme un gant de boxe contre un canon de 75mm.

 

On ne gagnera jamais à condamner leur racisme, parce que ces gens-là se foutent du racisme autant qu'ils se foutent de la démocratie. Ils s'en vantent, s'en délectent. Il faut les battre avec leurs armes. Ces armes-là sont sales, salissantes, comme la politique qui n'est pas plus sale aujourd'hui qu'hier et qui demeure au coeur de notre société. Et c'est bien là que ce parti gagne, parce que ses opposants potentiels refusent de faire usage de ces armes et se drapent dans leur dignité. Ils se mettent sur le bord du chemin et disent : je refuse de dialoguer. Ils pensent que c'est une attitude noble et que cette noblesse permet de gagner. Si gagner équivaut à mourir avec élégance sur le champ d'honneur, alors oui, certainement, la victoire sera cinglante. Ce que les opposants comme de Rahm disent en réalité est : je refuse de faire de la politique, continuez sans moi.

 

Les points faibles de ce parti sont 1. le manque d'humour, 2. l'origine suspecte de sa fortune financière, 3. la faiblesse intellectuelle de beaucoup de ses cadres, 4. l'absence de démocratie interne, et 5. l'amour immodéré de la posture de victime qui rend le travail gouvernemental impossible. Sur tous ces points, et surtout sur l'aspect financier qui est une faiblesse doublée d'un gros scandale, on peut construire des stratégies de sape, de critique et de harcèlement qui peuvent, à la longue, fédérer suffisamment de citoyens à l'une ou l'autre cause pour commencer à se traduire en bulletins de vote. Mais qu'on arrête de parler de racisme, de dire qu'on est consterné, d'accuser l'autre d'être nauséabond, ça fait vingt ans que ça ne sert à rien. Laissons ça aux idiots utiles.

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29/11/2010

Le NY Times et les vrais problèmes

 

La semaine dernière, Warren Buffet, le multimilliardaire américain, a publié un surprenant édito dans le NY Times. Il y remercie le gouvernement américain de son efficacité dans la crise financière. Il termine son papier par ces mots : « Merci, Oncle Sam, à toi et à tes collaborateurs. Souvent, tu es inutile, et parfois même tu nous malmènes. À l'occasion, tu es carrément insupportable. Mais dans cette situation d'urgence extraordinaire, tu as surmonté l'épreuve - et le monde serait bien différent aujourd'hui si tu n'y étais pas parvenu. Ton neveu reconnaissant, Warren ». Quelques jours plus tard, il cosignait un appel de plusieurs centaines d'ultra-riches américains qui estiment qu'ils ne sont pas suffisamment taxés pour aider le pays à se relever. Cela me servira de plateforme pour rebondir sur les événements de ce week-end de votations.

 

D'abord, Warren Buffett rappelle que les vrais problèmes, aux Etats-Unis comme chez nous, sont d'ordre économique et social. Aux Etats-Unis, l'hystérie de la Tea Party a détourné l'attention du public des questions essentielles. On ne s'intéressait plus qu'à l'extrait de naissance du Président et à sa religion, quand on ne se mettait pas à l'accuser, entre autres, de racisme anti-blanc. Buffett recadre le débat : la crise financière, l'action gouvernementale, la sortie de crise. Au-delà, c'est de l'émotion, de la fleur de peau, et c'est bien gentil mais ça ne résout rien. Bien au contraire. Chez nous, l'initiative sur les criminels étrangers avait exactement le même objet : masquer les problèmes ennuyeux et réels et en inventer d'autres plus juteux, même s'ils sont inexistants. Et baigner le tout de patriotisme larmoyant.

 

Non seulement nous avons validé une initiative qui ne concerne que quelques centaines d'individus au total, mais en plus ceux qui l'ont votée sont, pour la majorité d'entre eux, absolument pas concernés par les problèmes dénoncés. En quoi est-il légitime qu'un Glaronnais se sente en insécurité, lui qui vit dans un paradis où les rares étrangers sont riches et la criminalité quasiment inexistante. Et comment un Genevois, qui fait face à presque une moitié de population étrangère et à une criminalité endémique, vote-t-il résolument contre cette initiative. Ceux qui font face aux problèmes dénoncés par l'initiative, c'est-à-dire les habitants des zones urbaines, ont répondu unanimement non à l'initiative (le Röstigraben n'existe pas). Et s'il peut paraître amusant de manifester son ras-le-bol sur une initiative, une élection fédérale manipule des objets autrement plus difficiles à escamoter.

 

L'autre intérêt de cette intervention de Warren Buffett, c'est la mise en lumière de sa qualité de fortuné. Il l'assume pleinement et ne s'en excuse pas. Pour autant, il ne se considère nullement comme plus intelligent ou comme méritant plus d'attention que le commun des mortels. En bon américain, il considère seulement que sa très grande richesse l'oblige à une grande responsabilité politique, sociale et fiscale. On connaît ainsi au dollar près (42'300$ depuis le 26.01.2007) le montant de ses contributions au Parti démocrate. Voyant la situation particulièrement difficile dans laquelle se trouvent nombre de ces concitoyens, et avouant que sa fortune a considérablement augmenté depuis trois ans, il en déduit que sa contribution à l'effort général doit être accrue.

 

En Suisse, un seul milliardaire contribue très largement à une campagne politique nationale, inédite par son intensité. Bien évidemment, il y contribue d'une manière totalement opaque car nos lois lui garantissent le secret. Il peut opportunément s'en saisir pour exiger la discrétion sur ce sujet. Ce qui lui permet, de l'autre main, d'exiger que nos lois, nos institutions et notre constitution soient perverties pour satisfaire son inextinguible soif de pouvoir. Ainsi au beau milieu d'une des situations financières les plus tendues de son histoire récente, la Suisse se fait kidnapper par cet homme. Le voilà qui jure ses grands dieux que les vraies préoccupations des gens, qu'il finira par convaincre avec plusieurs millions de francs et un feu roulant d'affiches mensongères, ce sont quelques centaines de criminels étrangers. Pas les dizaines de milliers de criminels suisses, pas le chômage, pas les assurances sociales, pas la fiscalité. Non, ça, c'est sans intérêt.

 

Ainsi, tout n'est pas si sombre. Pendant huit longues années, les Américains ont vécu une présidence si parfaitement catastrophique que les mots manquent pour la décrire. La machine à mensonge était si puissante, la peur d'une attaque si tenace, la pompe à finances si svelte et l'opposition si divisée qu'on croyait que cela ne prendrait jamais fin. Mais à force de travail, en choisissant le bon candidat, en misant sur les bons sujets et en faisant confiance aux électeurs, cette ère a pris fin, calmement, sans violence. Elle était devenue prévisible, à mesure que le mensonge, de plus en plus manifestement, perçait un peu partout derrière la cuirasse. Il ne suffisait plus alors que l'opposition s'unisse, ce qu'elle fit.

 

C'est à peu près exactement ce qui peut nous attendre en Suisse. Car même si on doit reconnaître une victoire importante aux initiants, elle n'en est pas moins ténue et formidablement coûteuse. En effet, selon les calculs des sommes investies, chaque voix remportée aura coûté entre 50 et 100 fois plus aux vainqueurs qu'aux perdants. Cela n'est une victoire, ni pour la démocratie, qu'on a littéralement enfoncée dans le gosier des citoyens, ni pour la logique électorale. Car par rapport à la campagne sur les minarets et ses 58% de oui, on constate, un an plus tard et avec moins de 53% de oui, que l'électeur s'est nettement essoufflé. Comme le prix de l'électeur continue de monter, 2011 risque de devenir carrément inabordable.

 

Le problème que nous avons en Suisse avec ce parti n'est pas un problème de ra cisme ou d'institutions : nous ne sommes pas particulièrement racistes et nos institutions fonctionnent encore bien. Non, nous avons un problème financier et législatif : il faut tout faire pour obliger les partis et leurs contributeurs à faire état de leurs liens exacts, comme c'est le cas aux Etats-Unis. En attendant, il faudra que ceux qui ont les moyens de le faire aient la responsabilité de faire barrage à cette politique-là, par leur travail et par leur porte-monnaie. En d'autres termes, il s'agit maintenant de faire monter les enchères sur le prix moyen de l'électeur. Comme nous avons voté en faveur d'une concurrence débridée, profitons-en.

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