25/10/2010

NY Times et la question subsidiaire

Il y avait au Collège de Champittet, dans les années 80, un petit homme étrange. Sa fonction était la plus détestée et la plus méprisée d'entre toutes : il était surveillant, autant dire flic. Nous le haïssions donc tous avec une énergie considérable. L'air vaguement pédant, il passait les pauses à fumer les cigarettes et boire le café qui lui procuraient sa redoutable haleine, dont les effluves nous étouffaient lorsqu'il nous sermonnait à voix basse, tout près de l'oreille et donc du nez. Pourtant survivre des années à la haine manifeste, à bien des égards injustifiée, de centaines d'étudiants bourgeois n'est pas une mince affaire. Et puis il avait une façon assez subtile de se jouer de nous. Par exemple, il m'avait surpris un jour comme ceci : « Joseph, me dit-il, venez donc par ici. » Moi : « Mais, Monsieur, je m'appelle David, pas Joseph. » Lui : « Je sais. Mais vous venez quand même. » Je n'ai pas oublié ce petit machiavélisme pratique.

 

Or, de machiavélisme, il semble que nous manquions cruellement dans notre Suisse un peu rêveuse. Ainsi l'un des nombreux pièges de la votation du 28 novembre consiste à entrer dans les détails des deux projets concurrents sur le renvoi des criminels étrangers. Ce faisant, on perd de vue le coeur même de ces deux projets, à savoir que l'un et l'autre sont parfaitement équivalents dans leurs conceptions et leurs conséquences, ce que soulignait récemment un long article du NY Times que nos prurits répétés en la matière, nous si riches et si paisibles, ne cessent d'estomaquer. En effet le contre-projet constitue en soi une victoire de l'UDC puisqu'il met en scène une droite centriste fébrile et suiviste qui ne semble pas se rendre compte qu'elle perdra même si elle gagne, puisqu'on préfère toujours l'original à la copie. D'autre part, les deux projets proposent de remédier à une situation qui n'a nullement besoin de législation supplémentaire comme l'ont démontré des statistiques fédérales promptement dénigrées par Yvan Perrin qui n'avait rien dans le fond à y redire.

 

Mais si l'initiative et le contre-projet sont acceptés, lequel des deux soutiendra-t-on. Et c'est sur ce sujet, la question subsidiaire, qu'on peut s'étriper à longueur de journée, à droite comme à gauche. Les arguments les plus spécieux se font entendre. A droite, dans La Nation, on conseille de soutenir l'initiative de l'UDC au nom du sacrosaint fédéralisme que ménagerait moins le contreprojet. A gauche, au PS vaudois, on propose au contraire de soutenir le contre-projet au nom de l'idée selon laquelle l'absence de consigne de vote équivaut à une perte à peu près complète de crédibilité. Il est piquant de voir que tant La Nation que le PSV proposent de dire deux fois non et détaillent longuement les défauts majeurs, les faiblesses et l'inutilité flagrante des deux projets. Mais tordez leur un tout petit peu le bras et vous obtiendrez très vite des aveux complets. On ne peut alors leur demander qu'une seule chose : pourquoi ne pas voter oui d'emblée, si ce n'est pour sauvegarder ce qui vous reste d'illusions sur vos véritables dilections politiques ?

 

Car s'il y a bien quelque chose dont on se fout complètement en démocratie, c'est les raisons pour lesquelles on vote oui ou non. La chose était particulièrement manifeste lors de l'initiative sur les minarets. Que n'a-t-on pas entendu : j'ai voté pour, mais c'est parce que je suis une femme et que le machisme islamiste ne doit pas passer ; j'ai voté pour, mais c'est parce que je suis pour le maintien de la laïcité en Suisse ; j'ai voté pour, mais c'est parce que j'étais c onvaincu que ça allait être rejeté et qu'il fallait faire un certain chiffre, etc. Sur un bulletin de vote, il y a de la place pour un oui ou pour un non, pas pour des explications, des états d'âme et des suggestions. L'histoire ne retient absolument jamais rien d'autre que ceci : le référendum a été accepté, ou rejeté. La démocratie, c'est de répondre à la question posée par oui, par non, ou de ne pas répondre. Ce n'est pas de répondre aux intentions plus ou moins réelles derrière celles-ci. On vous propose de renvoyer les étrangers criminels selon certaines procédures, on ne vous demande pas votre avis sur l'UDC ou sur le PLR ou sur la politique d'intégration du gouvernement. Et rappelons que la démocratie permet qu'on ne se prononce pas, ce qui est en soi réponse tout aussi recevable qu'un oui qu'un non.

 

La proposition, de droite comme de gauche, qui consiste à dire « non », pour finir par dire « oui » équivaut exactement à dire « oui, mais », et de cela, tout le monde se contrefout avec raison. C'est cette stratégie de faux pragmatique qui fait le lit des extrêmes. Grâce à elle, l'UDC peut ainsi débouler dans le débat démocratique avec ses grosses bottes noires et ses vociférations qui écrasent le murmure ambiant. La question subsidiaire n'est pas vraiment importante en soi pour notre avenir, et d'ailleurs cette votation, pour tout le bruit qu'elle provoque, n'aura sans doute que très peu de conséquences concrètes. Mais la façon que le centre a de lui opposer ses principes confits et ses fausses convictions est assez nauséeuse. Tant qu'on ne répondra pas à toutes les questions fausses avec lesquelles l'UDC kidnappe le débat depuis tant d'années par des réponses claires on ne fera que lui ajouter, à chaque coup, quelques milliers d'électeurs supplémentaires, dégoûtés, à juste titre, de l'inconsistance de l'opposition, de droite comme de gauche. Le machiavélisme est une attitude quotidienne qui a le mérite de nous rappeler que les raisons, les intentions et les principes n'ont strictement aucune valeur dans le cadre d'une votation.

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16/10/2010

Libération et l'horreur de l'élection du CF par le peuple

 

Parmi tous les sujets rances qu'on nous agite sous le nez depuis des années comme autant de spécialités locales douteuses et indigestes, cette vieille rengaine de l'élection du Conseil fédéral par le peuple promet de nous rester sur l'estomac pour un bon moment. Les arguments sont tous patinés de bon sens et de pragmatisme - plus de contrôle sur le législatif, plus de représentativité, plus de visibilité, moins de petite cuisine politicienne et d'infâmes calculs partisans, moins de secrets, etc. Comment ne pas placer un "oui" fier et courageux dans l'urne, convaincu qu'on sera d'avoir offert au peuple un indispensable instrument de démocratie.

 

Qu'on se mette tout de suite d'accord : si cette initiative passe et que notre Conseil fédéral est soumis au suffrage universel, la Suisse telle que nous la connaissons aujourd'hui cesse presque instantanément d'exister. Parmi les nouveautés inestimables que nous apportera ce nouveau régime, on peut être certain que les grèves, dont notre grand voisin abuse avec tant de bonheur, feront partie de notre quotidien. J'en veux pour preuve un calicot pris en photo sur le site de Libération et qui dit ceci : "Ce que le Parlement fait, le peuple peut le défaire". Et sous ce calicot, on découvre le sourire légendaire et béat d'Arlette Laguiller, trotskiste professionnelle.

 

Cette phrase est exemplaire, à la fois en ce qu'elle traduit les intentions profondes qui agitent ceux qui veulent faire élire le CF par le peuple, et surtout en ce qu'elle se trouve si abondamment illustrée par le chaos qui l'environne, tant dans la rue que dans les institutions françaises. Les intentions d'une élection par le peuple sont en effet de l'ordre de la confrontation et de la méfiance, non pas de la confiance et du compromis. L'UDC saisit cette initiative avec l'intention manifeste de mener une sorte de guerre contre le Parlement. Le Parlement, selon l'UDC qui décidément ne digère pas décembre 2007, n'est pas l'assemblée des représentants démocratiquement élus du peuple suisse mais un ramassis d'ennemis affairistes.

 

Car cette initiative a bien pour objet principal de castrer le Parlement fédéral en lui ôtant l'une de ses plus importantes prérogatives, celle qui consiste à élire le pouvoir exécutif. Cette prérogative est essentielle : elle assure une composition de l'exécutif conforme aux forces politiques en place à travers tout le pays, ainsi qu'un fonctionnement fluide de la démocratie. Le Parlement est constitué de représentants élus localement, qui rendent également des comptes localement. Un CF élu par la totalité du peuple serait donc choisi par tout le monde mais redevable devant personne. En soustrayant le pouvoir exécutif au contrôle du pouvoir législatif, le peuple se retrouverait avec deux représentations concurrentes et ennemies : l'une, locale, au législatif ; l'autre, universelle, à l'exécutif. Et rien ne permet d'être certain que celles-ci agiraient en bonne intelligence.

 

Bien au contraire, et c'est là aussi l'une des intentions des initiants, une fois le Parlement éliminé du jeu démocratique, l'exécutif se retrouve seul devant le peuple, libre de jouer à fond la carte émotionnelle, sans les contraintes qu'impose le contrôle du Parlement. Le calcul de l'UDC est transparent : pour le parti, ce système permettrait enfin à Christoph Blocher de revenir non seulement au pouvoir, mais seul et incontesté devant un peuple subjugué par sa machine électorale et financière. Le site mis en place par l'UDC ne laisse que peu de place au doute sur ces intentions : « L'élection du Conseil fédéral par le peuple donne aux personnalités profilées et qui ont fait leurs preuves de meilleures chances d'accéder au gouvernement suisse ». Les caractères gras ne sont pas de moi.

 

Voilà pour les intentions que cachent cette initiative apparemment pleine de bon sens : plus de pouvoir entre moins de mains. Et pour l'illustration dont je parlais plus haut, les grèves en cours en France nous en offrent une aveuglante : un pouvoir exécutif aveugle et sourd, indéboulonnable pour 5 ans ou plus, donnant des ordres à une chambre d'enregistrement paralysée, et une population à laquelle le seul semblant d'outil démocratique qui reste est une grève, dont l'objet même semble être en train, comme toujours, de partir d'un point précis pour dériver sur un ras-le-bol généralisé et destructeur.

 

Le programme de l'UDC semble, depuis 2007, n'avoir pour objet plus qu'une seule obsession : le retour de Christoph Blocher au gouvernement puisque lui seul, apparemment, possède les qualités nécessaires pour appliquer le programme du parti. Ce que les pauvres Maurer, Schmidt ou Widmer-Schlumpf se montrent incapables ou pas assez désireux de réaliser. Et comme l'UDC est conscient qu'un Blocher au sein d'un CF élu par le Parlement rencontrerait les mêmes échecs cuisants, la seule alternative consiste donc à exiger du peuple un plébiscite pour le faire revenir. Qui d'autre, à l'UDC, répond en effet à la définition de « personnalité profilée qui a fait ses preuves » ?

 

La France est un grand et magnifique pays auquel notre petit et non moins magnifique pays est fort redevable historiquement. Mais sur la questions des institutions politiques, le spectacle qu'elle nous offre depuis quelques décennies semble si cauchemardesque – lorsque le potentiel est si remarquable – que la perspective d'en importer l'un des aspects les plus néfastes ressemble bien à un arrêt de mort, tant pour notre démocratie directe que pour notre paix sociale et notre prospérité. L'avènement de l'Homme Fort est très certainement le danger le plus grave pour notre avenir, ainsi que l'idée la plus contraire à l'esprit de nos institutions.

 

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11/10/2010

NY Times et la voiture Google

Est-ce le soleil radieux, la perspective de plus en plus nette que la SVP va se prendre une bonne branlée aux élections de 2011 qui m'y poussent ou les deux, mais je me sens l'âme optimiste et conquérante. L'article de tête du NY Times de dimanche ne m'a pas franchement déprimé non plus. Car le futur n'a pas perdu tous ses attraits et conserve, malgré les catastrophes qu'on nous promet depuis toujours, quelques indécrottables raisons de nous envoûter. Et contre toute attente, ce futur rose et étincelant demeure une marque de fabrique américaine.

Google – on ne dit plus Google dans la presse mais « la firme de Mountain View » - a dévoilé la semaine dernière la plus récente et, à mon avis, de loin la plus sérieuse de ses inventions, qui renverra peut-être son propre moteur de recherche au rayon des sympathiques galops d'essai. La firme de Mountain View, donc, a lancé pas moins de 1'000 voitures, des Toyota Prius évidemment, sur les routes de Californie, équipées de tout un attirail électronique. En quelques semaines, celles-ci ont effectué plus de 200'000 kilomètres, sans pépin, sans accidents. Et sans conducteur.

A bien y réfléchir, la chose était prévisible. Dès lors qu'un système GPS de bord est capable de vous diriger de A à B en évitant les travaux, les bouchons et les sens uniques, le chauffeur voit ses prérogatives considérablement – et très heureusement – réduites. Et puis on trouve tout à fait normal qu'un Airbus A380 puisse décoller, voler et atterrir entièrement au pilote automatique. Alors pourquoi pas une simple voiture, fût-elle aussi moche et idéologiquement niaise qu'une Prius.

Google n'a pas vraiment réinventé l'eau chaude. Elle n'a fait « que » combiner plusieurs inventions existantes ensemble : la caméra à infrarouge, le radar, la cartographie 3D instantanée et le GPS, le tout relié aux commandes de direction de la voiture. Le « conducteur » n'aura plus qu'à introduire ses coordonnées de voyage et la voiture se chargera seule de s'y rendre, en choisissant le meilleur itinéraire et la consommation minimum, en évitant de percuter les piétons et les autres voitures, mais en évitant aussi les excès de vitesse, l'alcool et les bouchons. Et d'après les tests, ça marche.

Voilà l'invention la plus significative dans ce domaine depuis qu'en 1771, un ingénieur français du nom de Cugnot avait mis au point une planche munie de 4 roues actionnées par une machine à vapeur. En principe, il n'existe aucune différence entre ce char à vapeur et une Audi A8 dernier modèle : 4 roues, un châssis, un conducteur. On assiste probablement à un changement de paradigme dans une des industries les plus puissantes et les plus conservatrices de l'histoire. Et cela, amené par une entreprise dont le coeur de métier est de vous fournir l'adresse d'un hôtel à Toulouse.

Pourquoi Renault, Toyota ou BMW n'y ont-ils pas pensé avant Google, qui est à l'industrie automobile ce que le cancer de la prostate est à une surprise party ? Et puis pourquoi en Amérique, qu'on ne cesse de nous dépeindre comme finie, rétamée, en faillite financière, culturelle et sociale ? D'abord, et c'est là aussi un signe encourageant, parce que l'industrie du Web a accumulé suffisamment de capitaux pour se lancer la recherche scientifique de pointe et produire de l'authentique richesse industrielle et non pas, pour la énième fois, un nouveau site Internet qui va produire un seul milliardaire pré-pubère et quelques dizaines d'employés.

Et puis en Amérique parce qu'à peu près tous les indicateurs économiques nous le disent, encore et malgré tout : c'est elle qui dicte au reste du monde sa loi financière, économique et industrielle, ainsi que son mode de vie. Rien n'indique que cela soit seulement sur le point de changer, bien au contraire. Les Chinois seront probablement les premiers à adopter et à produire des voitures sans conducteurs, sous licence Google et avec enthousiasme.

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05/10/2010

B92 et la Révolution serbe

Tout le monde s'en fout désormais. Et pourtant, il y a dix ans, le 5 octobre 2000, la Serbie se libérait de son dictateur, indéboulonnable depuis 1990, Slobodan Milosevic. Dix ans qui, avec le recul, paraissent infiniment longues, tortueuses, tristes, décevantes et inexplicables. Mais dix ans aussi pour comprendre que tous les rêves éclos ce jour-là sur la grande place devant le Parlement fédéral, ne sont ni morts, ni trahis. Même si on les a souvent remplacés par un cynisme à peu près général, il n'est pas inopportun de rappeler, aujourd'hui, quelques vérités simples sur cette journée historique, sur sa signification et sur l'impact énorme qu'elle aura eu, en Serbie comme en Suisse. Il semble d'autant plus important de célébrer cette journée que B92, le média qui s'était imposé comme anti-Milosevic par excellence, n'accorde plus à cet anniversaire qu'un article poussif, comme si le souvenir de cette journée et de ses promesses était trop dur à regarder en face.

 

C'était la fin et Milosevic le savait. Dans son dernier discours télévisé du 2 octobre 2000, comprenant que l'opposition emmenée par Kostunica et Djindjic allait gagner, il mettait solennellement en garde son peuple contre les mirages créés par ces représentants d'une démocratie douteuse puisque soutenue par l'occident. Il mettait en garde non pas pour menacer, ce qu'il savait bien être impossible désormais puisque l'armée était déjà en train de changer de bord, mais pour dire que tous les changements qui allaient s'opérer en Serbie seraient néfastes et dangereux et que lui, Milosevic, et sa femme Mira, étaient les seuls à même de comprendre et de diriger cet étrange pays.

 

Et puis arrive le dimanche 5 octobre. Un million de personnes se répandent joyeusement dans les rues des grandes villes, Belgrade, Novi Sad, Nis, et les petites villes ne sont pas en reste. Milosevic tente de remettre en cause la victoire au premier tour de Kostunica pour la présidentielle en arguant de la nécessité d'un second tour. Mais le peuple n'en peut plus et décide que cette fois sera la bonne. Le deuxième tour aura bien lieu, mais sous forme d'une manifestation monstre, suffisamment énorme pour faire comprendre au gouvernement que le changement est inéluctable. En un seul dimanche, la Serbie prend soudain son destin dans ses mains. C'est la première fois de son histoire.

 

Depuis dix ans, appuyé par sa femme Mira, par des milliers de sycophantes politiques et financiers, par une mafia d'état occupée à tuer et à piller en son nom, par des médias totalement subjugués, par une élite vieillissante et lui offrant un honteux blanc-seing intellectuel et religieux, par des armées de dégénérés sans uniformes courant les campagnes de Bosnie, de Croatie et du Kosovo pour tuer et tuer et tuer au nom de la Serbie, par une population trop souvent abrutie par la pauvreté et l'isolement pour seulement réagir, et par des dirigeants comme Mitterrand qui s'en lavaient les mains au nom de leurs livres d'histoire, depuis dix ans donc, Slobodan Milosevic avait fait de la Serbie sa chasse gardée, sa chose.

 

Milosevic s'est néanmoins attiré la sympathie de tout un petit monde enthousiaste. Les groupies avaient des allures étrangement respectables : Peter Handke, Harold Pinter, Jacques Vergès, tant de grands noms et derrière eux, tant de simples citoyens, pour lesquels Milosevic est devenu la figure de proue d'un combat civilisationnel, à la vie, à la mort. Pour ces gens qui sont les plus éminents représentants de toute la frustration européenne face à la puissance américaine, donc d'un complexe d'infériorité maladif qui se traduit par un honneur démesuré et hurlant, Milosevic était le dernier des Mohicans, le Robin des Bois de l'Europe. Cela seul, cette sensation qu'il emmerdait l'Amérique et « les bien-pensants », cela valait bien tous les crimes de guerre, toutes les élections truquées et tous les Srebrenica qu'on s'est donc empressé de nier, jusqu'à Lausanne. Tant que tout cela prenait place là-bas, dans la lointaine et brumeuse Serbie et pas dans les rues de Londres, de Paris ou de Genève.

 

Il existe, pour ces groupies de Milosevic, une étrange arithmétique : Milosevic est jugé par le Tribunal International de La Haye. Or ce tribunal est une émanation des impérialistes américains, donc une saloperie. L'axiome est le suivant : comme ce tribunal est une saloperie, alors Milosevic est bon. Je saisis que l'on puisse critiquer, et même violemment, ce tribunal et son fonctionnement parfois arbitraire ou partial. Je saisis que l'on puisse trouver le procédé forcé. Mais comment peut-on à ce point perdre de vue l'essentiel, à savoir que Milosevic n'était rien d'autre qu'un dictateur sanguinaire et autocrate, pour rendre gloire à de vagues principes historico-politiques éculés. Comment peut-on célèbrer un tyran pour la seule raison qu'il faisait parfois de bons mots et qu'il se défendait tout seul ? Comment peut-on avoir la mémoire aussi courte et le jugement si confortablement inexistant ?

 

En Suisse, nous ne devrions pas ignorer l'importance de cette date. L'immigration ex-yougoslave a été l'un des événements sociaux les plus importants pour notre pays dans les 20 dernières années. Cette immigration, très largement positive malgré le choc que cela a constitué pour une population non préparée au début des années 90, aura certainement été l'un des plus puissants démarreurs de l'ère Blocher et de cette nouvelle rhétorique xénophobe qui ne cesse de prendre de l'ampleur depuis. Si quelques-uns de ces immigrés ont effectivement nui à l'ordre public et apporté dans leurs valises des moeurs indésirables, il faut aujourd'hui souligner à quel point la Suisse aura profité de la violente stupidité de Milosevic, à quel point cet apport de bras, de cerveaux et de coeurs dans notre pays aura été dynamique, positif et nécessaire pour notre avenir commun.

 

Surtout, le 5 octobre renvoie immédiatement à une autre date, le 12 mars 2003. C'est ce jour-là que le leader réel de l'opposition à Milosevic, Zoran Djindjic, devenu le premier Premier ministre démocratiquement élu de Serbie, a été assassiné. Ce jour-là, l'élan formidable qui était né dans la fureur de ce dimanche d'automne a été stoppé net. Pour la première et probablement l'unique fois de toute cette longue décennie, la Serbie toute entière, nationaliste ou pas, européiste ou pas, religieuse ou pas, s'est retrouvée dans le chagrin et dans l'indiscutable sentiment que celui qui venait de mourir était vraiment celui qui avait rendu possible la fin de la dictature et qui avait instauré la démocratie, aussi faible, compromise et discutable qu'elle ait été durant ces trois courtes années. Et si la Serbie était si triste ce 12 mars 2003, c'était aussi pour montrer à quel point le 5 octobre avait été important, essentiel. Le 5 octobre, c'était véritablement le début d'une ère nouvelle, dont le seul et grave défaut est d'avoir paru facile et rapide pour ceux qui l'appelaient de leurs voeux.

 

Ainsi cet anniversaire devrait être l'occasion de mettre tout cynisme, toute déception et tout découragement de côté. Nous devrions nous souvenir que, en Serbie comme ailleurs, la démocratie est un bien qui s'acquiert dans la douleur et qui demeure toujours fragile. Et qu'il ne suffit pas de la désirer pour l'obtenir, et de l'obtenir pour savoir en profiter.

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28/09/2010

L'Humanité, la gauche et la sécurité

Le Parti socialiste suisse peut et doit être heureux de prendre en charge le Département de Justice et Police. Mme Sommarugga reçoit ainsi ce qui est trop souvent un domaine réservé de la droite dans lequel elle a désormais l'occasion de démontrer ses compétences. Les questions de sécurité doivent pouvoir être gérées par la gauche, de la même manière que l'environnement doit pouvoir être géré par la droite. L'une et l'autre vont ainsi apprendre à faire des compromis essentiels dans le façonnement de leurs programmes respectifs en gérant des questions qui d'ordinaire les font plutôt bailler, et c'est un gage de stabilité politique supplémentaire pour les années à venir. L'agenda de ce changement de dicastère est probablement très discutable mais de détenir le Département qui concentre à lui seul la quasi-totalité des cibles de l'UDC offre au PSS une chance inespérée de reprendre la main sur ces sujets archi sensibles.

Sur la sécurité, en effet, la gauche a très longtemps été fustigée pour son angélisme ou sa pusillanimité, et pas toujours à tort. Mais plus que d’angélisme, on devrait parler de confusion idéologique. Il y a une raison à cela, la gauche étant confrontée depuis une cinquantaine d’années à la nécessité de trouver une alternative au tout répressif ordinaire de droite, ou aux excès du stalinisme et des régimes populaires en gros. Par exemple, lorsqu’on entend certains en Europe faire l’apologie du régime de Chavez, on se demande si on n’a pas la berlue. Dans sa dernière livraison, la correspondante de l’Humanité fait un panégyrique du régime et se moque avec virulence de l’opposition de droite dont on sent bien qu’elle est ridicule PARCE qu’elle est de droite. Pourtant Chavez, qui vient d’être réélu, est un dictateur. De droite ou de gauche est complètement hors sujet, un dictateur étant sensiblement le même salaud quelles que soient les convictions politiques qu’il avait eues un jour.

Chavez a notamment fait de la capitale Caracas un enfer du crime. Depuis des années, sa hantise de l’opposition l’a poussé à former des milices armées qui se chargent des basses besognes, du tabassage et des intimidations des militants de droite. Le problème surgit entre les manifestations, lorsque les milices, essentiellement composées de désoeuvrés, se tournent les pouces. Elles se mettent alors à voler, à violer et à tuer, puisqu’il n’y a apparemment rien de mieux à faire et que, surtout, elles seront couvertes et probablement jamais poursuivies. Le résultat est assez net : 19'000 morts rien que pour 2009. C’est plus que les guerres de la drogue au Mexique. Plus que Rio et Sao Paolo. Plus que Bagdad. Plus que Kaboul. En gros, c’est la plus forte criminalité au monde, et cela dans un régime qui se dit de gauche, proche des gens, soucieux de leur bien-être. Ce n’est donc pas au Venezuela qu’on devrait trouver des modèles et des inspirations, notamment en matière de sécurité, même si l’antiaméricanisme primaire de Chavez passe parfois pour une vertu à gauche.

C’est pour cela que l’occasion qui est désormais offerte à Mme Sommarugga de décider du calendrier en matière de répression et d’immigration est tellement importante. Même si la réalité politique de la Suisse est axée sur les questions économiques et sociales, on doit constater que l’UDC, aidée en cela par un centre droit croupion sur ce sujet, est parvenu à désaxer l’attention de l’opinion sur des sujets périphériques à forte charge émotionnelle, essentiellement les étrangers et la criminalité. Et il n’y aurait pas de plus grande victoire pour la gauche que de parvenir non seulement à obtenir de bons résultats en matière d’immigration et de baisse de la criminalité, ce qui est parfaitement à la portée de la nouvelle ministre, mais aussi de parvenir à « refroidir » ces sujets et leur redonner leur réelle dimension dans notre société. De réussir dans sa tâche en utilisant des outils politiques et non pas électoraux. En résolvant des problèmes et non pas en les créant. En plus, lorsque la France est en train de nous démontrer l’épuisement complet de la rhétorique du tout-répressif et de la soi-disant application stricte de la loi, sans considération des réalités, on comprend d’autant mieux que la possibilité d’une alternative crédible est plus que jamais à portée de main. Rien moins que la stabilité politique et sociale de la Suisse en est l’enjeu.

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19/09/2010

Le Guardian et les accusations de Benoît XVI

Il n’est pas commun de se faire traiter de maniaque génocidaire en puissance par un ecclésiastique de 83 ans. C’est pourtant ce qui nous est arrivé, moi et mes copains athées de par le monde lorsque, mercredi 15 septembre, le Pape Benoît XVI a fait un discours à Edimbourg lors de sa visite officielle au Royaume-Uni. Dès qu’il s’agit de Benoît XVI et de Vatican, tout ce que le monde compte d’opposants à ces symboles saisit immédiatement sa braguette et vocifère au sujet de la pédophilie, ou du célibat des prêtres, ou des homosexuels, ou des femmes prêtres et tout qui permet de concentrer l’essentiel de l’attaque sur la sexualité. C’est lassant, et c’est absurde. On parle d’une institution vieille de 2'000 ans, forte de centaines de millions de catholiques et d’une influence historique au-delà de la compréhension humaine. Lorsqu’il s’agit de critiques, on pourrait alors évoquer des guerres de conquête sanglantes, des conversions forcées, une dictature de l’opinion, une censure absolutiste ainsi qu’une coercition de masse. Entre autres. Mais non, on semble encore et toujours persister à ne parler que de kiki. Et pourtant, Benoît XVI offrait à sa critique des opportunités autrement plus riches dans son discours d’Edimbourg.

 

On essaie souvent de minimiser la portée des propos parfois problématiques de ce Pape. Combien de fois n’a-t-on pas entendu que Benoît XVI est un érudit hors pair, que ses propos sur Mahomet on été mal interprétés – ce qui est exact par ailleurs – que sa diplomatie n’a d’égale que sa compassion. Certains catholiques parlent aussi de leur malaise face au revirement de la politique vaticane face aux intégristes de la Fraternité de St Pie X, ressenti comme une approbation silencieuse. Le retrait me semblait donc l’attitude la plus recommandable. Et puis il n’est pas forcément ni crédible, ni recommandé de se joindre au concert des bouffeurs de curé dont l’heure de gloire est aujourd’hui largement passée, les curés n’étant plus exactement cette armée de castrateurs vêtus de noir et occupés à vous dire comment vivre et penser. Pensais-je du moins, jusqu’à mercredi dernier.

 

Car le discours d’Edimbourg m’a sorti de ma confortable réserve. Au départ d’une visite houleuse, le Pape a servi devant la Reine elle-même un sermon d’une virulence rare. Dans ce texte sensé rappeler aux Britanniques l’importance de leur héritage chrétien – en soi rien qui mérite la flagellation – Benoît XVI assène deux bombes à fragmentation en direction des athées. Forcément, dans un pays qui a envoyé la papauté se balader il y a cinq cents ans et qui ne compte aujourd’hui plus que 60'000 catholiques pratiquants environ, dans une société qui a pratiquement inventé la consommation et la démocratie de masse, il y a de quoi se sentir un peu menacé quand on représente l’absolutisme et l’obéissance aveugle en politique. Dans sa charge retranscrite par le Guardian, le Pape n’hésite pas à condamner ce qu’il appelle « l’extrémisme athée » et « le sécularisme agressif », arguant que ce sont « l’exclusion de Dieu, de la religion et de la vertu dans la vie publique » qui ont causé tant de maux durant le XXe siècle.

 

Sur sa lancée, Benoît XVI crée ensuite un lien direct de cause à effet entre la politique anti-catholique des nazis et l’holocauste, l’une étant le fondement nécessaire et suffisant de la seconde. Les nazis voulaient éradiquer Dieu de la société, ce qui les a menés au génocide. Ainsi, selon Benoît XVI, qui a lui-même vécu cela de près et qui pourrait au moins apporter à son ministère la conscience qu'induit l’expérience, les millions de juifs, de communistes, d’opposants divers, de malades mentaux, d’homosexuels et de gitans massacrés par les nazis sont avant tout les victimes d’une politique anti-chrétienne. Les corollaires sont nombreux et passionnants : Hitler eût-il été chrétien ou respecté le Vatican, rien de tout cela ne se serait passé. Il suffirait de croire en Dieu pour ne plus faire la guerre. La guerre et les génocides sont impossibles à réaliser avec la foi. Et surtout, rejeter Dieu et la foi mène au génocide.

 

Ce genre de propos ne favorise probablement pas l’amitié vaticano-britanique, les Anglais, tout comme les Ecossais, étant très attachés à leurs libertés civiques, à la non-intrusion de l’église dans la vie publique et à leur sécularisme. Ce qu’il favorise, c’est l’émergence du mouvement « antithée », par opposition à athée, c'est-à-dire le mouvement qui tend à s’opposer avec force à toute forme de religion. Dans son ouvrage « God Is Not Great » publié en 2008, l’écrivain anglais Christopher Hitchens livrait un long et féroce plaidoyer dans ce sens, agonissant tout autant le Vatican que les mollahs ou que Mère Térésa qu’il tient en haine intime. Le sermon d’Edimbourg est une magnifique pierre d’angle à ces édifices d’incompréhension et de mépris mutuels entre croyants et non-croyants, et ce pour deux raisons essentielles.

 

Historiquement d’abord, ce que soutient Benoît XVI n’a aucun sens. Hitler ne s’en est pris à l’Eglise catholique allemande que dans la mesure où certains évêques et curés courageux s’opposaient à son pouvoir. L'Eglise était un obstacle, pas un ennemi. Le tropisme païen du mouvement nazi ne privait d'ailleurs pas Hitler de bon sens au point d’appeler une population encore très largement chrétienne à abandonner sa foi. Sur les ceinturons de la Wehrmacht, il n’était pas écrit « Gott mit uns » pour rien. Ensuite, la politique génocidaire des nazis trouve sa source dans des causes multiples et variées. Un facteur unique à cette démence collective serait confortable pour l’esprit mais c’est évidemment faux. Ce l’est d’autant plus dans le cas présent qu’une bonne part de la haine des juifs accumulée à travers les siècles est indiscutablement le fait de l’Eglise et de sa distorsion volontaire de l’histoire, réduisant les juifs à des déicides éternels et massacrables à merci. Enfin et surtout, on rappellera que le génocide commis contre les populations serbes et juives de Croatie par l’Etat oustachi entre 40 et 45, et qui a fait pas moins de 700'000 victimes, a été largement soutenu par l’Eglise catholique croate, parfois même commis par des curés fanatiques. Qu’une fois la guerre terminée, Ante Pavelic, le chef de cet Etat, l’un des génocidaires les plus déments de la guerre, a été exfiltré grâce au Vatican et promené ainsi pendant des années de monastère et monastère. Il est mort libre grâce à l’Eglise.

 

L’autre faute de Benoît XVI est d’ordre moral. En attaquant les athées sur le terrain de l’histoire, il offre le flanc à des ripostes sans fin et vénéneuses. Sur son histoire deux fois millénaire, le Vatican a tellement eu l’occasion de transgresser ses propres principes de paix, d’amour, de charité et de justice que l’accumulation de ses vices et de ses crimes ne plaide pas forcément en sa faveur, en comparaison de ceux qu’on peut imputer aux athées, dont l’émergence en masse sur la surface de la terre n’est même pas centenaire. Lors de cette courte histoire, on entend souvent dire que les régimes nazi et soviétique étaient athées, ce qu'il faut dire vite étant donné la forte dimension religieuse de ces deux idéologies. D'autre part, cela faisait-il de l’Amérique et de la Grande-Bretagne, les plus sécularisées des sociétés d’alors, des régimes conduits par la foi chrétienne ? En revanche, ce qui est certain, c’est que l’athéisme, déclaré ou suspecté, a systématiquement été puni de mort pendant des siècles lorsque l’Eglise pouvait en décider. En le condamnant de la sorte, alors que, comme Hitchens le déplore, les athées ne sont en aucune façon organisés ou ligués et ne lui répondront donc pas, Benoît XVI perpétue par les mots ce que la majorité de ses nombreux prédécesseurs ont pratiqué par l’épée et par le feu. Il est vain d’exiger des excuses au Pape. De toute façon il parcourt le globe en les distribuant comme des bonbons, pour la pédophilie, pour l’esclavage, pour à peu près tout ce qu’il peut penser nettoyer par quelques paroles lénifiantes, même si elles sont sincères. On pourrait en revanche lui demander de bien vouloir, pour la dernière fois de la trop longue histoire de son institution, laisser les gens libres de croire ou non en Dieu, sans les massacrer ou sans les accuser de vouloir commettre des génocides.

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30/08/2010

Budapest Times et "les criminels tsiganes"

Tandis que, ce matin, Bernard Kouchner faisait état sur RTL de ses velléités de démission sur la question des Roms, l’Europe centrale nous fait parvenir, sur cette même question, les bruits de botte les plus effrayants, les plus hallucinants et cependant les plus réels qui soient. On imagine volontiers, confortablement, que cette question, faute d’être résolue, n’en est pas moins quasi-inexistante. On regarde d’un œil suspicieux les campements de caravanes de Rennaz ou d’ailleurs, on passe son chemin devant ces vieilles à foulard qui vous prient quelques sous sur le trottoir et on se souvient, vaguement, que les tsiganes furent aussi victimes des nazis. Et puis on passe à autre chose.

Or la question des Roms en Europe est très, très loin d’être résolue et apaisée. En Suisse, la Confédération avait directement été impliquée dans le scandale absolu qu’était l’organisation Pro Juventute et son programme « Les enfants de la grand route ». Sous l’égide du bon docteur Siegfried, pas moins de 600 enfants roms ont été retirés par la police à leurs familles puis placés dans des familles d’accueil ou même parfois jetés en prison. Ce programme a eu lieu de 1926 à 1972, c'est-à-dire presque 30 ans après la fin de la guerre mondiale. Le but était de briser les habitudes nomades des tsiganes que le docteur Siegfried affirmait être inférieurs d’un point de vue racial et naturellement portés au vol et au mensonge. Ce petit rappel historique pour souligner qu’en la matière, nous n’avons de leçons à donner à personne.

En France, il aura suffi d’un été de scandales à répétition sur le front de la corruption ministérielle, mais aussi d’un échec quasi complet sur le front sécuritaire, pour que le gouvernement décide tout soudain que les Roms méritaient une punition exemplaire et une couverture médiatique énorme. Que le Pape et la quasi-totalité de la communauté internationale s’en scandalisent n’a manifestement pas beaucoup ému l’Elysée qui, fort des sondages apparemment favorables, se voyait déjà reconduit pour cinq années de manège. Ce que Sarkozy ignore peut-être encore, c’est que son action musclée est appréciée non seulement de ses concitoyens, mais aussi de ceux de son pays d’origine, la Hongrie.

Là-bas, le parti du Jobbik – Mouvement pour une Meilleure Hongrie, qui nous rappelle le « Qualité suisse » de la SVP – prépare sa campagne municipale pour la 3e ville du pays, Miskolc. Avec son sens coutumier de l’outrance, le Jobbik fait un usage inattendu, mais illustratif, de l’action du gouvernement français, un usage qui brusque un tant soit peu la sacro-sainte réputation de « patrie des droits de l’homme » de la France. Voilà ce que clame la brochure de campagne du Jobbik, reproduite dans Budapest Times : « Le parti du Jobbik de Miskolc propose – et réalisera ceci s'il gagne les élections – d'exclure les criminels tsiganes du territoire de Miskolc, et de suivre les modèles du 21ème siècle en Europe de l'ouest en les enfermant dans des camps ; il proposera au parlement et au gouvernement de leur retirer leur nationalité. » Oui vraiment, bienvenue dans le 21e siècle européen – qui, comme le nouveau testament, accomplira le précédent. Et comme toujours, on commence par l’Europe centrale.

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22/08/2010

France Info et les 4 recettes de la droite dure

Certaines rhétoriques et doctrines politiques sont très complexes à décrire avec précision. Ainsi la vague de droite dure qui sévit en Europe aujourd'hui est non seulement d'une intensité variable selon les pays, elle est également polymorphe et ne s'exprime pas partout de la même façon et pour les mêmes raisons. Le racisme en France doit être expliqué en prenant en compte le passé colonial de l'empire et la fin désastreuse de cet épisode qui ne l'était pas moins ; en Suisse c'est presque le contraire, puisque on doit plutôt prendre en considération des siècles d'isolement social et politique ; tandis qu'en Angleterre, on doit à la fois considérer l'isolement insulaire et le colonialisme. Sans tomber dans un simplisme paresseux, certaines petites phrases peuvent offrir des clés de compréhension précieuses, comme un rayon X qui permet, sous les habits et la peau, de voir en un clin d'oeil toute la structure osseuse qui maintient l'animal debout.

 

Et l'une des petites phrases les plus remarquablement illustratives de cette vague de droite dure nous est parvenue au coeur de l'été, dans la bouche de Brice Hortefeux. Il faut d'abord noter que, depuis 2007, Brice Hortefeux est si bien parvenu à exécuter les ordres de Sarkozy qu'il a peu à peu adopté exactement le même timbre de voix. L'entendre à la radio est troublant parce qu'on ne sait pas vraiment si on a à faire au Président ou à son porte-flingue favori. Après le parlement des godillots du Général de Gaulle, caricature de la chambre d'enregistrement qui s'aplatissait devant son maître, on a désormais, en plus, un gouvernement godillot, ombre pâle et suiveuse d'un Président que plus rien n'arrête dans sa conquête de tous les coins et recoins du pouvoir. Le ministre de l'Intérieur s'exprime sur la question de campements de Roms et ajoute la chose suivante : « Beaucoup de nos compatriotes sont à juste titre surpris en observant la cylindrée de certains véhicules qui traînent les caravanes ». Et là, un peu de systématique s'impose. Car cette phrase concentre quatre traits que l'on retrouve dans tous les discours et les campagnes des partis de droite dure européens.

 

  1. L'esquive comme botte secrète. On concentre tout le discours sur des sujets complètement périphériques, sans aucun lien avec les questions d'actualité, mais socialement sensibles. Nous en avons eu notre lot en Suisse avec la votation sur les minarets intervenue en pleine crise financière et politique. Mais rien n'indique, hélas, que la machine soit repue. Mener la question des Roms au centre du ring en France aujourd'hui est non seulement sans intérêt – on n'en compte pas un million en tout – c'est surtout une manière transparente de ne pas évoquer la faillite quasi complète de la politique ultrasécuritaire de ce gouvernement. Depuis des années, Sarkozy n'a que le mot sécurité et nettoyage à la bouche. Mais la réalité, c'est Grenoble, ses morts et ses 80 voitures incendiées en deux jours, cela cinq ans après les violences de 2005. Entre temps, rien n'a changé, tout empire et le gouvernement ne fait qu'agiter la rhétorique sécuritaire pour tenter encore – mais c'est désormais sans effet – de rallier à lui les précieux électeurs lepénistes.

     

  2. Seul détenteur de la légitimité populaire. Hortefeux, né d'un père banquier à Neuilly, la commune la plus riche de France, nous explique sans ciller ce que sont les vrais soucis des vrais Français. Cette droite-là, tout comme l'UDC chez nous, s'accapare la voix populaire comme un étendard et l'agite à tout propos, même si ou surtout lorsque celui qui s'exprime n'a strictement aucune légitimité personnelle en la matière. L'autre façon, c'est d'agonir la gauche et l'accuser d'avoir trahi sa base, d'être, selon une autre formule extraordinaire de Hortefeux la « gauche milliardaire ». Et même lorsqu'on fait tout un foin d'un sujet aussi insignifiant que les Roms, on se donne un mal de chien pour justifier que ce sont là les vraies préoccupations des vraies gens. Les vraies gens, pour cette droite-là, c'est un espace mythique, parfaitement inexplicable et monolithique, constitué d'une armée gigantesque de clones qui, étonnamment, ne votent qu'à droite, haïssent l'Etat et vomissent les élites.

     

  3. Créer des divisions et ethniciser le débat. La politique d'intégration post-colonialiste a échoué en France, c'est un fait douloureux. Les raisons de cet échec sont très, très nombreuses, complexes et ne sont, en plus, pas du tout près d'être soulagées dans un futur proche, bien au contraire. En attendant, autant taper sur les Roms, c'est facile, c'est pas cher et ça peut rapporter gros. Ou sur les Français naturalisés, ou sur la racaille, etc. C'est selon l'humeur du moment. C'est l'une des recettes les plus anciennes et les plus efficaces de cet aréopage de politiques odieux auxquels l'histoire n'aura rien appris, sinon que la provocation attire l'attention. La nouveauté, c'est qu'en s'attaquant aux Roms, on ethnicise de plus en plus le débat et on s'aligne sur les extrémistes américains du style Tea Party qui ne voient plus dans la société que la couleur de peau de leurs voisins et de leur dirigeant, où absolument tout ne s'explique qu'en fonction de la race.

     

  4. La suggestion formulée comme une accusation. En suggérant publiquement, devant des caméras, que les Roms sont malhonnêtes et acquièrent leurs puissantes voitures illégalement, Hortefeux se situe dans la droite ligne des innombrables suggestions et questions fermées que nous entendons ici à propos des musulmans. Soyons clair : en France comme en Suisse, il est effectivement étonnant de voir, dans les campements de Roms, des Mercedès dernier cri. Mais Hortefeux s'arrête à cette interrogation, il en fait un message en soi auquel le bon peuple trouvera immédiatement la réponse à peine suggérée. En tant que ministre, il pourrait parfaitement, sans déclaration préalable, diligenter une enquête de terrain par la police locale et les autorités fiscales. Et puis, si des infractions sont effectivement commises, il pourrait même en faire état. C'est bien là le côté le plus inexcusable et le plus vicieux de la phrase de Hortefeux : il exprime à haute voix des suspicions aisément explicables et les transmet ainsi à toute la société, suggérant la malhonnêteté, mais sans aucune preuve quelconque, d'une frange infinitésimale de la population.

 

J'ai toujours trouvé le pessimisme suspect. On n'a jamais l'air aussi intelligent et pénétrant que lorsqu'on annonce d'un ton sombre que l'Europe est proche de l'implosion ou qu'Obama va se faire assassiner ou que la guerre civile va éclater autour de Paris. Mais Brice Hortefeux et ses déclarations me poussent dans mes retranchements les plus antarctiques : comment rester optimiste ou, à tout le moins, pas trop pessimiste, devant tant de bêtise, de rouerie, de tromperie ?

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15/08/2010

Financial Times et l'Université du Valais

En regardant cette pluie fine qui tombe sur le lac Léman et les très rares promeneurs qui se hâtent de rentrer chez eux sous ces humbles platanes, en écoutant les placides colverts qui pataugent dans le port de Vevey, on a de la peine à concevoir que nous vivons dans le pays le plus cher du monde. Mais voilà, un article du Financial Times nous explique qu'en matière de construction et d'immobilier, la Suisse est le pays le plus cher du monde, juste devant le Danemark. Ce qui, au-delà de l'indication d'une évidente santé économique, est tout autant préoccupant, surtout lorsqu'on s'attarde sur la disparité des chiffres au sein même de notre beau pays.

 

Car lorsqu'on dit que la Suisse est le pays le plus cher du monde, encore faudrait-il préciser qu'il s'agit avant tout des zones urbaines que constituent l'arc lémanique et le bassin zurichois, ainsi que les stations de ski telles que Verbier, Zermatt ou Villars. En dehors de ces endroits, où j'ai le privilège insigne de vivre moi-même, la réalité est tout autre. Ainsi il devient courant de vivre en Valais pour travailler à Genève. Parce que même en comptant la voiture pour se rendre à la gare de Martigny, l'abonnement général de train, les trois heures et demie de transport quotidien, il est plus agréable de vivre dans une petite maison avec un jardin que dans un studio à Plainpalais.

 

En venant de Genève, la barrière économique se situe à Villeneuve. Au-delà, bien sûr, il y a Verbier et Zermatt et Champéry, où le mètre carré est simplement le plus cher de Suisse, donc du monde. Et qu'est-ce qu'il y a entre les deux ? La plaine du Rhône. Le Valais. Un trou noir coincé entre des montagnes énormes et deux paradis économiques, le lac à l'ouest et les stations en hauteur. Un truc qu'on regarde passer sur la route des vacances, avec l'urgente envie de ne pas s'y attarder. Des rangées d'abricotiers, des hangars plantés au milieu de nulle part, des pylônes électriques, un improbable bric-à-brac industrialo-agricole, produit d'une coupable absence de planification urbanistique, un truc qui fait plus penser à certaines régions de l'Italie qu'à un canton du pays le plus cher du monde, l'un des plus développés aussi.

 

Le canton du Valais m'est personnellement très cher, j'y ai vécu quatre ans, à St Maurice. Et je me demande toujours comment il est possible que ce canton, si beau, peuplé de gens si diablement sympathiques, demeure économiquement aux marches de nos statistiques. Comment se fait-il que cette vaste et fertile vallée en soit encore aujourd'hui réduite essentiellement à vendre des nuits d'hôtels et à construire des chalets ? Plus de 20% de la population active valaisanne travaille soit dans le bâtiment, soit dans l'hôtellerie, des proportions délirantes au regard des autres cantons romands. Surtout lorsque le Président d'hotelleriesuisse annonce aujourd'hui qu'un tiers des hôtels de Suisse vont probablement devoir disparaître. Et on a vu en Espagne à quel point ce type d'économie résistait aux variations boursières et aux accidents de la politique.

 

A St Maurice, j'étais entouré de jeunes Valaisans de mon âge, des garçons brillants qui n'avaient d'autre choix, une fois la maturité en poche, que de s'exiler pour poursuivre leurs études, le plus souvent à Genève. Ils y prospèrent encore, pour la majorité d'entre eux, contribuant à cette réputation non usurpée de « Genève, capitale du Valais ». L'ironie est amère : voilà le canton qui peut se targuer d'avoir probablement les meilleures écoles publiques de Suisse romande, et qui ne forme tous ces esprits que pour les voir s'en aller enrichir d'autres villes et d'autres cantons. On est en droit de penser qu'il existe un lien entre cette fuite massive de cerveaux et la relative monoculture économique qui continue de faire de la plaine du Rhône un espace peu attractif, où quelques noms se taillent encore des empires incontestés au milieu de l'indifférence générale.

 

Etablir une université est une affaire coûteuse et périlleuse. Mais au regard des bénéfices potentiels qu'une Université du Valais offrirait à ce canton et à l'ensemble de la Suisse romande, on se doit d'y réfléchir. Une telle université se justifie par un bassin de population de 300'000 personnes, et, comme précédemment expliqué, par une préparation scolaire comparativement supérieure. Il existe en outre deux importants avantages à établir une telle institution : dans un canton vraiment bilingue, l'éducation supérieure le serait aussi et deviendrait une nécessaire tête de pont entre les élites romandes et germanophones ; et puis la proximité des Alpes permettrait de développer l'intégration – nécessaire, elle aussi – des sports aux études supérieures.

 

Surtout, une université valaisanne permettrait aux Valaisans éduqués de contribuer plus activement au développement de leur canton. Elle lui permettrait de diversifier ses revenus et de devenir un véritable pôle, et pas uniquement ce qu'il est en train de devenir, à savoir une banlieue dortoir pour l'arc lémanique, ainsi qu'une bombe à retardement sociale le jour où l'industrie touristique ou du bâtiment, ou les deux, ne s'effondrent que de 30%. Je suis vaudois et je devrais probablement laisser ce problème aux Valaisans. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser que, alors que Genève, Lausanne, Verbier et Zermatt ne cessent de s'enrichir et de chasser leurs habitants moins fortunés, il est préoccupant de voir un tel bassin de population si manifestement mis de côté et annuellement vidé de ses cerveaux les plus prometteurs. Car même si certains politiciens sont parvenus à en faire un gros mot, la formation des élites demeure un garant non seulement de développement économique, mais de démocratie. Et c'est bien en cela que cette question me concerne.

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06/07/2010

Médiapart et le lynchage de Sarkozy

Dans la grosse dispute qui enfle chez nous autour de l’Islam, je ne me lasse pas du spectacle qu’offrent certains politiciens mâles de droite, de gauche aussi parfois, lorsque, faisant craquer leurs costumes sombres comme Superman, ils jaillissent en flamboyants défenseurs de la femme et de ses droits pour lesquels on les croirait volontiers prêts à mourir. Il y a dans cette extrême cuistrerie quelque chose de très contemporain et d’éternel à la fois. Eternel parce que le mensonge opportuniste a toujours fait partie de la politique. Et contemporain parce que jamais en Europe les lignes de fracture entre droite et gauche n’auront paru si floues, sinueuses et changeantes que depuis quelques années.

En effet, depuis 1997, l’exemple de Blair et de son « je ne crois pas à la gauche ou à la droite, mais à ce qui marche ou ne marche pas » a fait des émules un peu partout en Europe. Mais nulle part ailleurs qu’en France a-t-il trouvé de disciple plus empressé. Comme Blair, Sarkozy a beaucoup prêché la politique des résultats contre la politique partisane. Mais comme c’est souvent le cas avec les zélateurs, il a porté la chose un poil trop loin. C’est ainsi qu’est né le concept hautement fumeux de la « rupture ». La rupture, c’était la promesse de voir les meilleurs parvenir aux commandes de la République, quelle que soit leur étiquette. Le dénominateur commun de cette nouvelle élite politique, ce serait l’excellence. Et Nicolas Sarkozy. Mais la rupture ne suivait pas exactement le même agenda politique que Blair. Blair voulait conquérir et conserver le pouvoir. Sarkozy voulait TOUT le pouvoir : il ne voulait rien laisser, ni à l’opposition, ni aux médias, ni à quiconque au sein même de son camp.

En créant peu à peu le vide autour de lui, en sabotant toute forme d’opposition, en interne et en externe, par la flatterie ou par l’oukase, Sarkozy se retrouve totalement isolé en cas de coup dur. Un premier indice a été dévoilé aux régionales, devant l’absence complète de réservoir de voix pour récupérer le second tour, laissant la gauche vainqueur aux points et non par KO. Un second révélateur de l’extrême faiblesse de sa position vient donc de nous arriver – nouveauté de l’histoire, grâce au site Médiapart – sous une forme particulièrement romanesque et qui fait beaucoup rire les Suisses, j’ai nommé l’affaire Woerth, dont le nom sera bientôt l’affaire Sarkozy-Bettencourt, Woerth n’étant qu’un porte-flingue sans intérêt.

Cette affaire est extraordinaire, parce qu’il n’y a presque rien à y redire dans le fond. Un ministre dont personne, à droite comme à gauche, ne doute de l’intégrité, mais qui cumule des fonctions qui le rendent suspect. Une milliardaire dont personne, à gauche comme à droite, n’ignore qu’elle soutient financièrement les politiciens de droite. Un ancien maire de Neuilly qui jouait les porte-valises pour son parti et pour sa campagne. Des révélations qui portent sur des montants d’argent minables. Répréhensible, mais complètement classique, prévisible, certainement universel, rien que Chirac, Mitterrand ou même de Gaulle aient foncièrement désavoué. Une chronique un peu fade de la compromission politique au jour le jour. Pourquoi, alors, tant de remous, d’excitation, de peur ? Pourquoi n’y a-t-il plus personne, sinon le pauvre porte-parole de l’UMP pour défendre le Président ? Parce que l’affaire Sarkozy-Bettencourt, c’est le début du lâchage puis du lynchage d’un homme par l’opposition ET par son propre camp.

Ainsi la principale leçon de cet énième scandale, c’est qu’il est idiot ou fallacieux – à choix – de croire que la division gauche-droite est illusoire. Quelle que soit son nom, la division est inhérente à tout système politique, tout simplement parce qu’il y a toujours un pouvoir et une opposition. Et Sarkozy, qui a moins de culture politique que Blair, ignore ou feint d’ignorer la célèbre répartie d’un vassal d’Hughes Capet : « Qui t’a fait roi ? », qui rappelle à tout dirigeant élu qu’il est avant tout le champion de son camp. On reste donc dans l’histoire française. La gauche a toutes les raisons de haïr Sarkozy, qui était presque parvenu à la réduire en cendres. L’extrême droite a toutes les raisons de le haïr, lui qui y a péché ses thèmes de campagnes et un bon nombre d’électeurs. Mais la droite ? Well, « Money makes ze world go round », comme chantait Liza dans « Cabaret ». Ainsi l’épisode Bettencourt rappelle que beaucoup de fortunes françaises ont misé sur leur poulain, ce jeune avocat accommodant qui leur ouvrait des comptes à numéro à Genève, au bon vieux temps.

Mais la crise est arrivée. Sarkozy, élu et devant être réélu, comptait désormais plus sur les électeurs que sur ses amis fortunés. Qu’il balançait dès l’été 2009 et sans aucune vergogne au fisc pour un stage de réhabilitation sous les auspices du sergent Woerth. Il n’a jamais fait bon être riche en France, mais depuis l’été 2009 et le scandale HSBC, c’est carrément le bagne. Ainsi on peut volontiers imaginer que quelques milliardaires et millionnaires aient trouvé le gag un peu saumâtre, si le redressement fiscal était effectivement ce que le petit Nicolas entendait comme renvoi d’ascenseur. Les soutiens de Sarkozy, que ce soit Bolloré, Arnault ou Bettencourt, ne sont pas seulement riches, ils sont très puissants. Et il y a fort à parier que cette coterie soit tentée de rappeler au Président ce qu’il leur doit et que, comme le disent les Anglo-saxons, « there’s no free lunch ». Ça fait quand même cher la semaine en yacht privé. Oui, cet acharnement contre Woerth et sa femme, cette fille de milliardaire aux amitiés floues, ces enregistrements et ces révélations, tout cela sent l’embuscade, une embuscade d’autant plus redoutable qu’elle est préparée avec des éléments internes et inconnus de l’opposition. Ailleurs, ça se règle au fusil à lunettes. Mais partout, ça s’appelle un lynchage. 

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28/06/2010

France Culture et l'assassinat par vente aux enchères

Le mardi 29 juin, chez Sotheby’s à Paris, va se dérouler une vente aux enchères d’un type assez particulier. On n’y sera pas assourdi par le crépitement des balles de fusil et les hurlements d’agonie de la victime. On n’y frissonnera pas au sifflement sournois des robinets de gaz et au sourd écho d’un corps qui s’écroule sur le sol dur. On n’y souillera pas le lin de son costume avec des éclaboussures de sang ou d’entrailles. On n’aura pas à se boucher le nez d’une main gantée pour se prévenir contre les pestilences d’un ventre ouvert à la baïonnette. Tout au plus entendra-t-on retentir le marteau du commissaire-priseur, quelques oh et quelques ah si l’une des œuvres présentées dépasse sa cote, et puis on ira prendre un verre, pourquoi pas au bar du Bristol tout proche. Pourtant, ce n’est rien d’autre qu'à un assassinat auquel on assistera, ce mardi 29 juin prochain, chez Sotheby’s à Paris, lorsque, pour la troisième et avant-dernière fois, on liquidera froidement Erich Chlomovitch.

 

Cette vente est le résultat d’un long, atroce et inimaginable périple de l’histoire de l’art. Le titre que donne Sotheby’s à cette vente résume bien des turpitudes contenues dans cette affaire : « Les trésors du coffre Vollard ». Car de coffre Vollard, il n’y en a tout simplement jamais eu. Il y avait bien, de 1940 à 1996, un coffre Chlomovitch, du nom de celui avait ouvert ce coffre à la Société Générale à son nom et qui en était le propriétaire légal, à moins que la loi n’ait été réécrite entre temps. Et du nom de ce Chlomovitch, on ne verra nulle mention à la vente Sotheby’s, l’auguste maison ayant de loin préféré parier sur l’aura d’Ambroise Vollard, tout en escamotant confortablement l’existence de jeune juif belgradois gazé en 1942 et continuateur de l’œuvre de Vollard. Pourtant, ce sont bien, jusqu’à preuve absolue du contraire, les tableaux de la collection d’Erich Chlomovitch qui partiront sous le marteau, ceux qu’il avait patiemment et passionnément amassés sous le regard de son maître et mentor Ambroise Vollard.

 

Erich Chlomovitch était un jeune juif belgradois dans la vingtaine tardive. Arrivé à Paris à la fin des années 30, il s’était fait la main dans sa Yougoslavie natale en collectionnant, auprès des artistes de sa génération, autant d’œuvres que ses maigres moyens le permettaient, avec en tête le rêve, un jour, d’avoir sa propre galerie ou son propre musée. Son modèle, depuis l’enfance, c’était Ambroise Vollard, le plus grand marchand d’art de son temps, découvreur de Picasso, de Matisse et de Braque. Vollard, à qui Chlomovitch envoyait depuis ses 13 ans des lettres enthousiastes auxquelles le maître, attendri, répondait pour lui dire que, dans quelques années peut-être, il se ferait un plaisir de le recevoir. Il n’en fallait pas plus pour Chlomovitch. Débarquant dans la galerie de Vollard, il s’y était immédiatement distingué par son flair, par la sûreté de son goût, et avait ainsi acquis la confiance du marchand. En quelques années, par échange, par acquisitions et par charme, Chlomovitch s'est ainsi retrouvé à la tête de centaines d’huiles, de gravures, de dessins, de photos, avec une dilection plus particulière pour Renoir, Rouault, Degas et Picasso.

 

Mais Vollard meurt dans un accident de voiture en été 39. Et puis la guerre arrive. Erich, prudent, place 200 de ses œuvres dans un coffre à la Société Générale. Il met les 400 autres dans des caisses, direction la Yougoslavie. Il aura même le temps de les exposer à Zagreb, créant l’événement de l’année devant un public ébahi. Et puis la fuite à nouveau face à l’invasion allemande d’avril 41. Une cache dans un village du sud de la Serbie, un double mur dans une ferme pour y cacher sa chère collection. Qui survivra, sans lui, sans Erich Chlomovitch, son frère Egon et son père Bernard, gazés par les nazis à Belgrade en 42. La collection, elle, trouvera, tant bien que mal, le chemin des coffres du Musée National de Belgrade où ils entrent en 1949. Sans mention aucune du nom de leur propriétaire légal, de ce jeune collectionneur fou, passionné et fort heureusement mort.

 

C’est à Belgrade que je les découvrirai en 2002, en mission pour le ministère de la Culture de Serbie. Mais face à mes questions, à mon insistance et puis, à la longue, à mon indignation devant tant d’inexcusable incurie, la porte se refermera pour ne plus s’ouvrir. Aujourd’hui encore, nulle mention d’Erich Chlomovitch au Musée National de Belgrade. Il est mort, qu’il le reste. On oublie tout, l’histoire, les quarante ans ou presque de procès à répétition menés par des ayants droit désespérés. A Paris, même chanson. En 1979, on ouvre ce coffre poussiéreux et on y découvre un trésor, un trésor au nom de Chlomovitch, pas de Vollard. Alors commence une bataille judiciaire de 15 ans. Au terme de laquelle, contre toute logique, contre toute justice, on attribue la collection aux ayants droit d’Ambroise Vollard, qui la mettent aux enchères ce mardi. A ce jour, les héritiers Vollard n’auront non seulement jamais apporté de preuve définitive de leur propriété, mais aggravent leur cas en accusant Chlomovitch d’avoir volé ces tableaux à Vollard, et pourquoi pas aussi, après tout, d’avoir fait assassiner Vollard. C’est cela qui est bien avec la calomnie : plus on en ajoute, plus c’est crédible.

 

Ainsi disparaîtra un ensemble cohérent d’œuvres d’art voulu par un jeune homme passionné qui n’aura jamais commis que deux fautes : être juif et inconnu. Les nazis l’auront assassiné, les communistes l’auront spolié en Yougoslavie, puis les ayants droit Vollard l’auront spolié en France, et bientôt aussi, peut-être, vendra-t-on à l’encan la collection belgradoise. Alors enfin tout sera accompli : Erich Chlomovitch aura disparu de la surface du globe, son souvenir effacé, son œuvre dispersée, sa mémoire diffamée. J’en conserve une photo chez moi, avec une dédicace de Matisse qu’il rencontra plusieurs fois en été 39, dans l’atelier de l’artiste. C’est peut-être pour cela, d’avoir tant regardé le visage calme et effacé de ce jeune homme, que ma seule défense aujourd’hui, après tant d’années de combat impuissant, c’est ce petit texte un peu pathétique.

 

PS : à écouter absolument ce soir lundi 28 juin, le docu-fiction d’Amaury Chardeau sur France Culture à 17h, ou en podcast plus tard.

http://admin.franceculture.com/emission-sur-les-docks-cha...

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14/06/2010

France Info et la fin des nations

A Belgrade, remonter la rue Birtchaninova vers 2002 était une expérience édifiante. Devant toutes les ambassades européennes qui bordent cette rue en pente douce, bordée de platanes asphyxiés, on voyait de longues files d'attente. Qu'il pleuve ou qu'il vente, qu'il fasse -20 ou 40 degrés, des milliers de Serbes faisaient le pied de grue dehors pour obtenir un visa pour la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, la Suède. Tous ensemble, avec leurs cigarettes, ils souffraient en silence pendant des heures, forcés de se plier à ce protocole délirant avant d'obtenir le sésame. Et pendant ce temps, les criminels, les dealers et les assassins traversaient les frontières avec de faux papiers ou des passeports de complaisance. C'est le triste sort de tout embargo de ne toucher que les innocents et de favoriser ses cibles présumées. Cette vision de la rue Birtchaninova me rappelle l'inanité des frontières physiques, l'expression la plus visible des nations et de leur développement depuis 150 ans.

 

Le vote de ce week end en Belgique a résonné à travers l'Europe comme un coup de tonnerre : les séparatistes flamands menacent désormais l'intégrité d'un pays qui n'est rien moins que le centre administratif d'une Europe occidentale qu'on imagine libérée de l'héritage le plus nocif de la philosophie politique nationaliste. On ne peut pas se représenter de symbole plus aveuglant pour la fin de l'UE qu'une Belgique démembrée de l'intérieur par une population divisée sur des lignes culturelles et linguistiques, prête à sortir ses mousquetons pour jouer “Verdun 2 : le retour”. Et partout depuis hier cette rengaine saturée de Schadenfreude prend une nouvelle ampleur et nous prédit la fin de l'Europe, le retour aux bonnes vieilles nations, aux séparations des peuples en suivant fleuves, monts, rivières ou barrières linguistiques, aux monnaies locales, aux lois locales, à tout ce qui est local et qui s'oppose, forcément, à ce qui ne l'est pas.

 

Quentin Dickinson tenait pourtant sur France Info des propos beaucoup plus mesurés sur ce qui risque de se passer maintenant en Belgique, rappelant que la future coalition des indépendantistes flamands avec les socialistes wallons apportera plus de stabilité que ce pays n'en a connue depuis trois ans. Parmi les personnages interviewés se trouvait un architecte belge de renom, Leo van Broek, qui déclarait en substance : ce vote est l'expression d'une crispation sur une identité nationale, ce qui est compréhensible dans la mesure où les identités nationales sont déjà mortes ; un Bruxellois de 15 ans qui fait du skateboard partage bien plus avec un enfant de 15 ans qui fait du skateboard à Minsk ou à Tokyo qu'avec un autre Bruxellois de 45 ans, et ceci est une nouveauté dans l'histoire ; et puis, souligne van Broek, regardez toutes les oeuvres de science-fiction, toutes évoquent un monde futur sans frontières, avec une seule langue, un seul peuple très divers sur sa forme mais complètement unifié sur son mode de vie ; nous y sommes déjà, dans ce monde global et unifié, termine van Broek, il faut donc une certaine dose de courage pour l'accepter et les Belges, aujourd'hui, sont un peu découragés, ce que je comprends.

 

Il n'y a rien de révolutionnaire dans ces propos, mais leur contexte et la limpidité d'expression de leur auteur les rendaient captivants. Et comme, surtout en Suisse, ce genre de propos suscite une quantité largement majoritaire de critiques souvent violentes, il me semble amusant de m'en faire le défenseur. Plutôt que d'invoquer Orwell, à tort évidemment, il est utile de rappeler que, sur le fond de la chose, van Broek a raison : les identités nationales, et les nations qu'elles représentent, sont effectivement en train de mourir, remplacées depuis 1945 par l'unification de nos modes de vie, par la disparition de centaines de langues locales, par l'urbanisation galopante et l'agriculture intensive, et surtout par la consolidation de la démocratie et la lente disparition de la dictature. Car comment être dictateur sans la protection qu'offre la frontière. Les dizaines de dictateurs du XXe siècle, socialistes, fascistes ou simplement fous, sont parmi les meilleurs illustrateurs des horreurs que permirent la nation. Et si la religion peut s'enorgueillir d'avoir généré une quantité impressionnante de conflits et de génocides, il faut rappeler que, depuis son émergence en force en 1848, aucune forme politique n'a produit autant de conflits dévastateurs, globaux et meurtriers que le modèle national.

 

De 1848 à aujourd'hui il n'y a que 150 ans environ et il est frappant de voir à quel point le modèle de la nation aura été court en dépit, ou probablement à cause de son intensité. Prenons une vieille et grande nation comme la France. Combien de ses régions y sont intégrées presque par hasard, non sans tensions de nos jours encore : la Savoie, l'Alsace, la Lorraine, la Catalogne, la Bretagne, la Bourgogne même, un duché si puissant qu'il menaçait le royaume tout entier jusqu'à la fin du XVe siècle. On peut faire le même constat avec la totalité des vieilles nations comme avec les plus récentes. Parce que la nation, comme l'explique notamment Shlomo Sand dans “Comment le peuple juif fut inventé” fut le produit de l'idéologie nationaliste, et non l'inverse. Un remarquable exemple de l'arbitraire de la création des nations fut donné par Churchill qui se vantait d'avoir créé la Jordanie en dix minutes sur une carte. Et il y a dans cet épisode une des clés de compréhension de l'idéologie nationaliste, née avec le développement de la marine et de la cartographie modernes qui soudain offraient aux hommes une vue en 2D de leur pays, leur donnant l'occasion d'y dessiner des frontières comme le ferait un demi-dieu.

 

Que l'on vive aujourd'hui sans réelles différences de Tokyo à Moscou en passant par Paris et Sao Polo n'échappe à personne. Même nourriture, même musique, mêmes soucis de pollution, même transports engorgés. Les traditions locales, les fêtes des saints ou les carnavals, qui sont sensés représenter les bastions de nos identités locales, nos traditions, ne sont très souvent, comme la sordide St Martin de Vevey, plus qu'une occasion de vendre de la bière, des chapeaux, des saucisses, le tout noyé dans de la musique pop et encadrés par les forces de sécurité. De l'autre côté du spectre, il serait abusif, pour le moins, de soutenir que les exemples que nous avons de gouvernance mondiale sont convaincants malgré leurs défauts. Ni l'UE, ni les Nations Unies ne sont des modèles de société pour l'après-nation dans lequel nous entrons maintenant. Et quel que soit le modèle qui s'imposera après les nations, le vote des Belges indique aussi que le futur n'est pas pour tout de suite et que les crispations que nous traversons un peu partout sont plus que des nids-de-poule dans le ruban magnifique qui nous mène vers demain.

 

Il demeure que le nationalisme européen sera l'Alpha et l'Omega des nations. En tant que philosophie romantique née sur les débris de la Révolution française, il a façonné l'Europe moderne et les conflits qui, venant d'elle, ont bouleversé le monde entier. En tant qu'expression d'une crispation, ou du refus de dire adieu au monde prospère, calme et aisément compréhensible d'après 1945, au monde d'hier dirait Zweig, il affaiblit toute la société de l'intérieur, en Belgique, en Suisse ou en France et ne rend que plus inéluctable la déchéance de ces pays et leur soumission future à d'autres puissances et d'autres modèles. Il serait alors judicieux de tenter de façonner plus activement notre avenir au lieu, comme la femme de Lot dans la Bible, de nous transformer en statues de sel, immobiles et stériles parce que nous n'aurons pas résisté à notre nostalgie, si compréhensible fût-elle.

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08/06/2010

Time Magazine, les criminels étrangers et Oskar Freysinger

J’ai du mal à trouver un incipit pour évoquer le sujet d’aujourd’hui. Un sujet qui, immanquablement, va nous pourrir les mois qui viennent avec son carpet bombing d’affiches « Qualité suisse », ses mensonges proférés le doigt levé pour plus de vraisemblance, ses statistiques partiales et grossièrement enflées et ses violences verbales auprès desquelles les saloperies échangées au sujet des minarets feront vite figure de politesses. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers promet en effet d’être la « Mère de toutes les initiatives » du SVP, le couronnement de presque deux décennies qui, enfin et logiquement, met côte à côte les deux mots autour desquels s’est bâtie toute la rhétorique de ce parti. Le but sera donc de suggérer qu’il existe une équivalence entre criminels et étrangers, ce que les initiatives précédentes se sont chargées d’amorcer avec un succès remarquable.

Mais commençons par les Etats-Unis, dans l’Arizona, qui vit une situation très éclairante pour nous. Avec une frontière de 626 kilomètres avec le Mexique, l’Etat doit gérer une présence d’immigrants illégaux estimée à 460'000 individus, pour une population totale de 6.5 millions d’habitants, un taux par conséquent très élevé. Pour illégaux qu’ils soient, ces étrangers, de l’aveu même des agents interviewés par Time Magazine dans un sujet très documenté, ne posent aucun problème pour l’écrasante majorité d’entre eux, travaillent et sont intégrés. Tout ne se passait donc pas trop mal de l’avis général, jusqu’à la crise des subprimes et l’effondrement économique subséquent. Bien que le flux des immigrants ait chuté brutalement, la population commence à montrer des signes d’extrême nervosité.

Ainsi le 24 avril dernier, moins d’un mois après le meurtre toujours non élucidé d’un rancher immédiatement et arbitrairement mis sur le compte d’illégaux, le Gouverneur d’Arizona a signé une loi particulièrement sévère intitulée SB1070. Ce texte permet à tout agent de la loi de demander son titre de séjour à un étranger en se fondant « sur un soupçon raisonnable », et de l’arrêter si ce dernier n’a pas ses papiers en règle. Produit par des esprits épris de bon sens, dans le sens que lui donnerait Brando dans « Le Parrain », ce texte inscrit donc dans la loi le délit de sale gueule. Comment les agents de la loi peuvent-ils concevoir un « soupçon raisonnable » sans être contraint de considérer tout Mexicain croisé sur les trottoirs – et ça fait un paquet – comme un possible illégal. Plusieurs villes d’Arizona poursuivent désormais l’Etat en justice pour violation de la Constitution. Mais surtout, ce texte ne servira probablement à rien et risque d’empirer une situation internationale qui dépasse très largement les seules compétences étatiques. Ainsi ce texte est inopérant et impossible à mettre en pratique ; mais il possède l’avantage considérable de servir de marqueur politique.

Ce qui nous amène tout naturellement à Oskar Freysinger. Dans son interview accordée au Matin Dimanche, alors que le journaliste lui fait remarquer qu’il s’est trompé et que ceux qu’il avait décrits, dans un discours au Conseil national, comme étrangers étaient en réalité suisses, Oskar ne se démonte pas : Suisses peut-être, mais de passeport seulement, des naturalisés quoi. Ah, merci Oskar, car voilà le débat posé en des termes autrement plus explicites. On pensait devoir voter sur le renvoi chez eux de criminels endurcis, mais il n’en est rien. En effet, ce qu’Oskar révèle, avec ses ricanements nasaux habituels et son art de proférer des horreurs sur le ton de la blague de comptoir, c’est que l’objet réel de l’initiative est le suivant : qui sont les bons et les mauvais Suisses ? Quel que soit le problème dénoncé par Oskar, il indique très clairement que son but ultime n’est pas le renvoi des étrangers criminels : on nous demandera bientôt de redéfinir ce que signifie être Suisse et de rétrécir le spectre à l’extrême pour juguler, ou arrêter complètement, le flux migratoire. Même si les Français viennent de découvrir que ce genre d’initiative politique était parfaitement sans effet.

Ceux qui avaient voté contre les minarets pour défendre la laïcité réalisent maintenant tout étonnés que ce vote ne servait pas tant à interdire les minarets, ce qui sera très compliqué dans les faits, qu’à tenter péniblement de réaffirmer l’identité chrétienne de la Suisse en dégradant une minorité religieuse trop voyante. L’initiative sur le renvoi des criminels étrangers promet de tomber dans exactement le même travers : on nous parle de la sécurité du brave citoyen de base et de l’accueil de loups affamés et sans scrupules dans notre verte et paisible bergerie. Mais en réalité on se limite à un exercice strictement politicien de dénonciation dans le seul but de donner un tour de vis de plus à la ségrégation raciale et sociale en cours en érigeant le Suisse blanc et chrétien comme citoyen de première zone, auquel est soumis tout le reste. La sécurité du brave citoyen de base est même probablement menacée par une initiative qui dressera violemment les citoyens les uns contre les autres, pour le plus grand plaisir d’Oskar.

Pour les minarets, il ne s’agissait « que » de d’une question de principe, puisque la Suisse ne compte quasiment pas de minarets à ce jour et que les demandes de permis de construire n’encombrent pas l’administration. Dans le cas de cette nouvelle initiative pourtant, la question est très pratique et concerne la totalité de la population. J’ai épousé une étrangère qui va bientôt être naturalisée : que se passerait-il pour elle si l’initiative passe et qu’elle provoque un grave accident de la route ? Cette question concerne une écrasante majorité de Suisses, d’origine étrangère, doubles nationaux ou ayant épousé un étranger. Oskar lui-même, Autrichien de père, ne saurait échapper à cette rhétorique. Cette rhétorique, c’est le délit de sale gueule érigé en loi, comme en Arizona, une suspicion généralisée et encouragée par l’Etat, supposé garantir les droits et la liberté des citoyens. Une suspicion qui, évidemment, ne fait qu’aggraver une situation sociale déjà tendue et ne peut donc nullement contribuer à résoudre les problèmes qu’elle dénonce.

C’est la dernière incarnation de la dictature de l’émotion, qu’on peut aussi appeler le syndrome du mardi : un fait divers le samedi, une article le dimanche, une interpellation le lundi et une proposition de loi le mardi. En multipliant des initiatives aussi chaudes qu’inopérantes, une chose est certaine : le SVP aura tôt fait de rendre notre démocratie directe totalement inutile et déconsidérée. Ce qui est probablement son ambition sur le long terme, son désir d’homme fort et central n’étant un secret pour personne, ce désir étant parfaitement antinomique avec la notion même de démocratie directe.

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24/05/2010

News of the Word et la monarchie démocratique

C'est le printemps, la saison des narcisses (que les centaines d'empaffés de promeneurs que j'ai rencontrés aux Pléiades continuent de cueillir en dépit des interdictions, le diable leur dévore les entrailles), les jeunes cygnes sortent de leur oeuf, les voitures perdent leur toit, les pantalons deviennent minijupes et les sujets d'Elisabeth II découvrent, comme une série télévisée, le énième scandale de la famille royale d'Angleterre. Il ne s'agit cette fois que d'un dommage apparemment collatéral puisqu'on parle de Sarah Ferguson, ex-épouse du Prince Andrew, qui conserve le titre de duchesse d'York. Tombée de tout son poids (on la surnomme aussi la duchesse de Pork) dans le piège tendu par le tabloïd News of the World, Sarah a prétendu pouvoir arranger un rendez-vous avec son royal ex. Pour la modique somme de 500'000 livres sterling.

 

Le prince Andrew joue un rôle officiel comme ambassadeur du commerce et de l'industrie britanniques, c'est pourquoi un journaliste du tabloïd avait contacté Sarah dans l'espoir d'obtenir le fameux rendez-vous. Le site de News of the World livre une vidéo furtive de Sarah, assise sur un gros sofa, expliquant ses exigences financières avec un remarquable aplomb, qui fait croire qu'elle n'en serait pas à son coup d'essai. L'angle d'attaque du journal est étayé dans un édito d'une épouvantable mauvaise foi qu'on peut résumer ainsi : Sarah = une grosse salope cupide et vulgaire, le prince Andrew = un prince sobre, travailleur et ignorant des agissements de son ex. Voilà pour la galerie et pour garder la face. Le vrai message que cette vidéo – et l'intention du journal – délivrent est aveuglément clair : les “royals” sont totalement à la dérive et la génération qui est appelée à régner ne tient tout simplement pas la route.

 

Bien sûr, il ne s'agit ici que de Sarah Ferguson qui ne fait plus partie de la famille royale. Mais tous, sans exception, ont eu leur(s) scandale(s) médiatique(s), jusqu'à la génération des petits-enfants de la Reine où les tarés cotoient les idiotes. Même le prince William, pourtant très protégé par les médias et relativement aimé des foules, a déjà fait les frais d'un comportement discutable lorsque, par exemple, il a fait usage d'un hélicoptère de l'armée pour rendre visite à sa petite amie. “The Queen”, le film de Stephen Frears peut ainsi être vu comme une sorte d'hommage posthume à la Reine et à la monarchie, une élégie funèbre avant l'heure. C'est que la chose – la disparition de la monarchie britannique – est non seulement possible, elle est probablement inévitable.

 

C'est dans ces temps troublés que la nature très particulière de cette monarchie ressort vivement. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que l'Angleterre, qui a inventé la démocratie moderne, soit encore une monarchie. Ainsi le régime monarchique anglais est-il en réalité tout à fait démocratique, ayant subi, depuis plusieurs centaines d'années, une succession d'évolutions douces, en contradiction complète avec le modèle des révolutions continentales, brutales, courtes et suivies de longues stagnations. Cette monarchie-là a vu ses privilèges rétrécir comme neige au soleil depuis le règne de l'incroyable Henri VIII, mais – à part l'épisode cromwellien – sans effusion de sang, sans crise, sans bouleversements.

 

Ainsi, ce qui survit de nos jours de la monarchie anglaise est-il le résultat d'un véritable consensus démocratique et profond. Mais voilà, depuis trois cents ans, quel que soit le modèle, les monarchies suivent toutes le même chemin vers l'abysse. Aujourd'hui, que ce soit en Hollande, en Angleterre, en Norvège ou en Espagne, tout dépend plus que jamais de la personne même du monarque, cela parce que sa seule et unique fonction est de représenter. On exige du monarque un comportement absolument infaillible, une épouse irréprochable, une progéniture silencieuse, bref, on veut une carte postale rigide avec des drapeaux, des chapeaux, des carosses et des chevaux. Si le monarque est un benêt, un cuistre ou un ivrogne, tout l'édifice est menacé. En Angleterre, on le sait désormais avec une totale certitude, les monarques futurs sont tout cela, et même pire.

 

Mais comme on est en Angleterre, on ne va pas s'énerver. De toute façon, le pire est déjà arrivé lorsqu'il a été exigé de la Reine qu'elle paye ses impôts, lorsque le prince de Galles a déclaré vouloir être le tampax de son amante, lorsque le prince Harry a enfilé un uniforme nazi pour un bal masqué, et lors de tant d'autres très riches heures qui auront vu l'érosion rapide et définitive de cette passionnante institution. La suite ? Une république, un protectorat, un duché, la forme m'importe guère, je fais entièrement confiance à ce pays pour se réinventer sans plonger l'Europe entière dans le sang, sans décapiter ses anciens maîtres et sans débaptiser les noms de rue. Ce ne sera pas très triste, ce sera un nouveau départ. Ce qui serait triste, c'est que la fin se prolonge indéfiniment comme maintenant, avec ce cortège d'inutiles qui semblent avoir compris eux-mêmes que la fin est proche et qui bourrent leurs poches d'argenterie.

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19/05/2010

Huffington Post et la censure sur les blogs

Hier soir, j'ai reçu un appel commercial vers 20h30 alors que je mettais mon enfant au lit. Une jeune femme proposait de me vendre de l'huile d'olive artisanale “pour les familles qui apprécient la bonne cuisine italienne”. Elle faisait des efforts touchants pour accomplir sa tâche particulièrement ingrate mais je lui ai fait rapidement comprendre que j'avais déjà de l'huile d'olive avant de raccrocher et de reprendre l'opération du coucher. Elle avait mon numéro direct et privé et s'en servait tout simplement pour faire passer un message non insultant et personnel. De quel droit avais-je osé lui raccrocher au nez, elle qui ne faisait que s'adresser à moi le plus poliment du monde ?

 

En effet, à en croire une grande quantité de commentateurs de blogs, mon attitude envers cette gentille employée de télémarketing n'est rien d'autre qu'une censure grossière. La communauté des commentateurs est atrocement sensible à sa liberté d'expression et c'est bien normal. Ainsi, dès qu'un commentaire n'est pas immédiatement et intégralement publié, la réaction générale est un hurlement d'indignation qui fait résonner ces deux sinistres syllabes : censure ! Au-delà du côté puéril de cette réaction, il faudrait s'y arrêter un instant et comprendre pourquoi cette accusation est fondamentalement fausse et abusive.

 

De même que la jeune femme qui se sert de mon numéro de téléphone privé pour s'adresser à moi et me communiquer des informations que j'estime à la fois inutiles et intrusives, j'estime qu'une quantité non négligeable de commentaires postés sur mon blog répondent exactement aux mêmes définitions. Cela parce que commenter un blog est une possibilité et non un droit. Il ne peut y avoir de censure que dans la mesure où l'on enfreint un droit. Mais au nom de quel droit devrais-je laisser certains commentateurs m'abreuver de leur rancoeur et de leurs critiques à répétition ?

 

Un récent article paru dans Huffington Post rappelle la difficulté qu'ont les bloggeurs de certains pays arabes à s'exprimer librement. L'accusation de censure prend tout son sens lorsque certains se font sucrer leurs textes par des gouvernements ou des mouvements tels que le Hezbollah, ou se font initimider anonyment. Leur liberté d'expression est directement menacée et limitée, leur vie parfois même est mise en danger. A côté de ces situations, il y a quelque chose d'obscène à se faire traiter de censeur par un anonyme qui vient de vous écrire un commentaire bourré de points d'exclamation et d'accusations diverses et fleuries. Non, ce n'est pas de la censure que de lui sucrer son commentaire : c'est mon droit absolu en tant que rédacteur non rémunéré d'un texte éditorial.

 

L'accusation de censure tient d'autant moins qu'un commentateur n'a qu'à créer son propre blog pour s'y exprimer lui-même le plus librement du monde. Mais pour cela, l'abandon de l'anonymat est un pré-requis que la plupart ne s'aventureront jamais à franchir. Un bloggeur n'est pas un journal, il n'est la plupart du temps pas rémunéré. Il s'exprime à titre personnel sur des sujets divers et possède par conséquent le privilège de permettre à ses lecteurs de voir leurs réponses publiées ou non, parfois ou jamais. Le droit est du côté du bloggeur. Celui du commentateur est de penser ce qu'il veut du texte incriminé. Mais en aucun cas un commentateur ne possède un droit absolu de voir son commentaire publié.

10:48 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (6)

11/05/2010

Le Telegraph et l'euro comme ligne Maginot

Il y a quelque chose de poétique à réaliser que tout, en Europe, commence avec la Grèce. Dans les grands lignes mythologiques du moins et parfois aussi dans les désastres financiers. Parce que, passés les hors d’œuvre et l’entrée, le plat principal nous sera encore longtemps servi par l’Allemagne. C’est comme ça depuis la construction des nationalismes au XIXe et tout semble confirmer que ce pays garde la haute main sur notre continent. Les récentes déclarations et actions d’Angela Merkel laissent peu de doutes sur l’identité de celui qui, dans cet ensemble unique de peuples, porte vraiment la culotte.

 

Ainsi, lorsqu’elle déclarait que les pays qui ne respectent pas les critères de convergence devraient être expulsés de l’euro, elle brandit en creux une menace très grave et très réelle : si ces pays ne quittent pas l’euro ou ne s’en font pas exclure, alors nous, Allemands, nous en tirerons les conséquences et nous quitterons l’euro. Voilà ce qu’elle dit, la matronne, à la France, à l’Italie et à l’Espagne. Lorsque, quelques semaines plus tard, elle accède enfin aux prières paniquées de ses collègues, elle ne fait en réalité qu’enfoncer le clou : comme toujours, c’est nous qui devons réparer les dégâts.

 

Que le peuple allemand ne soit pas très joyeux à l’idée de devoir régler l’ardoise de la « ceinture d’ail », comme on appelle parfois le sud du continent, c’est un gros euphémisme. La colère désabusée de l'Allemagne est de celle qui va maintenant cuire doucement sous la chape pour déborder en un amer brouet anti-européen aux prochaines élections. On peut s’en lamenter, mais il demeure que la ligne Maginot n’a jamais fonctionné et ne fonctionnera jamais. La ligne Maginot, c’est l’euro lui-même, c'est-à-dire une invention avant tout politique et non financière ou économique, qui a pour mission de contenir la puissance économique allemande, totalement disproportionnée par rapport à celle de ses voisins.

 

Jusqu’à sa mise en circulation en 2002, l’euro existait en réalité déjà sous la forme du mark. Il faut avoir vécu en Europe de l’Est et se souvenir de ces pays où l’on payait tout en monnaies locales « péguées » sur le mark. Tous les achats supérieurs à environ 10 ou 20 marks se calculaient directement en marks, même à la télévision ou dans les publicités. On recevait son salaire calculé en marks, on payait son essence directement en marks et tout cela n’indiquait qu’une seule direction possible : dès leur adhésion à l’UE, tous ces pays en pleine croissance se convertiraient au mark ou se contenteraient de lier leur politique monétaire à celle du mark, bénéficiant de la stabilité allemande au sein de leurs propres économies en reconstruction.

 

L’euro, pour les fonctionnaires bruxellois et notamment pour la France – on se souvient que l’impayable Giscard voulait l’appeler l’ecu – avait comme mission politique première, au-delà de la convergence et de la stabilité, le maintien sous contrôle de la redoutable puissance industrielle allemande. Dix ans plus tard, de ce point de vue, l’échec est total, l’Allemagne étant désignée comme la seule puissance capable de redonner – pour combien de temps ? – de la crédibilité à l’euro sur les marchés financiers. Il est symptomatique à cet égard que, face à l’envolée des marchés boursiers du lundi 10 mai, la ministre française Christine Lagarde ait déclaré au Telegraph que cette réaction était excessive, comme si elle était blessée de voir que, de New York à Tokyo, on saluait la seule puissance de l’Allemagne.

 

Pour le reste, les élections britanniques dévoilent à quel point ce pays s’est effondré après l’envolée extraordinaire des années 2000. Voilà une grande puissance industrielle qui a littéralement bazardé ses bijoux de famille aux Allemands, mais aussi aux Chinois et aux Indiens en échange de la monoculture des services financiers, piètres employeurs et prompts à se dégonfler à la première secousse ou à se délocaliser, vers Genève notamment, à la première contraction fiscale. La France, enfoncée dans un déficit et une dette record, que certains estiment beaucoup plus importants que les chiffres officiels, a depuis longtemps perdu sa compétitivité industrielle dans son marasme politique constant, sa valse des ministres de l’économie, ses grèves massives à répétition, et sa fiscalité d’un autre âge.

 

Le sud de l’Europe est dans l’état que l’on sait. Reste pour l’Allemagne à se tourner vers l’Est, vers la Pologne et vers la Russie, vers les Balkans et vers l’Ukraine. Ça donne quoi ? Une bonne vieille politique rapalliste, du nom de l’accord de Rapallo en 1922, où l’Allemagne et la Russie s’allient économiquement et politiquement contre l’Europe. Cette politique fut quasiment l’unique feuille de route de la politique étrangère soviétique et cela ne devrait surprendre personne de voir un homme tel que Poutine la ressortir ainsi de ses placards. Pendant ce temps, l’Allemagne continue de produire des machines-outils et des berlines de luxe, c'est-à-dire une véritable richesse industrielle de qualité, exportée dans le monde entier. Qu’elle vende ses lave-linge et ses diesels en euro ou en mark ne changera rien : elle continuera à les produire et elle les vendra de toute façon. C’est l’un des messages les plus importants qu’il faudrait retirer du petit épisode grec.

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02/05/2010

Radio 74 et la censure religieuse

Il y a à Paris, rue des Beaux-Arts, un hôtel particulièrement élégant, logé dans un petit immeuble de rapport dont rien, de l’extérieur, ne laisse imaginer le luxe qu’y apprécient ses très riches visiteurs. Le client le plus célèbre de ce petit hôtel fut Oscar Wilde. Fuyant Londres et l’hypocrisie victorienne qui l’avait emprisonné, l’auteur de Dorian Gray avait échoué là, comme un cachalot sur la grève, mourrant lentement et ponctuant ses derniers souffles de quelques aphorismes dont lui seul avait le secret, comme le fameux : « Ou c'est ce papier peint qui disparaît, ou c'est moi ». Depuis, le papier peint a été changé mais lorsqu’on arpente ces couloirs, on se souvient aussi qu’il fut possible, il n’y a pas si longtemps, de se faire envoyer en prison et d’y contracter des maladies mortelles, uniquement parce qu’on avait une certaine orientation sexuelle en dépit du fait que l’on était l’un des auteurs les plus célébrés de son temps. On mesure alors l’énormité des changements survenus depuis.

 

En écoutant la radio entre Lausanne et Vevey, vendredi soir dernier, j’ai encore une fois réalisé combien ces changements, essentiellement positifs, sont fragiles et combien il semble désormais facile de revenir en arrière. C’est l’une des maladies les plus graves récemment contractée par beaucoup de mouvements conservateurs d’Europe et des Etats-Unis : on ne prône plus le status quo mais le retour en arrière. Ainsi les ondes qui parvenaient dans mon poste de radio en étaient-elles un des petits exemples les plus expressifs et les plus glaçants qui soient. Radio 74 (prononcer en anglais), diffuse depuis la Haute-Savoie et couvre une partie non négligeable de nos régions, bien mieux que beaucoup de stations commerciales. Ses programmes sont surtout chrétiens et l’on y entend une succession de « Reverend » y commenter la Bible en y trouvant des solutions toutes faites pour la vie de tous les jours, proposant de ces écrits une lecture quasiment littérale qui fait plus penser au Coran qu’à l’Evangile.

 

L’accent souvent sudiste de ces prêcheurs, leur façon de parler de « Christ » et du « Lord » à tout bout de champ me fait voyager bien loin du Léman et j’aime sentir ainsi le pouls de l’Amérique profonde, surtout lorsque les auditeurs ont la parole. Comme Radio 74 reprend les programmes en syndication d’une grande quantité de petites stations évangéliques américaines, on a la surprise d’entendre, à la hauteur d’Epesses, la voix traînante de Wendy, qui appelle depuis Fresno, California. Wendy appelle pour demander au grand prêtre si le plaisir qu’elle éprouve à lire de la fiction est recommandable.

 

D’une voix calme mais autoritaire, le speaker insiste un peu : « De quels livres en particulier voulez-vous parler ? ». « Harry Potter, par exemple. J’adore Harry Potter. Est-ce mal ? ». « Eh bien, Wendy, je suis très heureux que vous me posiez cette question. Je vais donc vous envoyer gratuitement un exemplaire de « Pourquoi Harry Potter est malsain », un livre qui explique avec beaucoup de clarté pourquoi cette lecture nous éloigne sans profit de la parole du Seigneur ». « Merci beaucoup, dit Wendy d’une voix qui fait penser qu’elle baisse la tête dans une bienheureuse contrition. Mais alors, les grands classiques de la littérature, qu’en pensez-vous ? ». « Quels grands classiques, par exemple ? ». « Je ne sais pas, Oscar Wilde ? ». « Oh, Wendy, dit-il alors d’un ton qui trahit une gêne extrême, oh, Oscar Wilde était un homosexuel déclaré, ses écrits sont marqués par cela. Je ne l’ai pas lu mais je connais l’histoire de Dorian Gray et je vous conseillerais de ne jamais lire ce genre de livre ».

 

On laissera le mot de la fin à Wilde lui-même, on lui doit au moins cela. Dans sa préface de Dorian Gray : « L'artiste est le créateur de belles choses. [...] il n'y a pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. Voilà tout. »

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20/04/2010

Le Star Tribune et la plainte pénale contre La Nation

Si certains abonnés de La Nation regrettaient sa relative confidentialité, ils pourront peut-être trouver un réconfort en voyant le nom de ce petit bimensuel, organe officiel de La Ligue Vaudoise, répété jusque dans le lointain Minnesota américain. En effet, même le Star Tribune de Minneapolis relate les faits : la Société pour les peuples menacés (SPM) et TRIAL, l’association suisse contre l’impunité, ont dénoncé les deux auteurs d’un article paru en 2008 dans La Nation auprès de l’Office du juge d’instruction du canton de Vaud. Et c’est historique puisque c’est la première fois qu’est intentée en Suisse une action en justice pour violation de l’article 261 du Code pénal qui dit ceci : « Celui qui (...) niera, minimisera grossièrement ou cherchera à justifier un génocide ou d’autres crimes contre l’humanité (...) sera puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire. »

Voilà La Nation au cœur d’un scandale médiatique international face auquel son équipe de bénévoles se retrouve tout à fait démunie. Il ne s’agit en effet que d’un petit journal imprimé sur une double page recto-verso en caractères austères, sans illustrations, sans gros titres. La ligne éditoriale est étroite : on y représente le point de vue d’une droite bourgeoise, chrétienne, traditionaliste et fédéraliste (pas ultranationaliste comme le relate Le Temps) et hors partis, même si cette prévention a de quoi faire sourire. La Nation est nourrie en articles par des contributeurs bénévoles – dont je fus – et même si, comme moi, on désapprouve à peu près tout des options proposées dans ces pages, on devrait saluer l’existence d’un vrai papier d’opinion, clairement marqué et publiant parfois des articles d’une grande qualité de style et de contenu.

C’est bien pour cette raison que j’avais littéralement sauté en l’air en lisant l’article incriminé, publié au printemps 2008. De quel droit ce petit journal d’opinion, qui se veut strictement local, se mettait-il en demeure de réécrire une histoire si lointaine de ses compétences ordinaires, en émettant de surcroît des avis tranchés et définitifs en totale contradiction avec des faits établis. Car les auteurs de l’article, Denis Ramelet et Nicolas de Araujo, n’y allaient pas de main morte : « Les fameux 8’000 musulmans prétendument tués à Srebrenica, c’est donc le nombre d’hommes qui manquent à l’appel dix jours plus tard ! » Plus loin, ils parlaient même d’un « pseudo-massacre », mot qui pèsera lourd dans les événements qui se déroulent aujourd’hui.

Les problèmes que soulève cet article étaient nombreux : d’une part, on niait des faits pourtant dûment établis, recensés, et dont les preuves matérielles ne manquent pas ; ensuite, les auteurs introduisaient ce déni dans le cadre de ce qu’ils qualifiaient de « lynchage médiatique » contre la Serbie et l’enjeu n’était pas de déterminer si oui ou non le massacre avait bien eu lieu, mais si ou non la Serbie était effectivement l’objet d’un tel lynchage. Ainsi le déni n’avait pour but que de soutenir cette thèse centrale et non pas de faire la lumière sur une supposée vérité autre ; enfin et surtout, voilà deux auteurs qui ne s’étaient jamais rendus sur place ou même dans la région, et dont l’unique compétence sur ce sujet se résumait à quelques lectures. En dépit de ce manque complet de légitimité, ils prononçaient des sentences sur un événement extrêmement grave et complexe.

Totalement pris au dépourvu par l’énormité de la chose et ne sachant pas comment rétorquer à une telle cuistrerie intellectuelle, j’avais trouvé refuge dans un poème que je reproduis ici :

« Du Danube à la mer, en passant par la Save,
On a vu s’étriper les peuples yougoslaves.
Puis on compta les morts et ce fut du joli,
Car le Serbe est féroce, et le Bosniaque aussi :

Il y en avait partout, du jardin à la cave,
Femmes, vieillards, enfants, hommes, peureux et braves.
On les a enterrés. Mais tout n’est pas fini.
On en retrouve encor’, par morceaux, tout petits.

De Belgrade à Zagreb, aujourd’hui, on en bave.
Les haines sont convexes et les poches, concaves.
Les entêtants refrains, les « c’est-pas-moi-c’est-lui »,
« C’est-lui-qu’a-commencé », ont partout refleuri.

Et même au bord du lac, sur la plus haute octave,
On vient nous ressasser cette chanson de zouaves :
Vous croyiez tout savoir, on vous avait menti !
S’exclament, doigts levés, deux touchants apprentis.

Le fait serait piquant s’il n’était pas si grave.
Car ces intentions sont celles dont on pave
L’enfer des raisonneurs, l’enfer froid de l’esprit,
De ceux qui savent tout. Et qui n’ont rien compris.

Il faut leur pardonner, d’une voix ferme et suave,
Leur tendre inexpérience, leur manque d’after-shave,
Rappeler qu’il est bon de défendre un ami.
Mais Auschwitz était vrai. Srebrenica aussi. »

Sans surprise, La Nation avait refusé de publier la chose. S’en suivit un assez long échange de lettres entre les auteurs et moi, ponctués d’appels téléphoniques avec des responsables de la rédaction, manifestement empruntés sur un sujet qu’ils ne maîtrisaient pas. Et puis, comprenant que La Nation n’était le véhicule de choix ni pour ces articles, ni pour mes réponses, je m’étais résolu au silence.

Jusqu’au 1er avril dernier, date à laquelle j’avais envoyé à la rédaction de La Nation et aux auteurs concernés la dépêche relatant la déclaration solennelle du Parlement de Serbie qui reconnaissait l’intégralité des faits tout en rejetant – avec raison à mon sens – le terme de génocide. Sans surprise encore, il m’avait été répondu, toujours sur un ton péremptoire, que cette déclaration était sans valeur parce qu’elle était « une des conditions posées par l’UE à l’adhésion de la Serbie », alors que Bruxelles n’a jamais fait d’une telle déclaration une condition sine qua non d’adhésion à l’UE. A nouveau donc, je m’étais résolu au silence en concluant ainsi : « Vous faites donc décidément bien œuvre de négationnisme. Et La Nation porte cette tache dans ses pages qui continueront de pourrir son nom jusqu'à ce que quelqu'un, au sein de la rédaction, comprenne la portée mortifère et insultante de vos paroles. » Jusqu’à ce matin, en découvrant que cet article fait finalement l’objet d’une plainte pénale. Et mes sentiments sont partagés.

Pour moi, l’article incriminé fait œuvre de négationnisme dans la mesure où, notamment pour des raisons idéologiques, les auteurs nient un fait historique attesté, sans pour cela mener une quelconque contre-enquête digne de ce nom, se limitant à quelques lectures et garnissant leur papier d’un grand nombre de notes de page pour faire sérieux. Pour les auteurs, voilà qui est très grave, et très triste. Mais c'est surtout le journal qui fait ici preuve d'un très regrettable manque de responsabilité éditoriale et morale. Pour autant, je n’ai jamais cru à la pénalisation de l’expression. C’est en bannissant et en condamnant des individus comme Faurrisson ou Irving qu’on fait d’eux des héros, et je ne doute pas, hélas, que la même chose arrivera pour Denis Ramelet qui tirera quelque orgueil à se voir ainsi traîner en place publique. Au contraire, en laissant à ces tristes sires une totale liberté d’expression, on permet à l’histoire d’avancer, d’accumuler des preuves et des témoignages, tandis que le tribunal fige la vérité, la rend intouchable, inapprochable. Les auteurs devraient être traînés dans un amphithéâtre et non pas dans un tribunal.

Et puis un procès va immanquablement tomber dans la ratiocination : génocide ou massacre ? 7'780 morts ou 8'153 ? etc, ce qui est exactement ce que désirent les négationnistes, c’est-à-dire créer une confusion sur les détails qui mènent, au bout du compte, à jeter un doute sur l’ensemble. Et l’ensemble, il faut le garder à l’esprit : La Nation a accepté de publier un article pseudo-scientifique et en réalité strictement idéologique, suintant l’incompétence et le parti pris. En acceptant ces lignes dans ses pages, La Nation a, sans le vouloir peut-être, prolongé l’œuvre de mort et de destruction commencée à Srebrenica par l’armée serbe de Bosnie, exactement comme ceux qui nient les chambres à gaz prolongent, par le verbe, l’œuvre nazie. Pour condamner cela, on peut aller au tribunal. Mais on doit avant tout espérer que la vérité historique s’impose d’elle-même et que ce massacre ne soit jamais plus mis en doute, ce qui est la pire façon de l’oublier, de laisser les victimes à leurs souffrances et les bourreaux impunis.

14/04/2010

Les Inrocks et les bobos

Riche. C’est la première étiquette dont j’ai été affublé. J’avais environ 8 ans, c’était à l’école primaire de Prilly, dans le laborieux occident lausannois. Seul enfant de ma classe à vivre dans une maison, l’un des rares Suisses de souche dans une école où les immigrés du sud de l’Europe étaient la majorité, entassés dans les barres d’immeubles de la Rochelle ou de Mont-Goulin, mon cas fut vite réglé. Quelques années plus tard, à Champittet, école privée du coquet orient lausannois, mon petit vélo faisait tache au milieu des BMW et des Jaguars qui déposaient mes petits camarades. Et puis les vieilles chaussures héritées de mes grands frères faisaient ringard à côté des Adidas et des Puma flambant neuves qui m’entouraient. Trop ceci et puis pas assez cela. L’adolescent que j’étais et qui, comme tout adolescent, ne rêvait que de ressembler à ses amis, souffrait – un peu – de ces inadéquations sociales.

Il en va ainsi de chaque étiquette : on n’en souffre que dans la mesure où on ne l’assume pas. On est toujours le crétin de quelqu’un, le snob de quelqu’un, l’étranger de quelqu’un, le salaud, le riche, le pauvre, le saint, le diable, etc. C’est toujours un peu vrai, un peu faux. Mais c’est ainsi : nous jugeons tout le monde, tout le temps. Pendant des siècles, une bonne étiquette vous assurait la richesse et le pouvoir, une mauvaise vous condamnait à la pauvreté, ou à une mort infamante. Aujourd’hui les étiquettes ont perdu de leur pouvoir. On les a remplacées par un seul et unique déterminant : l’argent. C’est facile, comptable, visible, et heureusement mobile. Mais on ne se passe pas du plaisir de juger nos semblables, de les ranger dans des vitrines de verre avec une aiguille à travers le thorax, les ailes bien déployées pour mieux les admirer ou les moquer.

Un des problèmes de l’étiquette consiste en sa définition. Qu’est-ce exactement qu’un parvenu, un geek, un facho, un gaucho ? Et puis, qu’est-ce qu’un bobo ? Voilà une étiquette dont on prédisait la mort rapide mais qui s’est confortablement installée dans notre vocabulaire. Les Inrocks en ont récemment fait le sujet d’un dossier très bien fait. Il en ressort que bobo désigne à peu près toute personne âgée de 25 à 45 ans, sortant de l’université et vivant en ville. Ce qu’on entend le plus souvent par ce terme me définit somme toute fort bien : bourgeois d’éducation, universitaire, sensible aux questions sociales et économiques, soucieux de sa qualité de vie, politisé mais à angle variable, inquiet de l’avenir, antiraciste tout en ne sachant pas exactement ce que cela recouvre, artistiquement exigeant tout en vouant une passion inavouable pour Abba ou SAS, bref, fondamentalement bourgeois, désireux de ne pas l’être dans sa caricature et souvent hypocrite dans ce perilleux exercice.

Le saint patron des bobos est certainement Jésus Christ : issu de la classe dominante, son père est très puissant mais lui a de la peine à l’assumer, naissant dans une mangeoire, refusant les honneurs, soucieux des humbles et mangeant toujours bio et local, même s’il ne rechigne pas, à l’occasion, de boire un petit coup de rouge avec ses amis ; et puis très en colère contre la société marchande même si sa propre start-up a plutôt bien réussi. Ainsi c’est un problème moral : le bobo est mal à l’aise parmi l’arrogance et le confort des riches, mal à l’aise pami la misère sociale et culturelle des pauvres, le cul entre deux chaises, sûr de rien et désireux de tout. Cette indécision et cette hypocrisie trouvent leur expression dans ce qu’on recouvre sous le terme de « politiquement correct », ce souci de ne pas heurter les sensibilités et d’éviter la ségrégation sociale ou, plus pompeusement exprimé, de retirer à la classe dominante dont on est issu les outils les moins reluisants de sa domination. Aujourd’hui, le politiquement correct sert de « piñata » médiatique de premier choix, du nom de ces effigies que les Mexicains massacrent à coup de battes de baseball lors des anniversaires.

La question qu’on devrait se poser, c’est de savoir ce qui se passe lorsque les bobos abandonnent leur mauvaise conscience et lorsque le politiquement correct disparaît. Ou plus exactement, lorsque la classe dominante reprend un à un tous les outils de sa domination, assume son pouvoir sans aucun complexe et s’asseoit confortablement sur le reste du monde, le cœur noyé de jouissance et d’amour de soi. Il se passe en fait exactement ce qui est en train de se passer à travers toute l’Europe, où les populistes nationalistes de tous bords ont des autoroutes devant eux, où les peuples bandent leurs biceps suant, rêvant à l’honneur, au passé et à la vengeance, où les millionaires sont désormais milliardaires et la classe moyenne est pauvre, où Bruxelles se noie lentement sous son propre poids en papier, où agonise tout ce qui, confusément, maladroitement, fragilement, représentait un reste de conscience des guerres mondiales. Et où dansent et chantent les parents des bobos d’après-demain.

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04/04/2010

Le Nouvel Obs et le massacre de Srebrenica

Dans notre époque de surinformation, le négationnisme a le vent en poupe. Il a pour visages Faurrisson, Meyssan, Irving ou même Marion Cotillard et adopte toujours une posture identique, très girardienne : seul contre tous, je porte la vérité cachée que je viens vous révéler. Forcément, ça pose. En tout cas, ça permet de paraître intelligent, impertinent, et pas dupe des manipulations médiatico-politiques dont les coutures de fil blanc ne vous avaient pas échappé, à vous. De la négation des chambres à gaz à celle des attentats du 11-Septembre en passant par Srebrenica, le négationnisme est en train de devenir une véritable contre-religion, une nouvelle identité pour tous ses adeptes qui y voient une espèce de rédemption au sein d'un monde désenchanté.

Le massacre de Srebrenica a une place particulière parmi ces victimes collatérales des grands conflits. En effet, encore plus que les attentats du 11-Septembre, le massacre de Srebrenica est un fait documenté et d'une clarté historique à peu près totale. Voilà un événement qui, une fois achevé, apporte ses cohortes de témoins, ses cadavres, ses vidéos, ses transmissions d'ordres militaires, sa cartographie précise, ses auteurs, bref, le massacre de Srebrenica est devenu en 15 ans le plus évident, le plus documenté et le plus indéniable des événements sanglants survenus durant les guerres de Yougoslavie. Et comme cela, manifestement, ne suffisait pas à faire taire les mécontents, ceux qui ne parviennent pas à se faire à l'idée que ce qui s'est passé s'est vraiment passé, le Parlement serbe a fait cette semaine une déclaration solennelle - à une voix de majorité près - qui reconnaît l'intégralité des faits en adoptant la version établie par le TPIY.

Le Nouvel Obs, comme toute la presse, rapporte cette déclaration, le peu de crédit que lui donnent les victimes et la morgue avec laquelle la reçoivent ceux que rien, jamais, ne convaincra du contraire. On peut évidemment se tourner vers la loi et déclarer, comme c'est le cas dans certains pays pour certains crimes, que nier est passible de poursuites pénales. Je suis fondamentalement contre cette option législative. Bien au contraire, c'est parce que Faurrisson et consorts sont libres de s'exprimer qu'ils forcent les historiens et les législateurs à accumuler le plus de preuves possibles de la vérité. Cette oeuvre-là est fondamentale et bénéficie directement de cette contrainte, en soi une abomination totale et une prolongation des crimes commis.

C'est que le négationniste, contrairement à son credo de base, ne s'intéresse nullement à la vérité. A peu près tous les négationnistes reconnus et assumés trouvent leur origine à droite de l'échiquier politique. Pour cette frange extrême, il se cache dans le combat contre la vérité acceptée un autre type de combat, celui qui est mené par ces troupes-là contre l'Etat, ennemi suprême. Déclarer que Srebrenica n'a pas eu lieu, ce n'est pas du tout, pour les négationnistes, une insulte faite aux victimes et à la vérité. C'est un embarras bienvenu dans les affaires de l'Etat qui doit soudain désigner des coupables lèse-vérité établie en les adoubant automatiquement au rang de martyre de la liberté d'expression. Aujourd'hui, on pare même cette scélératesse du nom de "combat contre le politiquement correct", alors qu'il ne s'agit qu'un vulgaire mensonge.

08:04 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (25)