14/04/2010

Les Inrocks et les bobos

Riche. C’est la première étiquette dont j’ai été affublé. J’avais environ 8 ans, c’était à l’école primaire de Prilly, dans le laborieux occident lausannois. Seul enfant de ma classe à vivre dans une maison, l’un des rares Suisses de souche dans une école où les immigrés du sud de l’Europe étaient la majorité, entassés dans les barres d’immeubles de la Rochelle ou de Mont-Goulin, mon cas fut vite réglé. Quelques années plus tard, à Champittet, école privée du coquet orient lausannois, mon petit vélo faisait tache au milieu des BMW et des Jaguars qui déposaient mes petits camarades. Et puis les vieilles chaussures héritées de mes grands frères faisaient ringard à côté des Adidas et des Puma flambant neuves qui m’entouraient. Trop ceci et puis pas assez cela. L’adolescent que j’étais et qui, comme tout adolescent, ne rêvait que de ressembler à ses amis, souffrait – un peu – de ces inadéquations sociales.

Il en va ainsi de chaque étiquette : on n’en souffre que dans la mesure où on ne l’assume pas. On est toujours le crétin de quelqu’un, le snob de quelqu’un, l’étranger de quelqu’un, le salaud, le riche, le pauvre, le saint, le diable, etc. C’est toujours un peu vrai, un peu faux. Mais c’est ainsi : nous jugeons tout le monde, tout le temps. Pendant des siècles, une bonne étiquette vous assurait la richesse et le pouvoir, une mauvaise vous condamnait à la pauvreté, ou à une mort infamante. Aujourd’hui les étiquettes ont perdu de leur pouvoir. On les a remplacées par un seul et unique déterminant : l’argent. C’est facile, comptable, visible, et heureusement mobile. Mais on ne se passe pas du plaisir de juger nos semblables, de les ranger dans des vitrines de verre avec une aiguille à travers le thorax, les ailes bien déployées pour mieux les admirer ou les moquer.

Un des problèmes de l’étiquette consiste en sa définition. Qu’est-ce exactement qu’un parvenu, un geek, un facho, un gaucho ? Et puis, qu’est-ce qu’un bobo ? Voilà une étiquette dont on prédisait la mort rapide mais qui s’est confortablement installée dans notre vocabulaire. Les Inrocks en ont récemment fait le sujet d’un dossier très bien fait. Il en ressort que bobo désigne à peu près toute personne âgée de 25 à 45 ans, sortant de l’université et vivant en ville. Ce qu’on entend le plus souvent par ce terme me définit somme toute fort bien : bourgeois d’éducation, universitaire, sensible aux questions sociales et économiques, soucieux de sa qualité de vie, politisé mais à angle variable, inquiet de l’avenir, antiraciste tout en ne sachant pas exactement ce que cela recouvre, artistiquement exigeant tout en vouant une passion inavouable pour Abba ou SAS, bref, fondamentalement bourgeois, désireux de ne pas l’être dans sa caricature et souvent hypocrite dans ce perilleux exercice.

Le saint patron des bobos est certainement Jésus Christ : issu de la classe dominante, son père est très puissant mais lui a de la peine à l’assumer, naissant dans une mangeoire, refusant les honneurs, soucieux des humbles et mangeant toujours bio et local, même s’il ne rechigne pas, à l’occasion, de boire un petit coup de rouge avec ses amis ; et puis très en colère contre la société marchande même si sa propre start-up a plutôt bien réussi. Ainsi c’est un problème moral : le bobo est mal à l’aise parmi l’arrogance et le confort des riches, mal à l’aise pami la misère sociale et culturelle des pauvres, le cul entre deux chaises, sûr de rien et désireux de tout. Cette indécision et cette hypocrisie trouvent leur expression dans ce qu’on recouvre sous le terme de « politiquement correct », ce souci de ne pas heurter les sensibilités et d’éviter la ségrégation sociale ou, plus pompeusement exprimé, de retirer à la classe dominante dont on est issu les outils les moins reluisants de sa domination. Aujourd’hui, le politiquement correct sert de « piñata » médiatique de premier choix, du nom de ces effigies que les Mexicains massacrent à coup de battes de baseball lors des anniversaires.

La question qu’on devrait se poser, c’est de savoir ce qui se passe lorsque les bobos abandonnent leur mauvaise conscience et lorsque le politiquement correct disparaît. Ou plus exactement, lorsque la classe dominante reprend un à un tous les outils de sa domination, assume son pouvoir sans aucun complexe et s’asseoit confortablement sur le reste du monde, le cœur noyé de jouissance et d’amour de soi. Il se passe en fait exactement ce qui est en train de se passer à travers toute l’Europe, où les populistes nationalistes de tous bords ont des autoroutes devant eux, où les peuples bandent leurs biceps suant, rêvant à l’honneur, au passé et à la vengeance, où les millionaires sont désormais milliardaires et la classe moyenne est pauvre, où Bruxelles se noie lentement sous son propre poids en papier, où agonise tout ce qui, confusément, maladroitement, fragilement, représentait un reste de conscience des guerres mondiales. Et où dansent et chantent les parents des bobos d’après-demain.

18:26 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (6)

04/04/2010

Le Nouvel Obs et le massacre de Srebrenica

Dans notre époque de surinformation, le négationnisme a le vent en poupe. Il a pour visages Faurrisson, Meyssan, Irving ou même Marion Cotillard et adopte toujours une posture identique, très girardienne : seul contre tous, je porte la vérité cachée que je viens vous révéler. Forcément, ça pose. En tout cas, ça permet de paraître intelligent, impertinent, et pas dupe des manipulations médiatico-politiques dont les coutures de fil blanc ne vous avaient pas échappé, à vous. De la négation des chambres à gaz à celle des attentats du 11-Septembre en passant par Srebrenica, le négationnisme est en train de devenir une véritable contre-religion, une nouvelle identité pour tous ses adeptes qui y voient une espèce de rédemption au sein d'un monde désenchanté.

Le massacre de Srebrenica a une place particulière parmi ces victimes collatérales des grands conflits. En effet, encore plus que les attentats du 11-Septembre, le massacre de Srebrenica est un fait documenté et d'une clarté historique à peu près totale. Voilà un événement qui, une fois achevé, apporte ses cohortes de témoins, ses cadavres, ses vidéos, ses transmissions d'ordres militaires, sa cartographie précise, ses auteurs, bref, le massacre de Srebrenica est devenu en 15 ans le plus évident, le plus documenté et le plus indéniable des événements sanglants survenus durant les guerres de Yougoslavie. Et comme cela, manifestement, ne suffisait pas à faire taire les mécontents, ceux qui ne parviennent pas à se faire à l'idée que ce qui s'est passé s'est vraiment passé, le Parlement serbe a fait cette semaine une déclaration solennelle - à une voix de majorité près - qui reconnaît l'intégralité des faits en adoptant la version établie par le TPIY.

Le Nouvel Obs, comme toute la presse, rapporte cette déclaration, le peu de crédit que lui donnent les victimes et la morgue avec laquelle la reçoivent ceux que rien, jamais, ne convaincra du contraire. On peut évidemment se tourner vers la loi et déclarer, comme c'est le cas dans certains pays pour certains crimes, que nier est passible de poursuites pénales. Je suis fondamentalement contre cette option législative. Bien au contraire, c'est parce que Faurrisson et consorts sont libres de s'exprimer qu'ils forcent les historiens et les législateurs à accumuler le plus de preuves possibles de la vérité. Cette oeuvre-là est fondamentale et bénéficie directement de cette contrainte, en soi une abomination totale et une prolongation des crimes commis.

C'est que le négationniste, contrairement à son credo de base, ne s'intéresse nullement à la vérité. A peu près tous les négationnistes reconnus et assumés trouvent leur origine à droite de l'échiquier politique. Pour cette frange extrême, il se cache dans le combat contre la vérité acceptée un autre type de combat, celui qui est mené par ces troupes-là contre l'Etat, ennemi suprême. Déclarer que Srebrenica n'a pas eu lieu, ce n'est pas du tout, pour les négationnistes, une insulte faite aux victimes et à la vérité. C'est un embarras bienvenu dans les affaires de l'Etat qui doit soudain désigner des coupables lèse-vérité établie en les adoubant automatiquement au rang de martyre de la liberté d'expression. Aujourd'hui, on pare même cette scélératesse du nom de "combat contre le politiquement correct", alors qu'il ne s'agit qu'un vulgaire mensonge.

08:04 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (25)

27/03/2010

Fox News et le coût de la peine capitale

Hank Skinner revient de loin, mais pourrait bientôt y retourner. Cet homme qui a vu son exécution capitale ajournée par la Cour Suprême à une heure de la sentence, exactement comme Troy Davis l’année dernière, nous permet de remettre ce vaste sujet sur le métier et de continuer à réflechir à l’un de ces fondements de l’organisation sociale. Peut-être encore plus que la religion, la question de la peine de mort est un sujet qui divise la société. Même en Suisse, si vous vous ennuyez dans un dîner, vous pouvez être certain de pimenter la conversation au-delà de vos espérances si vous balancez au milieu du dessert : « Pensez-vous qu’on devrait rétablir la peine de mort ? »

Un long article paru sur le site de Fox News, la chaîne conservatrice par excellence, qui compte Sarah Palin parmi ses éditorialistes, apporte un élément nouveau dans la discussion : le coût exorbitant d’une exécution capitale, procès inclus. Une étude au Maryland révèle que les cinq dernières exécutions qui ont eu lieu dans ce petit état auront coûté pas moins de 186 millions de dollars au contribuable, c’est-à-dire 37,2 million par exécution. En général, dans les 35 états américains qui la pratiquent, on calcule qu’un procès en peine capitale coûte entre 1 et 2 millions de dollars de plus qu’un procès en réclusion à perpétuité.

Mais le chiffre le plus absurde nous provient de la Californie. Dans cet état pratiquement en faillite, les 700 détenus qui attendent leur exécution se savent en réalité à l’abri : on n’y exécute en effet que 1% des condamnés. Dans un système carcéral pléthorique à l’excès (excellent reportage photo dans le NY Times la semaine dernière où l’on voit des salles de gym transformées en dortoirs), les accusés plaident la peine capitale dans le seul but d’avoir une chambre seul. Si Schwarzie franchissait le pas et concrétisait l’abolition dans les faits par une abolition légale, il ferait économiser 1 milliard à son état. Ainsi, dans une Amérique aux abois pour retaper son déficit budgétaire, le coût de la peine capitale est sensé apporter de l’eau au moulin des abolitionnistes.

Sensé, seulement. Parce que dans les faits, et un petit sondage express de Fox News le révèle avec clarté, les Américains préfèrent s’endetter plutôt que d’abandonner cette option. Ils sont en effet entre 70% et 80% qui soutiennent la peine de mort, et ce chiffre ne semble pas beaucoup évoluer. Chez nous qui l’avons abolie il y a longtemps, je ne serai pas surpris de savoir que la majorité de la population est également en faveur de la peine capitale, comme en France où seule une promesse électorale et un ministre convaincu ont permis son abolition, au sein d’une population, à l’époque en tout cas, largement anti-abolitionniste.

On peut relever ici cette contradiction centrale et constitutive de la droite dure américaine qui, d’une main, tape autant qu’elle le peut sur le « Big Government », et de l’autre, dépense sans compter pour la guerre ou la peine de mort en remettant par ce biais une quantité insensée de prérogatives dans les mains de l’Etat. Le débat sur le système de santé nous a offert d’ailleurs un spectacle assez semblable, les Républicains hurlant comme des fous (vraiment, comme des fous, assimilant Obama à Hitler et Staline dans les réunions du « Tea Party Movement »), et manoeuvrant la politique politicienne la plus mesquine et la plus kafkaïennement gouvernementale en obligeant la loi à repasser devant les élus, même si le résultat est déjà acquis. En attendant, Hank Skinner, même en sursis, même gracié, est déjà mort d’avoir attendu la mort avec certitude.

18:08 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (10)

22/03/2010

TF1 et l'échec complet des Grandes Manoeuvres élyséennes

Le gouvernement français s’est pris une rouste historique aux régionales et je soupçonne un ancien Président de la République de s’en réjouir bruyamment. Bien sûr, la gauche est remontée et à fait un très joli score, signalant le début de l'échec de "la rupture", mais c’est surtout l’échec des calculs politiciens du gouvernement en place qui a été si clairement illustré. Celui qui doit s’en réjouir comme personne, plus encore que Martine Aubry, c’est Jacques Chirac. Non seulement son successeur détesté se prend les pieds dans le tapis, mais un des points essentiels de sa politique se trouve confirmé avec une exactitude mathématique.

Le Front National, depuis bientôt trente ans, représente, grâce à son génial président, l’un des pivots incontournables de la politique électorale française. Mitterrand s’en est abondamment servi comme bélier contre le centre droit, et le centre droit s’en est abondamment servi comme épouvantail pré-électoral. Le Pen a très bien su tirer parti de cette position d’arbitre, distribuant, avec sa faconde inimitable, les bons et surtout les mauvais points.

Arrive un nouveau venu qui pense, qui est certain que tout cela n’est qu’une question de stratégie électorale et qui, à la façon d’un Karl Rove, va créer un « spin » extraordinaire en s’attribuant les thèses principales du Front National tout en les nettoyant de tout contenu scandaleux et, surtout, en offrant à ses électeurs l’absolution d’une décomplexion tant attendue. Dans un premier temps, ça fonctionne si bien que le nouveau venu se retrouve installé à l’Elysée, et le Front National est déclaré cliniquement mort.

Cette stratégie n’avait en réalité rien de nouveau. On se souvient de l’épisode malheureux de Charles Millon et de son exclusion du RPR après son alliance avec le FN dans sa région Rhône-Alpes. Les tentatives et les tentations dans ce genre ont été très, très nombreuses à droite en trente ans. Un seul, vraiment, un seul homme a clairement et définitivement tracé une ligne à ne pas franchir. En effet, Jacques Chirac a été le seul politique de droite, assumant des responsabilités de chef de parti, qui toujours déclaré une hostilité non négotiable avec le Front National.

Cette position lui a valu de devenir « le meilleur ennemi » de Le Pen, selon les propres dires ce dernier. En coulisse, bien des choses se sont peut-être passées que nous découvrirons un jour. Mais en extérieur, Chirac a été jusqu’à déclarer, en tant que Président de la République, que le Front National était un parti « raciste et xénophobe », au grand scandale de ses troupes, toujours soucieuses de ménager les extrêmes au sein de leur propre camp. Pourtant, avec deux élections présidentielles gagnées, force est de constater que cette attitude a payé : elle a durablement stigmatisé le Front National comme infréquentable, tout en offrant à la gauche la garantie que l’on n’irait pas plus loin que le strict nécessaire.

Et lorsque sur TF1 les porte-flingues élyséens tentent de minimiser la débâcle des régionales, ils font bien attention de concentrer leurs efforts sur l’Alsace et sur la gauche, mais ne pipent presque pas mot du Front National. Ils ont fini eux aussi par comprendre : la stratégie électoraliste ne paye plus. L’Elysée pensait qu’il suffisait de se parer des plumes du coq pour lui ressembler. Mais ce que ces élections révèlent, c’est que les électeurs du Front National n’ont pas envie d’entendre quelques promesses lancées sur un ton martial.

Les électeurs du Front National attendent des résultat concrets, pas juste une légère baisse de la criminalité. Ces résultats sont très simples à comprendre : expulsion des étrangers, arrêt complet de l’immigration et préférence nationale à tous les niveaux. Ce n’est pas plus compliqué que cela, et c’est partout pareil : il existe partout un fond de plus ou moins 10% de racistes endurcis dans la population, comme l’ont démontré les élections de 2002, et seule une combinaison de circonstances exceptionnelles, économiquement et politiquement, permettent à cette frange de prendre le pouvoir. En attendant, il est dangereusement illusoire de croire qu’on peut faire autre chose que leur opposer une fin absolue de non-recevoir. Et pour que l’ironie soit complète : ça marche même pour les élections.

13:26 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (12)

07/03/2010

Time Magazine, l'UE et les nationalismes

Le 24 février dernier, on a rompu de tristes lances dans l’enceinte du Parlement européen. Herman van Rompuy, premier Président du Conseil de l’Europe, se faisait prendre à partie par un député anglais de l’extrême-droite, Nigel Farage : « Vous avez le charisme d'une serpillière humide et l'aspect d'un petit employé de banque (…) Vous êtes l'assassin de la démocratie européenne et de toutes les nations européennes (…) », et de terminer en clamant que la Belgique, dont van Rompuy fut Premier ministre, est un « non-pays ». Le tout récité avec un sourire en coin, certain déjà que son petit coup d’éclat aura les faveurs enthousiastes de la grande Internationale des internautes identitaires qui passent leurs journées à se refiler tout ce que la Toile recèle de saloperie raciste – et ça fait un paquet – faisant ainsi la démonstration la plus éclatante, et l’abus le plus scandaleux, de la bénédiction absolue que représentent l’abolition des frontières et la liberté de l’information, démons de cette construction européenne haïe qu’ils combattent avec la dernière énergie.

 

Il y en a que ces rodomontades font pleurer, comme moi, d’autres que ça fait hurler de rire, comme les fachos précités, et d’autres que cela laisse songeurs et empruntés. Dans sa dernière livraison, Time Magazine se veut une expression médiane du sentiment qui habite l’administration américaine dans son rapport avec l’Union Européenne. Le dossier ne se concentre pas seulement sur les rapports entre Obama et Sarkozy ou Merkel, mais tente de faire une sorte de bilan des récentes années avec comme fil rouge la fameuse question que posait Henry Kissinger : « Si je veux appeler l’Europe, j’appelle qui ? » Et le bilan que dresse le magazine, on s’en doute, est bien sinistre et déconfit, même s’il appelle à plus de coopération et de bonne volonté. On sent bien pourtant que le cœur n’y est pas et que les Américains, soucieux de leur propre étoile faiblissante et des changements survenus ces dernières années, en Asie notamment, sont en train de perdre leur foi en la relation transatlantique, commençant à lui envisager des remplaçants.

 

Les coups de sang « à la Farage » font partie intégrante de ce bilan. Les Américains ne comprennent pas comment il est possible que les Européens persistent à ne parler que d’eux-mêmes à eux-mêmes, négligeant presque complètement la politique extérieure qui est pourtant le terrain par excellence de l’expression du pouvoir et de l’influence. En fait, l’UE est aujourd’hui pour les Américains et les Chinois ce que la Yougoslavie fut pour l’UE : un puzzle de petits états très semblables de loin, mais belliqueux, fiers de leurs spécificités et comme englués dans ce que Vladimir Dimitrijevic m’avait défini un jour comme « la surhistoire », c’est-à-dire un trop-plein de malentendus historiques et de haines jamais digérées. Et comme Mitterrand qui déclarait vers 1993 que la question yougoslave était « trop compliquée », refusant presque d’essayer de comprendre, on sent derrière l’attitude polie mais découragée de l’administration américaine la même lassitude : « Qu’ils s’entretuent, on négociera bien quelque chose avec le vainqueur », semblent-ils murmurer.

 

C’est là que Farage et ceux qui lui ressemblent ont un rôle particulièrement pervers. Pourfendant à longueur de discours, de blogs et de vidéos les dysfonctionnements de l’UE, s’asseyant sur les législations jusqu’à étouffement, promouvant la politique de l’obstruction et du refus de principe, saisissant la moindre occasion pour éperonner les susceptibilités nationales, ils sont en réalité la première cause du blocage institutionnel, politique et militaire de l’Union. Héritiers d’une Europe pré-révolutionnaire noyée dans des mythes nationaux, ils personnifient à eux seuls la boutade Rumsfeld sur « la vieille Europe », une sorte de diva irascible sur le retour, jalouse de ses vieux bijoux et de ses vieux souvenirs de gloire enfuie, replète de mépris frustré pour ceux qui lui prennent la place et soucieuse, comme la reine dans Blanche-Neige, de son seul reflet dans le miroir.

 

Et pourtant, pour tous ceux qui, comme moi, ont bien connu la traversée de l’Europe ponctuée des arrêts aux frontières toutes les quatre heures, le passage à 120 km/h à travers ce qui fut le rideau de fer, près de Trieste, procure une joie très profonde, une gratitude immense et un sentiment d’optimisme incurable. Le Time rappelle que l’Europe s’est essentiellement construite autour de l’Allemagne et du désir de ne plus jamais laisser les intérêts particuliers, les débordements institutionnels et les mythes nationaux plonger le continent, et le monde entier derrière lui, dans une guerre atroce. L’abolition des frontières est un élément crucial de ce processus historique, accompagné de tant d’autres, moins visibles, moins symboliques et néanmoins essentiels. Et Farage aura au moins le mérite de rappeler que, comme semble le négliger le Time, les buts premiers de la construction européenne que sont la paix et la prospérité partagées, ici comme à l’Est, ne demeurent jamais qu’à moitié atteints.

19:00 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)

28/02/2010

The Guardian et l'horlogerie suisse de luxe

Il y a plusieurs années que je ne porte plus ma montre que pour des occasions. Je l’avais dénichée chez un antiquaire du bazar d’Istanboul, sans bracelet et toute rouillée : une Zénith carrée et bombée des années 50 en acier à cadran noir et date à 4h30, un bijou vintage d'efficacité mécanique et de simplicité graphique. De retour en Suisse, je l’avais envoyée à la manufacture qui, avant son rachat par LVMH, l’avait entièrement révisée, nettoyée et polie, et en plus avait remplacé le mouvement mécanique, le tout pour 220 francs. Je ne la porte plus parce que j’ai envie de la donner un jour à mon fils et que c’est un objet très sensible à l’humidité et aux chocs, et qui me coûte 150 francs à chaque révision. Et parce que mon téléphone et mon ordinateur me donnent l’heure avec plus d’exactitude.

J’ai la vanité de me croire assez représentatif de l’état d’esprit de beaucoup de clients de l’industrie horlogère suisse. A en lire les statistiques et les articles sur le sujet, 2009 a été la pire année pour l’horlogerie suisse depuis 70 ans avec un recul des exportations d’environ 25%. Dans un article paru dans le Guardian, le journaliste Jeremy Langmead, ouvertement adorateur des montres suisses, évoque ces chiffres avec une angoisse palpable. Bien sûr, la crise financière est largement responsable de cette conjoncture, les banquiers ayant eu d’autres soucis l’année dernière que d’hésiter entre une Rolex Daytona ou une Patek Philippe Calatrava. Parce que ce sont eux les clients privilégiés de notre horlogerie, ceux pour lesquels, encore aujourd’hui, des dizaines de petites marques de grand luxe voient le jour chaque années, avec plus ou moins de bonheur.

Et derrière cette conjoncture que les observateurs nous promettent passagère, il y a peut-être un diagnostic plus sombre. Il y a dix ans, pour un magazine libanais, j’avais réalisé un reportage sur l’horlogerie suisse et j’avais été littéralement estomaqué. Pour moi, avant de faire ce reportage, une montre chère se situait dans les quelques milliers de francs. J’ai très vite dû m'adapter. Frank Müller m’avait confié que la limite supérieure de ses prix n’existait pas. Nous visitions ses ateliers de Genthod où des artisans réalisaient des cadrans émaillés avec des églises à bulbes serties de mini-diamants ou des versets du corans en saphirs et émeraudes pour des prix approchant le million de francs. Pareil chez Parmigiani où les complications délirantes nécessitent plus de 400 heures de travail.

En quelques semaines, je me suis ainsi habitué à tenir dans mes mains des petits objets valant de 10'000 à 500'000 francs, accompagnés de longs discours techniques truffés de mots-clé tels que « tourbillon », « échappement », « guillochage », « anglage », etc. Un monde clos, en pleine effervescence et certain que le monde contenait un réservoir inépuisable d’hommes suffisamment riches et passionnés pour s’acheter des dizaines de bijoux extrêmement chers et fondamentalement inutiles par rapport au but pour lequel ils sont initialement destinés. Un rendez-vous en particulier m’avait rempli d’un sentiment désagréable : le maître des lieux m’avait présenté ses montres en les appelant des « garde-temps », le plus naturellement du monde. Pour moi cette expression souligne à elle seule l’aveuglement, la prétention et la cuistrerie commerciale dans lequel beaucoup de nos grandes marques nationales sont tombées.

On connaît l’histoire récente de l’horlogerie suisse, sa renaissance inespérée grâce à Swatch sur le marché de masse, et à Breguet ou Blancpain qui venaient prouver que le segment du luxe mécanique avait un avenir. Mais il semble que, comme l’UBS et ses rêves de domination globale, notre horlogerie nationale, en fondant presque tout son avantage comparatif sur le label « Made in Switzerland », sensé être à lui seul un acquis indépassable et hors compétition, ait eu une stratégie trop restrictive en ne misant que sur le haut de gamme. Or de plus en plus d’acheteurs potentiels, comme récemment démontré par Obama et son chronographe californien milieu de gamme, sont très contents d’avoir une belle montre pour 300 francs et se moquent complètement de savoir d’où elle vient. Ou d'acheter une copie chinoise parfaitement conforme à l'original pour 200 francs au lieu de 17'000 francs.

C'est exactement comme le secret bancaire : en misant tout sur un seul avantage, on risque de tout perdre, y compris les autres avantages comparatifs. Qu’est-ce que ça signifie fondamentalement, le label « Made in Switzerland » ? Du bling, des montres de plus en plus grosses, épaisses et voyantes, bardées de fonctions complètement inutiles et valant le prix de plusieurs voitures ? Ou plutôt un objet bien réalisé avec une remarquable économie de moyens et une efficacité éprouvée, comme une Zenith des années 50, un couteau suisse ou un élément presque invisble mais indispensable de micromécanique intégré au train d’atterrissage d’un Airbus ? Ainsi plusieurs marques suisses auront, par leur stratégie à court terme, causé un tort durable à l’appellation « Made in Switzerland » qui risque fort de devenir la contraction de « nous-sommes-prêts-à-vous-entuber-avec-un-truc-beaucoup-trop-cher-inutile-et-moche-mais-que-voulez-vous-la-qualité-suisse-ça-a-un-prix ».

15:35 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (5)

21/02/2010

Vanity Fair et Walt Disney

C’était en automne 1980 et ma marraine m’emmenait au cinéma pour la toute première fois de ma vie. Je me souviens de mon excitation lorsque nous avons pénétré dans la salle de cinéma du Colisée à La Sallaz, aujourd’hui disparu, presque seuls puisque c’était une séance d’après-midi. C’était pour célébrer mes neuf ans et ensemble nous avons découvert émerveillés « Le roi et l’oiseau », le chef d’œuvre de Grimault et Prévert. Trente ans plus tard, mon fils de deux ans et demi est sujet à la même fascination et en redemande tous les jours, ce qui me permet de redécouvrir les textes de Prévert avec bonheur, et nostalgie.

Un critique avait déclaré en 1980 que « Le roi et l’oiseau » faisait penser aux meilleures œuvres de Walt Disney. En Europe, on est facilement choqué par cette idée, Grimault étant devenu le représentant d’une sorte d’anti-Disney avec ses textes ciselés et son message ultra-politisé hérité de la Seconde guerre mondiale. Le roi Charles V et III font VIII et VIII font XVI de Tachychardie déclare par exemple que « le travail, c’est la liberté ». La police politique du roi, sorte de chauve-souris en chapeau serviles et brutaux, est un élément très peu hollywoodien parmi d’autres qui donnent à ce film son atmosphère si particulière de drame politique pour enfants. On se rengorge volontiers de donner cela à voir à son enfant plutôt que du Disney que l’on assimile aujourd’hui à son parc à thèmes de l’est parisien. Et pourtant.

J’ai depuis deux ans l’occasion de revoir mes classiques et c’est pour moi une authentique révélation. Il est indéniable que, depuis plusieurs années, l’entreprise Disney n’a pas sorti de chef d’œuvre et s’est considérablement compromise en faisant figurer ses héros sur des menus McDo ou en sortant des films particulièrement idiots tels que le fadasse « Hercule » ou l’indigeste « Bambi 2 ». On en oublierait preque que Disney est le génie qui a personnellement produit Mickey, Donald et les autres, puis « Blanche-Neige », « Pinocchio », « Cendrillon », ou qui s’est battu pendant presque 20 ans pour réaliser « Mary Poppins ». Ce qu’on a fait après lui en usant de son nom ne m’intéresse pas plus qu’une grosse voiture allemande qui porte, par hasard, le nom de Jaguar.

Un article du présent numéro de Vanity Fair raconte comment les centaines de peintres, presque toutes des femmes, coloraient les dessins des premiers chefs d’œuvre de la maison, image par image, pendant des mois entiers. En travaillant comme des damnés, les équipes de Disney n’arrivaient pas à produire un film par an, Walt étant lui-même derrière chaque décision artistique ou industrielle. De revoir aujourd’hui ces dessins animés d’avant-guerre offre, à l’âge adulte, plus d’une surprise. Au-delà de la perfection formelle, de la musique et des couleurs, on perçoit très nettement un subtexte tout aussi politisé et féroce que dans « Le roi et l’oiseau ». Mais on est en Amérique et l’obligation de faire de l’entertainment contraint le créateur à des trésors d’imagination.

Ainsi les histoires de Donald et Tic et Tac des années 30 mettent-elles systématiquement en scène un puissant qui tente de s’en prendre à des faibles, qui se moque d’eux et qui les attaque, jusqu’à ce qu’il recoive une solide correction. Les histoires de Mickey, dès 1932, mettent souvent en scène la destruction industrielle de la nature, jusqu’à ce que Mickey le réalise et s’y oppose. Un des aspects de « Mary Poppins » est une critique en règle des banquiers de la City, arrogants, bornés et absorbés par le seul profit. Et tous ces films célèbrent la libération individuelle et collective, la paix sociale et le combat contre toutes les formes de ségrégation. Mais tout cela sans cesser de fredonner des chansons inoubliables et de danser des claquettes sur les toits de Londres.

C’est à se demander dans quelle mesure ces générations nourries à la mamelles de Disney n’en sont pas venues, sans s’en rendre compte, à appliquer ses principes en matière de politique, d’environnement ou de statut de la personne dans les récentes législations européennes ou américaines en la matière. Bien sûr, Walt Disney demeure avant tout un homme de spectacle et il serait absurde d’en faire un penseur politique. Cependant, il serait utile de reconnaître sa véritable importance culturelle et sociale sur presque chacun de nous, pour le pire et pour le meilleur, et qui dépasse de très loin le logo abrutissant auquel ses successeurs semblent l’avoir réduit.

15:09 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (3)

14/02/2010

France 2 et le Tribunal révolutionnaire

En plein dans la lecture des lettres de Céline dans la Pléiade, j’ai été hier soir sujet à d’inquiétantes hallucinations. Dans ses lettres des années 30, postérieures aux publications du Voyage et de Mort à crédit, Céline bascule définitivement dans une sorte d’hystérie idéologique identitaire, aidé en cela par tant d’autres intellectuels français anti-dreyfusards, anti-presque-tout en réalité. En voici un extrait nécessaire, tiré d’une lettre de 1938 :

«  Le Juif n’explique pas tout, mais il catalyse toute notre déchéance, toute notre servitude, toute la veulerie râlante de nos masses, il ne s’explique lui, son fantastique pouvoir, sa tyrannie effarante, que par son occultisme diabolique, dont ni les uns ni les autres ne voudraient être conscients. Le Juif n’est pas tout mais il est le diable et c’est très suffisant. (…) Il n’y a d’antisémitisme réel que le racisme, tout le reste est diversion, babillage, escroquerie (genre Action Française), noyade du poisson. Bien sûr que le Blanc est pourri ! (…) Mais le Juif a su gauchir cette pourriture en sa faveur, l’exploiter, la canaliser, l’exalter. (…) Racisme ! Racisme ! Racisme ! Tout le reste est imbécile. J’en parle en médecin. »

Les années 30 me fascinent, je l’ai souvent écrit ici, par les nombreux parallèles qu’on peut tirer avec la présente époque. Mais la violence incantatoire de Céline, la tête farcie de mythes et de pseudo-science, fait aussi penser aux réquisitoires de 1793 où la méfiance le dispute au mensonge. C’est exactement le même ton emphatique, le torse bombé et le doigt levé qu’on croit alors entendre et on lui mettrait volontiers une perruque et des bas de soie. Il suffit de remplacer Juifs par nobles, et le tour est joué. On y touche ainsi du doigt les plaies que la Révolution a creusées au cœur même de la société, faisant éclore des divisions et des haines mutuelles qui ne se sont jamais que provisoirement refermées, attendant la moindre occasion pour renaître dans la bouche d’un opportuniste en mal de pouvoir.

C’est pour cela qu’hier soir, affalé après le dîner sur mon sofa, sirotant un verre de Côtes du Rhône, j’ai cru halluciner en voyant le spectacle offert par France 2 dans l’émission de Ruquier. Invité, BHL se retrouvait face à deux vieux ennemis, Erics Zemmour et Nolleau, les flingueurs en chef du service public. Servile, Yann Moix cirait les pompes de Chemise, Cul étant restée à la maison. En face, les deux bonhommes tiraient sur BHL avec une férocité telle qu’ils en parvenaient presque à rendre le gaillard sympathique. Il faut laisser toutefois à BHL ses trente ans de pratique médiatique, toujours souriant, jamais offusqué, rabattant les caquets, bref, un caractère de premier plan pour le film Ridicule.

Et j’hallucinais parce que Zemmour, BHL et Moix, avec Arno Klarsfeld en basso continuo, n’échangaient de coups manifestement que pour la galerie, chacun campant un rôle bien précis et s’y tenant avec une discipline de fer et une totale insincérité. On y parlait de Juifs, de musulmans et de communautarisme, d’identité nationale, sujets bien évidemment explosifs mais portés pour l’occasion au sommet de leur incandescence. Zemmour était dans la peau du porte-parole du populo, pragmatique et conservateur, très UDC dans sa manière d’accuser BHL de ne pas connaître les préoccupations des « vraies gens », brandissant la une du Parisien pour soutenir son propos. BHL et Moix, eux, donnaient dans le sentiment, la poésie engagée, le combat donquichottien, le tout mâtiné de citations de Kant, de Harendt ou de Foucauld pour justifier leur statut.

Après quarante minutes de débat, j’ai compris qu’une seule chose comptait sur ce plateau : ce n’était ni le fond du propos, ni la qualité des invités, ni même l’hôte, l’absolument insupportable Ruquier. La seule chose qui comptait, c’était, comme dans un Tribunal révolutionnaire, de rendre possible l’éclosion publique de la haine et de l’affrontement. De tous côtés, on s’invectivait dans le vide, brandissant des statistiques ou des citations, s’interrompant à tout bout de champ, menaçant de l’index, vouant l’ennemi aux gémonies et faisant tout pour donner au spectateur la satisfaction de voir étalées en plein jour les divisions qui sont en train de renaître en France et en Europe, les légitimant et leur préparant pour demain tout le lustre dont elles auront besoin pour gagner des élections. Le débat avait fait place au combat et tous devant moi, j’avais l’impression de les voir couverts de sang.

L’histoire ne se répète jamais, mais elle ne nous apprend rien. Ce qui s’est passé en 29 n’est pas ce qui s’est passé en 2008 et 2009. Pourtant, rongés par des traumatismes idéologiques semblables, les hommes d’aujourd’hui comme ceux d’hier ont enlevé les gants et piaffent du désir ardent d’en découdre. Les uns pour figer le monde tel qu’ils croient qu’il est, les autres pour le renverser et le réduire en esclavage. Et tous ensemble, comme Céline en son temps, ils hurlent et ils invectivent en espérant avoir l’oreille fatiguée et désorientée d’un peuple qui n’existe plus vraiment. A Zemmour comme à BHL, j’ai envie de lire cet extrait du jugement en condamation à mort de de Fouquier-Tinville, l’accusateur public guillotiné en 1795 : « Convaincu de manœuvres et complots tendant à (…) provoquer la dissolution de la représentation nationale, et le renversement du régime républicain, et à exciter l'armement des citoyens les uns contre les autres. »

15:24 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (9)

07/02/2010

ITV et le Pacte du Granita

Les secrets n’ont pas la vie facile ces jours-ci. Le bancaire, par exemple, est en train de passer un très mauvais quart d’heure, qui risque d’ailleurs d’être aussi le dernier. Mais il n’est pas seul. En Angleterre, le secret le mieux gardé de l’histoire politique d’après-guerre va très prochainement sauter. Comme les Anglais sont perfides, il ne va sauter qu’à moitié, laissant l’autre moitié dans l’ombre d’où, probablement, elle ne sortira jamais. Ce secret, c’est le Pacte du Granita, et celui qui va le faire sauter, c’est le Premier ministre Gordon Brown. A trois mois des élections générales, on comprend que ce geste n’a rien de gratuit.

Le Granita était un restaurant du quartier bobo d’Islington, au nord de la City. On raconte qu’un soir de 1994, deux jeunes politiciens de talent s’y sont retrouvés pour une petite bouffe. Gordon Brown et Tony Blair, alors dans l’opposition, avaient deux ou trois choses à régler avant de monter à l’assaut de Downing Street. Le leader de leur parti, le Labour, venait de décéder subitement. Il fallait donc nommer au sein du Labour un nouveau premierministrable. Le Labour était dans l’opposition depuis l’arrivée de Thatcher en 1979 et John Major, successeur de Thatcher, semblait relativement facile à battre.

Brown et Blair étaient les deux têtes pensantes de ce parti, à l’époque en totale déconfiture idéologique. Le Labour n’avait pas su se relever de la destruction des grèves de mineurs et des mises à pied des syndicats, pari audacieux que Thatcher avait remporté haut la main dans les années 80. Il peinait à trouver la parade et promenait une image de vieux marxiste sympathique, convaincu mais dépassé par les événements. Brown et Blair savaient qu’ils avaient les idées, le programme et suffisamment de volonté pour réformer le parti et conquérir le pouvoir. Mais ils étaient deux, et c’est un de trop.

Au Granita, la discussion entre les deux amis rivaux fut assez simple : Blair, mieux rompu au jeu des médias, devait remporter la partie et laisser à Brown un poste aux responsabilités élargies. Une fois son pouvoir assis, il quitterait Downing Street après quelques années au profit de Brown. Pas de papier, un pur « gentlemen’s agreement » à l’anglaise, c’était cela, le Granita Pact. On connaît aujourd’hui l’écart sidéral qui existe entre ce qui avait été convenu ce soir-là – mais s’étaient-ils vraiment compris ? – et ce qui s’est finalement passé.

Après avoir mené avec un succès historique la révolution du New Labour, un concept très simple qui signifiait qu’on pouvait pleurer sur les pauvres tout en s’en foutant plein les poches, Tony Blair se retrouvait donc à Downing Street en 1997. Qu’il ne quittera qu’en 2007, après trois victoires aux législatives. Dix années durant lesquelles Gordon Brown et lui s’entredéchireront et, en dépit d’une collaboration très fructueuse, nourriront une haine mutuelle difficilement exprimable. Surtout Gordon Brown, surnommé par la presse « The Dour Scott », ou, librement, l’éteignoir écossais, incapable, avec son œil de verre, son accent et ses manières lourdes, de contrer le politicien le plus magnétique de sa génération.

Tout cela vient de prendre une tournure plus dramatique encore depuis que Gordon Brown a décidé de sortir du bois et de raconter sa version des événements. Car ni Blair, ni Brown n’avaient jamais confirmé l’existence de ce pacte. Cherie Blair – la Elena Ceausescu de la Tamise – avait même qualifié cette histoire de ridicule. Depuis 15 ans, tous les six mois, un journaliste ou un chroniqueur arrive avec un scoop qui confirme ou qui dément la légende. Et voilà Brown, enfin, qui met les pieds dans le plat, et qui affirme, dans une interview qui paraîtra bientôt sur la chaîne ITV : oui, le Pacte du Granita a bien eu lieu.

Quel but recherche Brown ? D’une part, il est éternellement à la cherche d’une revanche contre Blair, l’homme qui lui a volé, pense-t-il, quatre années de pouvoir. On le savait, Blair est amoral, égocentrique et obsédé par le pouvoir. Mais là, la source est autrement plus crédible. L’autre but recherché par Brown, c’est de paraître moins rigide et plus émotif. Son histoire d’ami trahi doit lui apporter la sympathie d’un électorat découragé qui ne voterait Conservateur que pour ne pas voter Labour. Electoralement, le subtexte pourrait être assez efficace parce que l’aveu de Brown résonne aussi comme celui que l’Angleterre des années 2000 pourrait se faire à elle-même : ayant cru avec sincérité à la croissance économique, elle se retrouve sur le carreau, trahie par des banquiers indélicats qui se paient des bonus énormes en pleine crise. Pourtant, Blair doit bien se marrer : on continue à ne parler que de lui.

 

21:46 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

31/01/2010

Jerusalem Post et les minarets

L’honneur des 57,5% de Suisses opposants aux minarets est sauf. Le résultat d’une enquête VOX vient de prouver ce qu’ils hurlaient depuis des semaines : non, ils n’ont rien contre les musulmans ; oui, ils voulaient donner un signal clair à l’Islam radical. Ah bon, on souffle, tout cela n’était donc pas du racisme mais un sursaut républicain face à la haine barbue. Peu importe que plus de 15% de ce mêmes votants aient menti sur leurs intentions de vote, rendant du même coup cette enquête idiote et inutilisable.

On aura rarement vu vainqueurs si embarrassés par leur victoire, tout étonnés, presque ahuris, de la soudaine attention que le monde leur porte, passant leur temps à se justifier et à marteler que le résultat du vote est indépassable, que la discussion est close. Tandis qu’elle vient tout juste de commencer. En effet, dès le choc du 29 novembre, d’autres pays se sont lancés sur ce thème avec plus ou moins de bonheur, en quête de vague électorale. Aussitôt on a évoqué des sondages trompettants le réveil des peuples méprisés par les bureaucrates gauchistes et les technocrates arrogants, ou l’inverse.

Freysinger peut désormais se royaumer avec ses habituels rires étouffés – qui sont sa seule réponse à toute question – dans sa position rhétorique du moi-je-sens-ce-que-veut-le-peuple. Mais peut-être serait-il moins prompt à évoquer un autre sondage dont le résultat est moins claironnant, moins confortable et certainement moins prévisible aussi : à la question de savoir s’ils voulaient imiter les Suisses et leur opposition aux minarets, 43% de Juifs israëliens religieux ont répondu non, contre 28% qui ont répondu oui. Et plus on va vers les groupes orthodoxes, plus la proportion de oui diminue.

Deux mois plus tard, on continue donc de parler de notre vote du 29 novembre et toujours plus loin de chez nous. Bientôt les Français seront peut-être appelés à voter sur la burqa, une décision politique prise par la majorité gouvernementale aux premiers jours de décembre. Dans toute l’Europe, on s’agite et on fourbit en tenant la partition que nous avons écrite. Les quelques milliers de barbus et de burqas qui hantent le continent n’ont qu’à bien se tenir. Et c’est là que le sondage israëlien prend toute sa valeur. Car en Israël, la question de l’islamisme radical est tout sauf rhétorique. Elle tue, tous les jours. Toute décision politique en la matière est ancrée dans une obligation d’efficacité pratique qui donne à nos discussions, entièrement fondées sur des hypothèses, la pleine mesure de leur ridicule.

On ne va pas soupçonner les Juifs israëliens de sympathie avec l’Islam. Encore moins va-t-on les accuser – crime suprême chez nous semble-t-il – de naïveté ou de mener une politique munichoise face à l’imminence supposée de l’attaque, bien au contraire. Les Juifs orthodoxes d’Israël savent fort bien ce que signifie l’Islam radical et le lui rendent souvent fort bien. Ainsi, s’ils refusent d’interdire la construction de minarets, il faudra bien comprendre que ceux-ci ne représentent en aucun cas une menace. Pour ces Juifs, le radicalisme islamiste ne passe pas par ces symboles secondaires. Les minarets, nous disent-ils en creux, ce n’est rien et il est vain de les interdire, quel que soit le but recherché. Et c’est pourtant ainsi que nous avons entamé cette discussion importante, en la condamnant aussitôt par un vote agité, mal informé et inefficace.

09:47 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (3)

24/01/2010

Le Times et les super-riches anglais à Genève

Il m’arrive de me demander si la Suisse moderne n’est pas une création de l’Angleterre. Que serions-nous en effet si Byron et ses petits copains n’avaient pas découvert les Alpes au XIX siècle, déclenchant une passion mondiale pour notre pays. Passion qui nous obligea à construire pour tous ces visiteurs des palaces, des chemins de fer et des routes, à les nourrir de chocolat et à leur donner l’heure, même sur un glacier, à restaurer nos châteaux et nos vieilles villes, mais aussi à éduquer leurs enfants et à gérer leur fortune.

Or j’apprends que ce petit conte est en train de se répéter. Dans un article très détaillé paru dans le Times de Londres, la journaliste Kate Walsh, non sans quelque aigreur, raconte les destins de quelques professionnels de la finance qui sont en train de fuir la City et sa nouvelle taxe sur les bonus pour rejoindre la rive nord du Léman. C’est bien moins romantique que le Prisoner of Chillon, surtout lorsque Kate explique les motivations de ces jeunes loups. Evidemment il n’y en a qu’une : le pognon. Voilà des jeunes gens pour lesquels il importe peu de savoir où se trouve leur bureau, tant que le fisc les rase de pas trop près.

Ils viennent à Genève pour des raisons dont la journaliste se méfie avec un mélange de jalousie et de compassion pour sa chère capitale trahie avec tant de légèreté : l’air pur, la sécurité, la stabilité institutionnelle, la proximité des Alpes. Mais aussi la proximité de l’aéroport, un avantage énorme dont tous les Londoniens fraîchement genevois parlent avec enthousiasme. Alors, se demande Kate, est-ce que l’avantage principal de Genève réside dans le fait qu’on peut en partir si facilement ? Restent les avantages fiscaux évidents, liés à la situation géographique et le fait Genève est déjà une place financière internationale.

Il y a aussi les raisons pour lesquelles ces financiers quittent Londres. C’est là que ça devient intéressant car il ne s’agit plus seulement de pognon. Un gérant de hedge-fund qui vient de s’installer à Zoug explique par exemple que l’aspect fiscal est essentiel mais pas unique. Pour lui, Londres a cessé de devenir intéressante depuis que tout y est trop cher. Et tout y est trop cher depuis que Londres a décidé de ne plus faire que des services financiers. La France et l’Allemagne sont encore des puissances industrielles et manufacturent des biens. L’Angleterre a depuis longtemps vendu Rolls-Royce et Jaguar et tout le reste à des Allemands ou des Chinois. Un pari qui se révèle donc perdant.

Mais on peut aussi voir les choses différemment. L’Angleterre a été la première puissance européenne à tourner le dos à l’industrie lourde en préférant les métiers de service. Aujourd’hui elle est la première à rencontrer les limites de cette option stratégique prise sous Thatcher. Connaissant sa légendaire vivacité, on peut en déduire qu’elle sera également la première à imaginer un nouveau modèle de développement économique, puisque, même si l’industrie lourde leur offre aujourd’hui une certaine sécurité, il y a peu à parier que cela soit le futur de l’Allemagne et de la France face à la Chine.

Il existe un autre corollaire à cette immigration des super-riches anglais en Suisse. On peut se demander qui sont ces individus qui suivent le capital flottant sans aucune considération pour leur environnement immédiat. Ce ne sont probablement pas les plus créatifs et les plus déontologiques parmi les employés de la finance mondiale. En les voyant partir, Londres se débarrasse aussi d’une population qui, sur nos rivages, viendra faire exploser un marché de l’immobilier déjà saturé sans pour autant apporter à l’économie local une once de vitalité. Ils ne sauront que reproduire les bulles successives qu’ils ont contribué à créer à Londres : immobilières, spéculatives, boursières, etc. 

Pour nous, c’est un apport immédiat de capitaux dans une période plutôt complexe, et c’est donc bienvenu. Mais il n’est pas certain que nous y gagnions sur le moyen et le long terme. Contrairement à ce qu’affirment nos critiques, la Suisse n’est pas un paradis fiscal. La finance représente 14% de notre PIB et notre économie, heureusement, repose encore largement sur une manufacture de grande qualité. Or cette immigration porte en elle la croissance future, potentielle, d’un nouveau pan de notre industrie financière vers des zones toujours plus risquées et spéculatives, des genres où la Suisse n’a jamais excellé, on l’a vu récemment. En attendant et dans notre plus pure tradition nationale, souhaitons la bienvenue à ces nouveaux venus. Qu’ils se sentent ici chez eux. En tout cas, jusqu'au prochain changement de loi fiscale.

20:32 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (1)

17/01/2010

TV5 et la ferveur musulmane

Au Caire, j’avais un chauffeur perpétuellement hilare qui s’appelait Ahmed. Un jour il a vraiment failli mourir de rire. Pourtant je n’avais fait qu’une simple suggestion : tous ces hommes que je voyais porter sur le front une étrange marque brunâtre n’étaient-ils pas sujets à la même maladie de la peau ? Tout en frôlant la mort sur les overpass bondés qui traversent le Caire de part en part, Ahmed hoquetait, essuyait ses larmes et répétait ma suggestion en pouffant, tandis qu’Oum Kalsoum hululait dans l’autoradio. « Une maladie ! Mais oui, vous avez raison après tout : c’est la marque des hommes qui prient tout le temps et qui se frottent le front par terre ! Leur maladie, c’est l’Islam ! »

Cette réponse m’avait fait tressaillir. Ainsi ces dizaines de milliers d’hommes passaient-ils suffisamment de temps par jour à prier pour qu’une marque d’usure, parfois purulente, naisse sur leurs fronts. Ahmed, pas très fervent, m’avait aussi confié que beaucoup d’entre eux acquéraient cette marque en frottant délibérément le front sur leur tapis. Dans cette même veine, un chauffeur de taxi s’était un jour arrêté en plein trafic, au milieu d’un pont enjambant le Nil, pour aller faire ses prières, agenouillé sur le trottoir. Impassible dans mon petit costume, j’attendais avec curiosité sous les regards amusés des passants. A son retour, le chauffeur m’avait regardé avec un air bravache, manifestant un mélange indistinct de piété et de chauvinisme. Un truc de tartuffe d’Orient.

Faire des efforts considérables pour passer pour une grenouille de bénitier n’est pas franchement l’assurance d’une bonne intégration sociale par chez nous. D’ailleurs, chez nous, rien d’équivalent n’existe et rien ne vient remplacer ce désir d’afficher, même en mentant un peu, son attachement à la religion, à ses valeurs immatérielles, au consensus qu’elle exige. Ce tartufisme ne fut de loin pas ma seule impression de l’Islam. Après un crèvement de pneu au milieu de la péninsule du Sinaï, trois bédouins en camionette, surgis de nulle part, m’avaient secouru. Sans un mot, ils avaient extrait ma voiture des sables, changé la roue puis s’en étaient allé en refusant vivement l’argent que je croyais leur devoir.

Chrétien très pratiquant à cette époque encore, cette foi si vivante m’avait ébranlé : comment pouvais-je être certain que ces millions de gens adoraient un faux dieu et que j’adorais, moi, le bon ? Et voilà, me disais-je parfois, comment nous vivions notre foi autrefois, même si le christianisme n’est pas une religion du livre. Les images du pèlerinage à la Mecque, le haji, diffusées dans Thalassa me ramènent à ces années : des millions d’hommes et de femmes venus du monde entier, affluant chaque année vers ce lieu saint avec la même détermination que des saumons remontant leur rivière. Parmi eux, des médecins français, des ouvriers indonésiens, des mères de famille algériennes, avec en tête le seul désir d’accomplir un des cinq piliers de l’Islam. Des millions de gens célébrant avec joie le fait de se soumettre ensemble aux mêmes lois morales strictes.

Au Caire, j’avais peu à peu remarqué que la marque brune sur le front était strictement le fait d’hommes de basse condition. Ceux avec lesquels je dînais dans les restaurants chics avaient un front magnifiquement lisse. Il existait donc une incompatibilité non dite et pourtant indiscutable, inéluctable, systématique entre Giorgio Armani et la marque brune. Et de retour dans notre opulente Europe, je vois nos églises un peu vide et les Chrétiens pratiquants que je connais plutôt discrets sur leur dimanche matin. L’accumulation de biens matériels rend la foi difficile d’accès. C’est le coup du chameau dans le chas d’une aiguille, une des paraboles qui m’a le plus découragé dans la Bible. Ça n’est pas non plus un truc de pauvres, mais on essaye de garder ça pour soi. Qu’on y aille ou qu’on n’y aille pas d’ailleurs, c’est la même chose : on n’en parle pas, c’est une question vaguement indiscrète, presque honteuse.

Et de constater que la foi demeure dans les pays musulmans un élément fondamental provoque chez nous des réactions souvent extrêmes. Il y a les laïcs qui condamnent parce qu’ils condamnent toute forme de religion. Il y a les racistes qui condamnent tout ce qui ne leur est pas ressemblant. Il y a les féministes qui condamnent l’asservissement de la femme. Et toute cette vaste confrérie forme une majorité des populations, riches, de la rive septentrionale de la Méditerranée observant avec une méfiance suspecte leurs voisins, pauvres, de la rive sud. Tous ensemble ils assimilent, la conscience tranquille, cette ferveur au fondamentalisme. Ils ressentent aussi une certaine forme de jalousie devant l’expression d’une si puissante vitalité spirituelle face à nos églises désertées. Et cette indicible jalousie, mariée à une peur fantasmée, vient parfaire le vieux mécanisme de la méfiance, puis du rejet, puis de la guerre.

09:53 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (7)

29/12/2009

Les Inrockuptibles et le douloureux amour de la Suisse

Voilà quelques jours maintenant que je me promène tout seul dans Paris. Je ziguezague nonchalamment entre les touristes, les monuments, les crottes, les shopeuses et les arrondissements. Dans le TGV Lyria, je me réjouissais déjà de tout ce que j’allais revisiter et ressentir après tant d’années vécues dans cette ville. Pourtant je m’étonne à ne rien vouloir visiter, me contentant de ces immenses et épuisantes balades qui n’ont d’autre but que de me promener sans même beaucoup regarder autour de moi à part les visages de ceux que je croise et que, probablement, je dévisage avec une gênante impudeur.

 

Dans mon égocentrisme impénitent, tout ce que je vois et tout ce que je ressens me ramène à celui que j’étais, ce garçon de 25 ans qui vivait ici, seul, il y a plus de dix ans. Etudiant puis employé, perché sur une fidèle bicyclette hollandaise achetée 700 francs sur le boulevard Magenta, je me targuais de connaître Paris mieux que les Parisiens eux-mêmes, et c’était vrai. Je l’aimais, cette ville, autant que je méprisais ma petite Suisse, ce pays montagneux, ennuyeux, isolé, trop riche et qui m’embarrassait autant qu’un furoncle au milieu du visage. Vivre à Paris me promettait d’échapper à cette accidentelle citoyenneté. On naît provincial, on devient Parisien, disait le poète. Et je portais cela comme un badge, comme une promesse de bonheur futur.

 

Thomas Hirshorn me rappelle mes propres sentiments passés dans un article du dernier numéro des Inrockuptibles où figure, évidemment, une photo d’une affiche UDC, cette petite swastika à nous. Il y explique ce que j’aurais moi-même pu dire alors : repli, autarcie fallacieuse, richesse douteuse, trop petit et isolé, etc. Avec ses œuvres, Hirschorn a depuis longtemps été rangé dans la catégorie des ennemis et des traîtres à la patrie. En conséquence, il préfère rester à l’étranger et vient nourrir les colonnes d’un papier étranger aussi, creusant le malentendu plus profondément et douloureusement encore.

 

En lisant Hirshorn, je me souviens aussi des raisons qui m’avaient fait quitter la Suisse : cette sensation d’étouffement, de dépression légère et constante que rien ne venait soulager. Cette impression d’inutilité surtout, né dans un monde quasiment parfait où tout ce que l’on me demandait de faire, c’était de perpétuer le système, d’y prendre une bonne place et de ne pas poser trop de questions. J’assimilais cette perspective à l’ennui suprême et m’en étais d’ailleurs ouvert à une amie en Serbie. Celle-ci m’avait regardé avec une sorte de mépris indulgent et m’avait rétorqué : « Je donnerais beaucoup pour qu’on puisse s’ennuyer ici, nous aussi. »

 

Tout a changé depuis mes années parisiennes : Paris, la Suisse, moi-même. Pour ce qui concerne Paris, la vie est devenue deux ou trois fois plus chère et plus difficile ; le boulevard périphérique est aujourd’hui une sorte de mur de Berlin social ; et la boutique Christian Louboutin est une merveille absolue. Pour la Suisse, il faut désormais envisager toute question politique, sociale ou économique sous l’angle de l’honneur ; plus que tout, il faut identifier et haïr ceux qui méprisent le peuple. Pour moi aujourd’hui, j’aime mon pays, bizarre, inclassable et en pleine transformation, secoué de spasmes inquiétants et néanmoins magnifiquement stable depuis des siècles, et beau comme le songe d’un dieu babylonien. Et comme il est douloureux d’aimer la Suisse et de professer simplement un sentiment dont on a fait un instrument de propagande exclusive, de haine et de division.

 

21:49 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (10)

20/12/2009

Le Figaro et Louis le Grand (con)

Aux dernières nouvelles, j’entends que Louis XIV aurait été un bon roi. Son règne d’autocrate absolu, de chef militaire désastreux, de saigneur des caisses de l’état, de cul-béni dogmatique et intolérant fut, à en croire certains, un grand règne. Et trois cents ans après sa mort, on continue de lire des commentaires extatiques. Le dernier en date sort du Figaro. L’article d’Eric Bietry-Rivierre se termine par cette citation digne des meilleures plumes de Je suis partout : « Plus et mieux que n'importe quel puissant, Louis XIV aura montré qu'il n'est de grande politique sans grande politique culturelle. »

Louis XIV a en effet permis à Molière, Lully, La Fontaine, Le Nôtre, Mansart et à Corneille de travailler sans trop de crainte de se faire embastiller. Par une sorte de mimétisme – comme il a toléré cet épanouissement artistique, il en devient lui-même l’auteur – cette mansuétude lui vaut éternelle gratitude d’un peuple servile et aveugle. Or ne serait-ce que pour la Révocation de l’édit de Nantes, les Français devraient considérer comme un devoir de haïr Louis XIV. Voilà une décision politique qui a immédiatement appauvri la France et enrichi ses voisins, durablement éliminé l'élite intellectuelle et industrielle du pays, profondément divisé la société et semé les graines de la méfiance et de la haine qui ont conduit le peuple à jeter, en 1789, le bébé avec l’eau du bain. Les Français devraient enfin détester celui qui a donné suffisamment de lustre à sa pompeuse autocratie pour l’offrir en modèle à des générations de dirigeants français et étrangers.

Ce qu’exprime ce journaliste est très répandu : on se dit qu’un tel monarque, même absolu, devait forcément être bon pour permettre un tel développement des arts, sans imaginer un seul instant que ce développement aurait pu être plus important sans ce roi. Et puis cette adéquation absurde entre la politique et les arts, comme si l’une déterminait à elle seule l’existence des autres, est une insulte à Molière qui devient soudain la preuve du génie de celui qui fut suffisamment distrait pour ne pas l’exécuter. Ainsi juger un dirigeant à l’aune de son sens esthétique est, depuis Louis XIV, un travers spécifiquement français dont Mitterrand abusa avec bonheur. Ce défaut de jugement leur fait passer le règne pourtant essentiel de Napoléon III par pertes et profits, au titre que le malheureux aimait les fauteuils crapauds.

Mais ce lien entre politique et politique culturelle dissimule autre chose d’encore plus inavouable. Qu’il est difficile en effet, en démocratie, de distinguer ce qu’on doit aimer de ce qu’on doit condamner. Tout se vaut, on saute d’une mode à l’autre toutes les semaines et tous les petits monarques des rédactions vous donnent le tournis à crier tous ensemble des ordres contraires. Louis XIV, c’est le confort absolu, le goût sûr, centralisé et sans questions. Versailles est le parfait résumé de ce complexe. Aujourd’hui en effet, après avoir servi de conservatoire vivant des arts du royaume, cette forteresse de l’indifférence satisfaite, ce somptueux cache-misère morale, a été transformé en musée. Ainsi rien n’a vraiment changé : depuis trois cents ans c’est toujours suivez le guide.

15:11 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (8)

14/12/2009

Der Spiegel et Thomas Blatt

Thomas Blatt est l’une des parties civiles dans le procès de John Demjanjuk, accusé d’avoir été garde à Sobibor en 1942-1943 et d’avoir, à ce titre, contribué à la mort violente de dizaines de milliers d’innocents. Ce procès a lieu actuellement à Munich et suscite des critiques nombreuses. On est choqué de voir tant de moyens pour juger un sous-fifre, de surcroît lui-même prisonnier des Allemands et par conséquent contraint dans son macabre métier. Un accusé qui est en outre atteint de leucémie et à peine capable de parler.

 

Mais Thomas Blatt se moque de tout cela. Il vient d’accorder au Spiegel un grand entretien qui détaille l’horreur absolue de ce camp où furent massacrés environ 200'000 personnes jusqu’au célèbre soulèvement de 1943. Il rappelle que si la vue de cet homme souffrant devant ses juges peut sembler révoltante, il n’existe pas d’autres moyens de juger le jeune gardien de camp qu’il fut. Et si Blatt reconnaît qu’il ne peut pas identifier Demjanjuk avec certitude – il y avait cent gardiens ukrainiens comme lui – il est venu à Munich pour une seule raison : « Je me moque bien que Demjanjuk aille ou non prison – c’est le procès qui m’intéresse. Je veux la vérité. »

 

Pour Blatt, il existe une équivalence entre ces deux notions, la justice n’étant que la matérialisation de la vérité. Les notions de bien et de mal, qu’on érige souvent en absolu, sont en réalité assujetties à la notion de vérité. Ce sont de grands mots, mais ces mots ont une valeur inestimable dans notre société de la revanche. Nous avons de plus en plus tendance à gérer toute forme de conflit par le fric et par la compensation, la vérité devenant une sorte de dommage collatéral. Les sommes d’argent définissent qui a raison ou qui a tort, et à quel point. Blatt déclare qu’il ne veut pas de fric, pas de peine de mort. Non, que cela : entendre la vérité.

 

Bientôt, les détails du divorce de Tiger Woods nous apprendront comment le dieu déchu devra – le pauvre idiot – se délester d’une partie conséquente de son milliard au profit de sa blonde épouse – la belle garce. Après ça, on entendra les associations de parents de victimes réclamer des millions à Air France pour le crash du Rio-Paris. Ensuite on verra combien les clients spoliés d’un fonds de l’UBS vont recevoir en compensations diverses. En touchant leurs chèques, il serait utile que tous ces cuistres pensent un peu à Thomas Blatt. Ils comprendraient peut-être que leurs exigeances sont infiniment plus faciles à satisfaire que celles d’un petit vieillard obstiné. Et que des deux, les plus chères ne sont pas forcément celles qu’on croit.

 

02:12 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (7)

06/12/2009

Le LA Times et la démocratie de casino

« Enfin ! on parle de la Suisse ! » me disait une amie l’autre jour avec une joie satisfaite. Et c’est vrai, on ne parle presque plus que de la Suisse. Et de la même manière qu’on peut définir un bon ministre par son invisibilité médiatique, la Suisse ne fait, heureusement, que très rarement parler d’elle. Ainsi, si ce vocable sifflant résonne aux quatre coins du monde, c’est forcément pour les mauvaises raisons. Personne ne s’excitera de savoir que notre chômage est chroniquement faible ou que notre proportion d’étrangers est la plus haute en Europe, et ceci sans aucun problème social majeur. Jusqu’au 29 novembre 2009.

 

A l’autre bout du monde, dans la verte Californie, on nous consacre des pages entières, même si pour eux la question de l’immigration est hispanique et chrétienne. Mais le principe d’une loi d’exception frappe les Américains par son côté médiéval et, surtout, inutile. Pourquoi, se demande le journaliste, dénoncer une construction si désespérément minoritaire ? Pourquoi ne pas s’en prendre désormais aux quelques temples hindous ou pakistanais qui, eux aussi, tranchent dans le paysage. Et pourquoi en Suisse, pays si fortement démocratique, paisible, prospère et soucieux de sa paix sociale au point d’inventer une formule magique pour mener ses affaires.

 

On se souvient, c’est de Californie qu’est partie la crise financière. Les subprimes, le capitalisme de casino, c’est là-bas que tout a commencé. Ainsi pour tenter d’expliquer notre vote à ce Californien, je lui dirais que la Suisse vient de faire exactement la même chose, rapportée à la politique : en abusant des libertés que lui offrait son système, elle l’a perverti. Maintenant, depuis un an, tous les partis confondus réclament ensemble, et avec raison, plus de réglementation de la place financière. On ne veut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, mais on exige l’interdiction du capitalisme de casino. On veut qu’il soit impossible de spéculer sur des dettes insolvables, de rémunérer des gens pour leur capacité à détruire des institutions rentables et on doit pour y parvenir introduire, hélas, plus de réglementations.

 

Or l’UDC, depuis des années, n’a fait rien que de très semblable avec nos institutions, et notamment avec la démocratie directe. En Amérique, la faillite des agences de notations a été largement dénoncée comme l’un des catalyseurs de la catastrophe : juge et partie, elles bénéficaient aussi de la croissance d’entreprises dont elles connaissaient pourtant, ou refusaient de connaître, la faiblesse structurelle. Chez nous, le Parlement, soucieux de réélection, n’a pas jugé nécessaire de censurer une initiative quand bien même sa formulation, et non son principe, était contraire aux principes même de notre constitution. Au bout du compte, c’est la même faillite du régulateur, et la même catastrophe pour l’institution tout entière. On peut en déduire que l’UDC est à la politique ce que les traders ultralibéraux sont au capitalisme : ils abusent d’une liberté chèrement acquise et pervertissent le fonctionnement de tout un système.

 

14:14 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (13)

29/11/2009

The Independent et la honte suisse délivrée

A Paris comme à Londres, j’ai toujours été frappé de constater que, parmi mes connaissances, les commentaires les plus racistes et les plus catégoriques provenaient systématiquement des gens les moins informés et les plus éloignés des problèmes d’immigration, i.e. les plus riches. Pourtant, le piquant de la chose n’est pas seulement dans le fait que les plus riches sont les plus terrorisés (et les plus malheureux ?), mais dans le côté inavouable de la chose. Comme cette amie qui ne m’avoua qu’après l’élection présidentielle de 1995, des mois plus tard, sans me regarder puisque je la transportais de nuit sur le porte-bagages de mon vélo rue de Grenelle, qu’elle avait voté Le Pen. Et je la ramenais chez elle, dans son appartement de 400 mètres carré, dans sa chambre aux lambris XIXe d’époque avec vue sur le Champ de Mars.

Cette honte, cette honte immense et compréhensible, n’étreint toutefois sa victime que tant qu’elle se sent minoritaire. Chirac avait gagné, mon amie avait donc perdu, adding insult to injury, comme disent les Anglais. Mais aujourd’hui 29 novembre 2009, le résultat de la votation contre les minarets qui offre à l’UDC une victoire historique et d’autant plus remarquable qu’elle était inattendue, cette victoire va probablement donner lieu à des débordements intéressants. C’est le mot-clé depuis quelques années maintenant : on va se décomplexer de voter UDC. On n’aura plus besoin de mentir aux sondeurs. Mais oui, on va enfin pouvoir être ouvertement et impunément raciste : joie !

Cette joie n’est pas sensible que par chez nous. Un tour d’horizon de la presse européenne m’en donne un aperçu fort instructif. Dans The Independent, pourtant pas très droitier d’ordinaire, les très nombreux commentaires des lecteurs à l’annonce des résultats suisses font état d’une sorte d’helvétolâtrie : la Suisse, seule démocratie dans le monde ; la Suisse, seule à se lever contre la barbarie ; la Suisse, modèle de liberté ; vive la Suisse, vive les Suisses ; si nous, en Angleterre, avions les mêmes droits que les Suisses, jamais les mosquées n’auraient pu voir le jour en telle quantité ; jamais les attentats de 2005 n’eurent été possibles, etc. Même ton dans le Figaro, où les quelques commentaires épouvantés par cet énorme écrasement populaire d’une minorité sont noyés dans des hurlements de bonheur. De bonheur décomplexé.

On peut conclure en disant que cette votation prouve, si c’était nécessaire, que l’économie gouverne vraiment tout et que si l’UDC veut gagner encore quelques initiatives, elle doit se dépêcher pendant que la récession et le chômage sont encore au menu. Mais ça ne répondrait pas à la question principale : pourquoi ces 15% ou plus de Suisses ont-ils eu tellement honte qu’ils ont menti à un sondeur anonyme et invisible ? Pour intrigante que soit cette question, il est inutile de formuler sa réponse. On n’a jamais honte sans savoir exactement pourquoi.

22/11/2009

Jane's Weekly et l'exportation d'armes

Dans la Yougoslavie titiste, il était de rigueur d’avoir dans sa bibliothèque ce qu’on appelait des « komplet », les œuvres complètes des grands penseurs marxistes. On les achetait souvent avec le meuble lui-même, le fabricant d’étagères épargnant ainsi à son client le fastidieux et inévitable achat. On se gardait évidemment bien d’ouvrir un seul de ces volumes, préférant à leurs contenus truffés de mots composés la vue apaisante de leurs dos striés d’or. Ainsi lorsque Tito mourut et que la Yougoslavie lui emboîta le pas, la question se posa de savoir ce qu’on allait faire de ces non seulement encombrants, mais désormais inutiles volumes. Le bon sens l’emporta sur le gaspillage : on s’en sert aujourd’hui pour presser le chou farci.

 

L’usage que l’on fait d’un objet défini est hautement imprévisible. On ne peut voir une jeune femme acheter une botte de carottes sans réprimer une pensée honteuse. Ou s’étonner de voir un pays neutre vendre des mitrailleuses lourdes à un pays en pleine guerre civile, après falsification du bon de commande. Ainsi l’initiative sur l’interdiction de l’exportation des armes ne fait que poser la même lancinante question qui hante le peuple suisse depuis tant d’années sur presque tous les tons : que signifie notre neutralité, pratiquement ? La question serait effectivement intéressante, si les réponses proposées par les deux camps opposés n’étaient pas d’une si complète nullité.

 

D’abord quelques faits. Les exportations suisses se chiffrent à 209 milliards au total, et la part des armes est d’un demi milliard de francs, soit moins de 0,25%. Nous exportons plein de choses : munitions, fusils, pistolets, chars de transports de troupes, chars d’assaut, avions, et nos clients principaux sont l’Allemagne, le Danemark et l’Arabie Saoudite. Jusque là, rien de vraiment répréhensible, d’autant que notre loi nous interdit la vente d’armes à des pays en guerre. L’ennui intervient lorsque, comme ce fut le cas en 2005, les Emirats arabes unis achètent des chars qui finissent en réalité au Maroc, en guerre contre le Front Polisario. Ou que l’entreprise Pilatus fabrique, bien qu’elle s'en défende mollement, des avions d’entraînement qui, après quelques tours de tournevis, se transforment commodément en mini-bombardiers.

 

Difficile devant ces chiffres, pour les initiants, de parler d’autre chose que de positions de principe. Il est aveuglément clair que, même si la Suisse interrompait son commerce d’armes, la violence dans le monde ne reculerait pas d’un micron. Le Pakistan n’attend pas sa victoire sur les Talibans en comptant sur l’aide de Berne. Ce genre de position de principe ouvre des boîtes de pandore à l’infini : pourquoi exporter des montres dans des pays en guerre, si l’on sait que des tortionnaires s’en serviront peut-être pour minuter leurs séances de waterboarding ? Pourquoi exporter du chocolat aux Etats-Unis si l’on sait qu’il contribuera au niveau déjà dangereusement élevé de maladies cardio-vasculaires ? etc.

 

Mais les arguments des opposants ne sont pas en reste et battent les premiers en hypocrisie. Comme le rapporte le magazine Jane’s Weekly, référence mondiale des industries de l’armement, et par conséquent très inquiet quant à l’issue du vote, le danger principal de cette initiative serait une perte d’emplois. On choisit donc d’évacuer complètement la question de la responsabilité, ce que même les fabricants de cigarettes n’osent plus faire, pour tenter, maladroitement, de nous faire croire que notre économie dépend de notre industrie de l’armement. Mais comme les mêmes chiffres le démontrent plus haut, l’interdiction de ces exportations n’aurait aucune conséquence quelconque sur notre économie.

 

Et c’est peut-être là le côté intéressant de cette initiative : en l’absence d’enjeu pratique réel, les deux camps se retranchent derrière des pétitions de principe absurdes : le tout éthique pour les uns, le tout économique pour les autres. Pour trancher dans le vif et se souvenir de ce qui compte vraiment dans le marché des armes, j’appelle à la barre le chansonnier new yorkais Tom Lehrer qui chantait ceci : “Once the rockets are up / who cares where they come down / that’s not my department / says Wernher von Braun (1).” En d’autres termes, l’usage que l’on fait d’une arme n’est que très rarement détourné, même lorsqu’on préfère se réconforter avec l’idée que les emplois des uns ne signifient pas nécessairement la mort des autres.

 

(1) Une fois que les fusées sont en l’air / peu m’importe où elles tombent / ce n’est pas de mon ressort / dit Wernher von Braun.

14:08 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (21)

16/11/2009

The Guardian et l'anonymat des blogs

Je déteste les bals masqués. J’aime bien boire, danser, écluser des petits fours et raconter des âneries à la cantonade, mais si possible sans turban, fausse moustache ou bicorne. J’ai la chance d’avoir un nom facile à prononcer dans toutes les langues et un casier judiciaire (encore) vierge et ne vois donc aucune raison de dissimuler quoi que ce soit de mon identité, même pour rire. Chaval, dessinateur et dépressif de génie, résume exactement mon sentiment avec ce croquis d’un homme penaud, habillé en toréador sur un trottoir parisien avec ce titre : « Personnage folklorique attendant impatiemment l’arrivée des autres ».

Depuis les années soixante, les autres sont arrivés et sont désormais la majorité dans cette grande célébration folklorique qu’on appelle Internet. Sur une grande quantité de sites que je visite, on me demande de créer un pseudo. Avec les années, j’ai fini par établir un choix d’environ six pseudos, liés à une égale quantité de passwords. Et le résultat est toujours aussi affligeant puisque je reçois tous les jours des emails marketing qui me saluent en commençant par un claironnant « Bonjour bitenbois ! ».

Mais les champions toutes catégories de l’anonymat sur le net, ce sont les blogs. Auteurs et commentateurs se lâchent complètement dans un délire de pseudos à clés, à tiroir et à vapeur. Autant de nuages de fumée pour masquer autant de vies anonymes que cet anonymat virtuel est sensé briser, l’espace d’un instant. On argue volontiers que cet anonymat protège son auteur, dans son travail, dans sa famille ou dans son miroir. Mais alors, ce n’est plus de l’anonymat. L’anonymat, c’est ce dont souffrira pour toujours l’architecte de la Mosquée de Cordoue et non pas celui, hélas, de la gare de Lausanne.

Comment qualifier alors ce mouvement de l’âme qui fait que des millions d’internautes ne tapent non pas, dans la case réservée au nom, Blaise Ducret mais Cléopâtre ? L’histoire que rapporte le Guardian de ce jour m’instruit un peu. Depuis 2003, l’une des blogueuses les plus accomplies du Royaume-Uni s’appelait Belle de Jour. Elle racontait comment, pour payer ses études, elle s’était adonnée à la prostitution pendant quelques mois. Son histoire avait tenu en haleine des dizaines de journalistes, des livres avaient été écrits, et vendus. Un film avait été produit mais toujours, on ignorait tout de Belle de Jour. Un homme ? Un écrivain célèbre ? Un scam ? Jusqu’au dimanche 15 novembre 2009 où le monde a appris que Belle de Jour était le docteur Brooke Magnanti, 34 ans, de Bristol.

Brooke raconte dans un entretien qu’elle ne regrette rien de son expérience, qu’elle a fait cela pour payer son PhD, qu’elle n’a honte de rien. En d’autres termes, elle offre absolument toutes les raisons de penser, d’être certain que son anonymat n’était rien d’autre qu’un jeu, un frisson facétieux, et non pas une protection nécessaire. Une double vie donc, banale comme celle des nombreux clients de Brooke qui trompaient leurs compagnes en se procurant surtout l’illusion d’avoir trouvé dans ce mensonge une certaine forme de liberté.

Et en se servant de protection à mauvais escient, Brooke contribue à saper le genre. Parce que cette dissimulation n’est rien d’autre qu'un abus supplémentaire de l’extraordinaire liberté d’expression qui est offerte sur Internet. Déjà la presse écrite agonisante est prête à recadrer la toile en y introduisant ses vieux codes institutionnels, sa censure et sa non-gratuité. Le jour où cette liberté d’expression se fera cadenasser, Brooke et ses imitateurs préfèreront accuser Murdoch, plutôt que d’admettre qu’ils se sont servis de l’anonymat pour en sortir.

 

00:38 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (58)

01/11/2009

L'Humanité et l'identité française

On connaît les premiers mots des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » C’est bien tourné et c’est assez dégueulasse aussi parce que ça dédouane le grand Charles de toute explication circonstanciée de ce que signifie pour lui le fait d’être français. Comme si la France n’était pas un espace géographique, social, historique et politique mais un De Gaulle Code dont seuls quelques initiés auraient la clé. De Gaulle conclut son fameux paragraphe dans une envolée vaine, pompeuse et idiote : « A mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur. » On ne comprend le sens profond de cette phrase qu’en remplaçant « France » par « je ».

 

Ce refus fanfaron d’évoquer la question de l’identité française sous un aspect autre que religieux n’est pas un privilège de la droite. On s’en convainc notamment lorsqu’on lit les propos de Sébastien Crépel dans l’Humanité qui dit que « cette campagne (sur l'identité nationale lancée par le gouvernement) s’inscrit dans une offensive idéologique globale ultraréactionnaire qui vise à effacer l’héritage républicain forgé depuis la Révolution française par les forces progressistes et les luttes populaires. » D’un côté, on chante une terre mythologique et inexpliquée, de l’autre on tend un poing serré, avec une mine grave et un amour immodéré pour les insultes composées. Le dénominateur commun de ces ennemis jurés, c’est la sacro-sainte République.

 

Parce qu’avant 1789, la question de l’identité ne se posait pas et Diderot ou Descartes ne s’y sont jamais intéressés. On était sujet du Roi, chrétien et puis Bourguignon ou Picard et enfin seulement français. C’est la Révolution qui a brisé ce subtil entrelacs d’identités cumulatives pour en imposer une nouvelle, unique, centralisée et idéologique : être français, depuis 1789, c’est donc appartenir à la République et en partager les valeurs. Mot sacré et inexplicable sur lequel tous buttent avec la même maladresse. Pour certains, il s’agit seulement des trois mots de Liberté, Egalité, Fraternité. Pour d’autres, il s’agit avant tout de ce concept hautement fumeux de « patrie des droits de l’homme », comme si la France était le propriétaire légal et exclusif des Droits-de-l’homme, Inc.

 

Autre échappatoire, Luc Ferry, qui clame qu’être français, c’est avoir un passeport français. La définition par l’administration. Mais alors, qu’est-ce qui donne plus de valeur au passeport qu’au permis de conduire ? Car la France distribue ses passeports avec une prodigalité qui expliquerait, peut-être, pourquoi certains votent Front National. Après deux ans de mariage avec un citoyen français, en France ou à l’étranger, n’importe qui reçoit automatiquement la citoyenneté. La procédure est administrative, tamponnée, enregistrée, froide comme un oukase. Et absolument dénuée de tout rite, à l’inverse extrême des grandes phrases du grand Charles ou du mysticisme révolutionnaire. Dans la même veine, Chirac n’a lui presque jamais parlé de la France mais presque uniquement de la République, comme si la France n’existait pas, comme si elle était une entité trop complexe et encombrante pour être amenée au centre du débat. La République au moins, ça met tout le monde d’accord.

 

Dans un tel contexte, l’initiative d’Eric Besson risque fort de déboucher sur une impasse. Parce que depuis la Révolution la France traîne sa culpabilité d’avoir raccourci son roi et renversé des institutions qu’elle ne cesse de regretter, mais que révèle la cruelle vérité : en deux cents ans, il aura fallu cinq républiques, deux empires, deux monarchies et deux occupations allemandes mais rien n’y fait : la France n’est pas en paix avec elle-même. Et l’emphase du Général de Gaulle semble ne servir qu’à dissimuler l’amertume qu’il eut à ne pas être roi, quand bien même tout son peuple ne rêvait que de cela mais n’osa l’avouer qu’en nommant des milliers de rues et d’avenues à son nom, trône tardif et inutile.

16:13 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (46)