25/10/2009

NY Times et l'histoire suisse en conflit

L’histoire possède ceci de commun avec la philosophie qu’elle est une certaine forme de recherche de la vérité. Même si « les faits sont têtus », la vérité historique demeure tout aussi insaisissable que celle que recherche le philosophe. Une façon de se sortir d’affaire est d’affirmer que l’histoire est écrite par les vainqueurs, même si les vainqueurs et les vaincus ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

 

Prenez la Bataille d’Azincourt qui se déroula le 25 octobre 1415 pas loin de Calais, étape majeure de la guerre de Cent Ans. Depuis exactement 594 ans, et notamment grâce à Shakespeare qui l’a magnifiée dans son Henry V, on croit qu’il s’agit de la plus grande victoire anglaise sur l’armée française de Charles IV le Fou. Une victoire impensable puisque cette « Band of Brothers » se battait à 1 contre 5 et ne dut son succès qu’à une météo atroce et à ses redoutables arcs. Et pourtant, et pourtant. Une étude menée par la Professeur Anne Curry et son équipe de l’Université de Southampton parvient à des résultats très différents. Se basant sur des statistiques très variées et nombreuses, Mrs. Curry en conclut que l’armée anglaise se battait, au pire, à 1 contre 2, mais plus vraisemblablement à armes presque égales.

 

Elle souligne d’autre part que, la France étant alors en guerre civile, l’armée française devait être déjà fort éprouvée, probablement mal nourrie et équipée et qu’en quelque sorte, Henry V a eu la tâche facile. Anne Curry ne conteste pas la victoire militaire du roi anglais, mais conteste en revanche sa victoire stratégique sur le moyen et le long terme : sept ans plus tard, en 1422, Henry V meurt en laissant derrière lui une France toujours profondément divisée et pas du tout prête à recevoir un souverain anglais pour la « pacifier ». En d’autres termes, la victoire d’Azincourt aura servi quasiment à rien, sinon à asseoir une légende tenace.

 

Or voilà que le général américain David Petraeus, Commandant en chef des opérations en Irak et en Afghanistan, trouve une utilité nouvelle à cette victoire/défaite. Il a en effet commandé en 2006 une longue étude historique à des dizaines d’historiens indépendants, comme le rapporte un article passionnant du NY Times, étude qui porte le nom tout malapartien de « Manuel pratique de répression de l’insurrection ». Se basant sur des dizaines de conflits passés, les historiens s’accordent à dire qu’aucune insurrection ne peut être défaite par une armée d’occupation tant que la population locale n’est pas protégée et gagnée à la cause de l’occupant. Le progrès est donc bien relatif : ce qui ne marchait pas il y a 600 ans ne marche toujours pas 600 ans plus tard, malgré l’arme atomique, la pénicilline et les lunettes de vision nocturne. Avec une seule différence, de taille celle-ci : 600 ans plus tard, on le sait.

 

Comme on n’avait pas tout dit de la Bataille d’Azincourt, on n’a jamais tout dit du passé. Ainsi, la Deuxième guerre mondiale : en Suisse, la chose est apparemment simple : neutre, pas envahie, tenue à l’écart de la guerre, plus prospère à la fin qu’au début du conflit. Comme ces faits demeurent vrais mais absolument extraordinaires au regard des circonstances d’alors, tout indique que, pour de telles conséquences, des causes très particulières, nombreuses et de natures fort diverses ont été nécessaires. Etonnamment, une majorité de la population suisse demeure apparemment incapable, plus de 60 ans après la fin du conflit, d’envisager qu’elle ait pu y échapper par autre chose que l’intervention de la Sainte Trinité, sous la forme du Conseil fédéral, de l’armée et de la Constitution. Ceux qui pensent et écrivent que la réalité est un rien complexe se font immédiatement accuser de détruire l’honneur de la patrie, de mentir, de vouloir traîner toute la population dans une douteuse opération de repentance. Patience : dans 600 ans, peut-être aurons-nous la réponse à ces questions qui nous divisent tellement.

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18/10/2009

Denver Post et le soldat Fisher

En prenant la route du lac vers 10h ce dimanche matin, j’ai été frappé par le nombre de joggeurs, de cyclistes et de marcheurs de fond. Ces excités tentaient vainement de me donner mauvaise conscience, tandis que, tout en conduisant mollement, je finissais de satisfaire mon adoration des hydrates de carbones avec un somptueux croissant au jambon. Après cinq jours de travail et une journée de shopping, les 70% de la population suisse qui sont employés dans des bureaux (dont je suis) sont pris du désir (mais pas moi) de faire fonctionner leur musculature et leur ossature dans un autre but que celui d’aller pisser ou de descendre à la cafétéria. Pourtant, même si cette dépense d’énergie permet d’éliminer toxines, graisses et mauvaises pensées dans une grande suée, elle n’en demeure pas moins improductive, ou plus exactement masturbatoire.

 

C’est un peu comme notre armée suisse. Si cette institution a sans aucun doute permis à des milliers de jeunes garçons (dont je ne suis pas) de se faire greffer une colonne vertébrale et de développer un sentiment d’utilité et de collectivité, le tout en 4 mois seulement, il y a maintenant des décennies qu’elle ne remplit plus son rôle originel. Une armée, en effet, sert à défendre un pays contre des ennemis réels et puissamment armés. Ou à envahir d’autres pays qui, du coup, ont l’occasion de se défendre. Et cela fait maintenant 494 ans que notre pays n’a, très heureusement, pas engagé sa puissance militaire dans un conflit, même si, pendant des centaines d’années, cette puissance a largement servi les intérêts militaires de nos voisins, mais là n’est pas la question. Alors on réfléchit à d’autres moyens d’employer cette puissance qui n’en finit pas de démontrer sa coûteuse inutilité en l’état : humanitarisme, usage social et d’intégration, maintien de la paix, mais sans réelle conviction, comme le démontrent les hésitations qui entourent l’achat de nouveaux avions de combat.

 

Le Denver Post offre à ses lecteurs, même non anglophones, une remarquable leçon sur les motifs véritables de l’armée, sa fonction réelle aujourd’hui. En suivant le soldat Ian Fisher à travers un portfolio richement doté, le Post nous fait découvrir la vie d’un Américain moyen depuis son enrôlement jusqu’au combat en Irak, en passant par l’entraînement et les ambiances de chambrée. Le garçon, 22 ans et autant de tatouages, est parfait dans sa typicité. En gros, il n’a pas quitté un salaire de banquier et une famille pour s’engager. Il se dit prêt à « mourir pour son pays », ce qui signifie aussi qu’il est prêt à tuer pour lui. Au-delà de ces considérations cyniques et confortables, on ne peut qu’être frappé de voir un jeune blanc, gavé de coca et de jeux vidéos, répondre consciemment et au risque très réel de sa vie à l’appel de l’Oncle Sam. On comprend bien que cette guerre était fondée sur un mensonge et qu’il y a derrière des intérêts économiques et privés parfaitement scélérats. On sait aussi comment la machine de l’US Army ne fera qu’une bouchée du Private Fisher, sans remords.

 

Il y a pourtant fort à parier que le Private Fisher sait tout cela. Il est né dans un pays qui malaxe ses citoyens depuis deux cents ans dans un pétrin d’idéaux simples et efficaces qu’on appelle le rêve américain. Force est de constater qu’aujourd’hui encore, malgré tout, ce rêve fonctionne et fascine suffisamment les jeunes générations pour garder bien bandés les muscles de son armée. Sans laquelle, comme le disait un ancien Secrétaire d’Etat, il n’y aurait pas de McDonald’s, c'est-à-dire pas de puissance commerciale et culturelle sans puissance militaire. Il y a dans le destin très commun de Ian Fisher une vérité très difficile à accepter, surtout depuis l’élection d’Obama : l’Amérique a gagné la guerre en Irak par le seul fait qu’elle l’a lancée et qu’elle y est encore. L’Europe crie et ne fait rien. La Russie et la Chine massacrent en interne. Mais aucun autre pays n’a démontré avec autant de clarté qu’il était prêt, de bonne ou de mauvaise foi, à faire usage de toute sa puissance pour défendre ses intérêts.

 

Et puis, il y a quelque chose de profondément humain dans l’histoire d’Ian Fisher. On peut appeler ça désir de faire partie de l’équipe qui gagne, appelé par la seule perspective de faire usage de balles réelles, de ressentir le frisson suprême et de revenir en héros. Tous les garçons (dont moi) en ont rêvé un jour ou l’autre. En Amérique, c’est possible. Pas en Suisse. Mais ça démange quand même, alors on fait usage de la rhétorique, de l’envolée lyrique, de la balle à blanc, de la masturbation déclamatoire qui répand sa fureur sur des affiches anti-minarets, dans des initiatives incendiaires, dans des postures politiques jusqu’au-boutistes, des hululements à la menace imminente. Comme les coureurs du dimanche qui oublient (qui le regrettent même peut-être pour les plus endurcis) la grâce indicible de ne pas devoir suer, de ne pas devoir se casser le dos et les poumons pour rapporter un peu de pain à la maison. Comme il existe une grâce plus indicible encore à vivre en paix depuis 1515, à ne pas devoir mourir loin de chez soi, dans des souffrances atroces, pour garantir l’approvisionnement en énergie d’un pays trop gros et trop gourmand.

13/10/2009

Antiques Trade Gazette et Léonard de Vinci

A propos d’un célèbre cinéaste polonais pris dans une souricière helvétique, on a beaucoup glosé déjà. Et voilà que, par la bande, un récent électrochoc ayant parcouru le marché de l’art nous permet d’imaginer ce qui serait advenu de la rumeur publique si, au lieu d’être célèbre, génial, âgé, veuf par assassinat et rescapé du ghetto de Cracovie, le prévenu avait été inconnu, plutôt jeune et en bonne santé, agent d’assurances et domicilié à Pittsburgh, Pennsylvanie.

 

L’Antiques Trade Gazette, référence du milieu, rapporte un fait extraordinaire dans sa dernière livraison : on a « retrouvé » une œuvre de Léonard de Vinci. Il s’agit d’un portrait de profil, typique de la Renaissance, représentant une jeune fille à la chevelure artistement retenue par un filet, un sourire jocondesque finissant de mourir sur ses lèvres. Chef d’œuvre ! entend-on s’exclamer de Houston à Tokyo en passant par Londres.

 

Or l’histoire de ce chef d’œuvre est pleine d’enseignements, sur le marché de l’art, sur le marché tout court et sur nous-mêmes. En 1998, ce tableau était passé par une vente Christie’s où il avait été adjugé pour la coquette somme de 19'000 livres sterling, plus de 40'000 francs suisses de l’époque. Ce qui est amusant, c’est que l’œuvre, de 33 sur 24 centimètres, avait été formellement identifiée comme « allemande, du XIXe siècle ». Le traître ? Un reflet d’une empreinte digitale du Maître, repérée par une technique nouvelle dans un des coins du tableau, le seul que de Vinci ait peint sur vélum, au pastel et à l’encre. Et on aurait même identifié la jeune femme comme l’une des princesses Sforza, Bianca, fille de Ludovico.

 

Il avait fallu, avant cela, qu’un expert soit saisi par la grâce à la vue du tableau et comprenne qu’il y avait là, probablement, la main de son génie préféré, objet de ses études depuis plus de 40 années. Exactement comme cet historien de Michel-Ange qui était tombé en arrêt, il y a quelques années, dans la bibliothèque de la Frick Collection à New York, lorsqu’il découvrit, puis authentifia avec toutes les peines du monde, un croquis de pilastre comme étant de la main de. Ou comment l’historien de l’art se transforme en chercheur, et trouveur d’or.

 

Parce que l’or, ou l’argent, est au centre de la question ici traitée. Le portrait de Bianca Sforza est passé de 19'000 livres à une estimation frisant les 100 millions de dollars, c’est-à-dire 2'500 fois supérieure à sa valeur initiale. Voilà révélés d’un seul coup les deux forces motrices du marché : la valeur réelle et la valeur relative. La valeur réelle de ce tableau, « à l’aveugle », celle qui met tout le monde d’accord en absence de référents et d’information autre que le tableau lui-même, c’est 19'000 livres. Pourquoi si peu ? parce que, tout simplement, ce tableau n’est pas extraordinairement beau, il suffit de le voir pour s’en rendre compte.

 

La valeur relative est par conséquent bien plus intéressante et certainement plus influente sur le résultat final. Mettez une signature au bas de l’œuvre, authentifiez-là, et empochez la différence. Comme la maison du voisin des Obama à Chicago qui explose sa cote au mois dernier. Cette valeur relative est indissociable, normalement, de la valeur réelle, les deux étant trop étroitement associées dans la réflexion qui précède l’achat pour être froidement soupesées séparément. Mais l’épisode Bianca Sforza permet de mesurer la différence qui existe entre une considération strictement matérielle et une considération influencée par des éléments étrangers, c’est-à-dire entre notre raison et nos émotions : la première a environ 2'500 fois moins de poids dans notre vie quotidienne que les secondes.

 

Il s’agit de Polanski, mais pas seulement de lui. Car ce que Bianca Sforza nous apprend aussi, c’est que, même quand nous croyons faire un choix froid et rationnel, nous aimons croire que nous le faisons sur la base de notre expérience, de nos lectures, de notre raisonnement, de la réalité qui s’impose à nous. Nous aimons penser, par exemple, que nos choix politiques sont le résultat de notre réflexion rationnelle. Mais ça n’est pas vrai, c’est même 2'500 fois plus faux que vrai. Nous ne sommes tous que des boules d’émotions contradictoires et passionnelles, ballottées ça et là par les rumeurs, les haines, les peurs et les fantasmes. Plus nous faisons face, seul ou ensemble, à des situations complexes, plus notre raison s’estompe et laisse la place aux émotions. Et comme nous l'apprend encore Bianca Sforza, c'est que les émotions, sur le marché de l'art comme en politique, nous coûtent très cher. Beaucoup trop cher.

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05/10/2009

USA Today et les minarets en Suisse

Au marché de Vevey, il y a un boulanger albanais du Kosovo qui vend un pain remarquablement bon. Je suis passé à son petit stand pour lui acheter une livre de pain noir samedi dernier, et comme toujours nous avons discuté en serbe, parce qu’il l’a appris enfant à Pristina. Alors que je partais, il a saisi un pain au sucre et me l’a tendu en disant dans un grand sourire malicieux : « Un Albanais qui fait cadeau à un Serbe, c’est quand même beau la Suisse, non ? » Or, comme ce boulanger est albanais, il est donc aussi probablement musulman. Et si le peuple suisse décide d’interdire les minarets, je me demande s’il me fera encore le cadeau d’un pain au sucre, ou même s’il me sourira. Il aura toutes les raisons de m’éviter, à la fois comme époux d’une Serbe et comme citoyen suisse.

 

Mais jusqu’ici et depuis longtemps déjà, mon boulanger semble avoir raison. Nous sommes, en dépit des inévitables hoquets passagers, une terre d’accueil et de refuge – fiscal s’il le faut. Cette tradition ne nous est pas tant dictée par des sentiments meilleurs que ceux qui animent nos voisins, mais par l’expérience et la nécessité : notre taille, que définit une géographie inique et extrême, nous interdit les ambitions militaires et coloniales, et l’absence de ressources naturelles nous impose une évaluation particulièrement précise de nos options. Cela nous a menés, à travers les siècles, à nous tenir de plus en plus à l’écart du Grand Jeu des alliances monarchiques et militaires qui ont fait la gloire puis qui ont précipité la chute de l’Europe. Organiquement, nous sommes devenus neutres. Et cette neutralité a naturellement attiré tout un tas d’exclus, de fuyards, de parias et de vagabonds fatigués par les misères du monde.

 

Or depuis la publication du rapport Bergier qui démontait avec patience quelques mythes tenaces concernant notre neutralité en nous permettant de la considérer dans sa réalité crue et pas forcément toujours flatteuse, une partie non négligeable de nos concitoyens semblent avoir des démangeaisons à l’endroit de leur identité suisse. Certains ont cru que le bon professeur portait atteinte à l’honneur de la Suisse, notion immatérielle et diffuse pour laquelle il paraît qu’on doit être prêt de mourir avec joie. Et beaucoup de Suisses, se sentant l’objet d’attaques et de jalousies diverses, ont ainsi décidé qu’il fallait réagir. Mais dans un pays où l’on est habitué depuis des siècles à composer, à faire le dos rond et à travailler un sol ingrat et rocailleux, ils ne savaient pas trop comment. C’est là qu’est intervenu un parti, l’UDC, qui a su tout à la fois faire monter les eaux de ce fleuve et les canaliser.

 

L’UDC n’a cessé de croître depuis dix ans grâce – outre son chef redoutablement intelligent – à des initiatives presque toutes perdues, mais qui lui ont permis d’occuper le devant de la scène avec une remarquable constance. Comme disent les Anglo-saxons, there’s no such thing as bad publicity. Ces initiatives ont toutes en commun un élément unique : la peur. Comme Malaparte l’explique dans Kaputt, ce qui motiva les Allemands à se jeter à la gorge de l’Europe, c’est une peur fantasmée de presque tout ce qui porte atteinte à la germanité. Comme notre armée nous permettrait tout juste d’occuper la Bourgogne pendant huit ou neuf heures, l’UDC nous propose plus commodément d’attendre que les étrangers soient entrés chez nous pour les agresser, ce qui ne contrevient apparemment pas à notre politique de neutralité. Peu à peu, ce parti nous habitue au chauvinisme bête et méchant en décomplexant ceux qui parmi nous se sentent l’envie d’y céder, qu’ils soient de droite ou de gauche. Nous voilà devenus d’authentiques cocardiers et j’en vomis presque mon quatre heures de voir tous ces drapeaux suisses, sur des tasses, sur des Tshirts, sur des sacs, sur des chapeaux et sur les couvertures des cahiers de nos écoliers.

 

La dernière initiative de l’UDC concernant l’interdiction des minarets, et dont même le quotidien USA Today se fait l’écho avec une horreur amusée, n’est que le dernier avatar de cette longue déclinaison de la peur de l’homo helveticus face aux bouleversements du monde. Sauf que cette fois-ci, la peur se mêle d’un autre sentiment, encore plus inavouable : la jalousie. Freysinger, sur la TSR, avouait à contrecœur qu’il ne fréquente pas l’église autrement que pour les enterrements. Et il y a là une des clés de tout ce problème : on voit toutes ces églises catholiques et protestantes désespérément vides, tandis que les quelques mosquées sont pleines comme des œufs, et on envie, secrètement, l’ardeur religieuse et civilisationnelle des Musulmans. On comprend confusément que nos églises, déjà quasiment muséifiées ou transformées en appartements comme à Londres, sont le signe d’un affaiblissement social, d’une perte de consensus et d’une individualisation que les conservateurs n’ont cessé de combattre depuis la fin du Moyen-Age.

 

Et comme rien ne change, on décide en dernier recours d’interdire ces signes honteux de la plus grande ferveur ennemie et on tente vainement de faire passer la chose pour tout sauf pour ce qu’elle est : une attaque frontale et violente contre l’Islam. Et voilà la signature la plus singulière du fascisme, celle qui fait systématiquement dire à ses chefs le contraire de ce qu’ils font. Chez nous, l’UDC, qui répète inlassablement son attachement à la Suisse profonde, au fédéralisme et à la neutralité, ne cesse, par ses initiatives, de miner l’image de la Suisse à l’étranger, de violenter la paix sociale et religieuse, de tendre vers la centralisation et, à travers tous ces maux, de remettre en question les fondements même de notre neutralité. Et en revenant à mon boulanger albanais, je repense à ce sketch de Fernand Reynaud sur l’étranger du village. Toute la journée, on lui répète : « T’es pas d’chez nous, tu bouffes not’ pain. » Un jour il fini par en avoir assez et il décide, finalement, de s’en retourner d’où il est venu. « Depuis ce jour-là, termine Reynaud, on bouffe plus de pain au village. Parce que l’étranger, c’était le boulanger ».

29/09/2009

Le Nouvel Obs et les suicidés du travail

Depuis 15 ans, j’ai occupé des positions diverses dans une dizaine d’entreprises petites, moyennes ou grandes, à travers trois continents. Un seul point commun à toutes ces expériences professionnelles : le test du dimanche soir. Le dimanche après-midi venu, si un malaise général commence à se manifester par un sentiment dépressif, pour culminer vers 21h par des tentatives d’abrutissement par l’alcool ou la télé ou les deux, c’est qu’il y a un sérieux problème dans mon travail. Ce problème se traduit simplement par l’horreur prospective que j’éprouve à retourner au boulot. Et ce test-là, s’il s’avère positif, s’est toujours soldé par le même résultat : départ volontaire. Contrairement à Richard Nixon, « I am a quiter ».

Et c’est peut-être chez moi une forme subtile d’instinct de survie. Parce que même si mon parcours professionnel en a souvent pâti, j’éprouve encore aujourd’hui les mêmes ambitions professionnelles qu’autrefois, les mêmes déceptions aussi parfois, mais toujours les mêmes frissons. Et je suis presque euphorique de constater, le dimanche venu, que mes occupations actuelles ne provoquent plus les mêmes dépressions qui m’ont tant miné parfois. Voilà pourquoi les suicides en série qui ont lieu depuis un an et demi chez France Télécom m’attristent et me choquent tant : ces malheureux individus n’ont-ils donc jamais écouté la voix du dimanche soir ? Et si oui, pourquoi l’ont-ils si méticuleusement tue ?

Le Nouvel Obs m’apprend qu’un vingt-quatrième employé de France Télécom a mis fin à ses jours en un an et demi, tout près d’ici, en Haute-Savoie. Un homme de 51 ans, un salarié lambda, un contribuable, un papa, un brave type qui soudain n’en peut plus et qui, malgré les vingt-trois suicides précédents au sein de son entreprise, décide que la pression qu’il subit au travail ne peut se résoudre que par la mort. L’article du Nouvel Obs rapporte les propos du patron de la SNCF, Guillaume Pépy, qui déclare sentencieusement que « ça inspire une leçon, c'est que plus on transforme, plus il faut mettre les gens et l'humain au centre de la transformation ». Et là, j’ai presque envie de rire, s’il n’en fallait pas pleurer.

Parce que ça fait quand même une bonne quinzaine d’années maintenant qu’on nous serine la même chanson : le capital humain d’une entreprise, les ressources humaines, la psychologie du travail, l’équilibre travail/vie privée, le coach professionnel, le plan de carrière, etc. Qui semblent au fond n’être que les pitoyables cache-misère d’un monde professionnel où, de toute évidence, ne compte même pas le profit comme voudraient le croire certains, mais le formatage. En effet, un nombre incalculable d’entreprises, passée une certaine taille, se mettent à appliquer des systèmes organisationnels complètement débiles, chronophages et dispendieux, dans le seul but de satisfaire aux plans quinquennaux de sa direction, comme la crise vient de nous le démontrer avec une aveuglante clarté.

Ainsi la plupart des multinationales ont intégré un système d’embauche qui rend la candidature spontanée rigoureusement impossible, vous obligeant à passer par des sites web protégés et farcis de disclaimers divers, interdisant le contact direct, et privilégiant par-dessus tout une approche administrative, inhumaine et formidablement lente. On semble avoir importé le pire du communisme – l’administration à outrance – et rejeté tout à la fois le meilleur du capitalisme – la flexibilité et le dynamisme, pour créer un système où seul importe le format, exactement comme dans une chaîne de montage. Et pour faire passer cette pilule plus qu’amère, on saupoudre tout ça de séminaires de motivation, de salaires à bonus, de voitures de fonction, en espérant qu’entre deux déprimes, on y trouvera son compte. Mais au vingt-quatrième suicidé, il serait peut-être le moment de tout foutre en l’air.

Lorsque je bossais à Londres, j’étais arrivé un lundi matin et comme d’habitude j’avais pris l’ascenseur. En face de moi, un avocat plus jeune que moi s’est mis à sangloter doucement, sans bruit. Je lui ai demandé si je pouvais faire quoi que ce soit, mais il m’a regardé avec une tristesse résignée et m’a répondu : « Oh, ça va, j’ai l’habitude, c’est comme ça presque tous les matins. » Car ce garçon de trente ans, brillant et plutôt sympathique, que la pression de son travail et son salaire de 150'000 francs étaient en train de plonger dans une misère morale complète, était entouré d’êtres relativement semblables dans leur détresse. Il restait donc immobile, incapable de se décider à reprendre sa liberté et à fuir son malheur. Et je continue à ce jour de lire dans la presse anglaise que tel avocat ou banquier brillant et trentenaire a sauté d’un train, a fait feu dans la foule avant de retourner l’arme contre lui, a avalé des médicaments, etc. Nous avons lentement transformé nos entreprises en un cauchemar social et personnel généralisé. Et je me demande si ce cauchemar prendra bientôt fin.

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23/09/2009

BBC et la Révolution des salaires

Lors d’un récent entretien sur la radio BBC4, Henry Engelhardt, fondateur et propriétaire de compagnie d’assurances, s’étonnait des salaires de ses copains banquiers. Engelhardt, lui, ne s’octroie un salaire annuel « que » de 540'000 francs, le plus bas des 100 plus grandes entreprises anglaises. Il s’emportait avec véhémence contre les traitements somptueux que s’octroient des banquiers, surtout ceux qui viennent tout juste de recevoir des injections massives d’aide des contribuables : Sir Fred Goodwin, patron de la Royal Bank of Scotland, qui se paie plus d’un million de francs, après que sa banque, et notamment par sa faute, a subi des pertes de plus de 40 milliards de francs. Ou Morgan Stanley qui, après avoir reçu 10 milliards d’aides fédérales en 2008-2009, met de côté 11,4 milliards pour les bonus de 2010.

A ces gens-là, on doit craindre que la crise n’aura rien appris. Ou plus exactement, que les remèdes imaginés par les états ont été si efficaces que la dure leçon de l’échec s’est épuisée avant d’arriver à la salle du Comité de direction, au 44e étage, derrière ses lourdes portes capitonnées. Et ça n’est pas vraiment de leur faute, mais plutôt celle d’un système. Qu’on l’aime ou non, le modèle des entreprises globalisées, même s’il ne durera peut-être pas cent ans, est aujourd’hui le modèle dominant. La taille de ces entreprises – Nestlé, Toyota, Citibank ou WalMart – leur permet de réaliser d’énormes économies d’échelle, de noyer des millions en recherche et développement et, surtout, de rémunérer leurs cadres supérieurs sans parcimonie. Et comme ces entreprises sont « too big to fail », elles sont aussi assurées d’un soutien public en cas de malheur, comme on vient de le constater.

Or ce modèle fonctionnait très bien et sans réelle contestation au sein d’un monde bipolaire, dans la moitié duquel les gens étaient soumis à des régimes dirigistes. Dans ce monde-là toutefois, on se payait encore avec modération, même si déjà le million que Philippe de Weck recevait comme PDG de l’UBS en 1988 choquait certains. Mais aujourd’hui, après l’effondrement communiste, alors que McDonald’s et L’Oréal sont parvenus jusqu’aux confins de tous les mondes, les possibilités de rémunération ont augmenté d’autant et la logique mathématique permet de justifier, alors, que l’on reçoive un bonus de 100 millions pour services rendus. Pourtant, ces banquiers magnifiques ne sont pas propriétaires de leurs entreprises. Si celles-ci coulent, ils ne feront pas comme le capitaine Smith du Titanic : ils iront voir ailleurs et laisseront leurs troupes couler sans eux. Comme ils ne sont pas propriétaires, comme Henry Engelhardt, mais uniquement managers, ils n’intègrent absolument pas la notion de responsabilité. Ce qui a des conséquences tragiques, lorsque l’entreprise en question emploie des centaines de milliers de gens dans des dizaines de pays.

Car non seulement les dirigeants de ces entreprises n’en sont pas propriétaires, ils ne sont pas non plus élus sur une base démocratique. Ce que révèlent péniblement les démantèlements d’usine en Europe, où l'on a vu s’installer un climat de haine et de violence au sein des entreprises, avec séquestration de patrons et incendies volontaires des équipements. Car les employés d’aujourd’hui finissent par considérer leur entreprise comme une seconde maison. Ces tensions entre un monde raréfié qui vit dans l’opulence et jouit du don d’ubiquité et un autre monde qui peine à survivre et demeure profondément ancré et local ne font que s’accentuer. Dans ces tensions la question des salaires intervient pour souligner à quel point le divorce entre patrons et employés est consommé. Il sera donc peut-être nécessaire d’introduire, dans cette mécanique à sens unique, une part de démocratie véritable qui donne aux uns et aux autres non seulement le contrôle, mais aussi le sens des responsabilités.

En 1941, le politologue américain James Burnham disait que si l’on installait l’un des Présidents de General Motors à la table du Soviet Suprême, il n’y verrait que du feu. Burnham ne faisait qu’anticiper ce monde de ces superstructures globalisées, employant des centaines de milliers de personnes avec des méthodes standardisées, pour ne pas dire dictatoriales. Et dans ce monde-là comme au Soviet Suprême, les dirigeants jouissent de pouvoirs étendus, discrétionnaires et assortis de privilèges qu’ils se fixent eux-mêmes et sans aucun garde-fous. Que les uns appartiennent au domaine de la politique communiste slave et les autres à celui de l’industrie automobile américaine ne fait que souligner leurs similitudes profondes. Reste à savoir si leurs destins seront, eux aussi, identiques.

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13/09/2009

Vanity Fair et Ruth Madoff

Lors d’un séjour à Bucarest, j’avais poussé jusqu’au cimetière central. Un mélange de honte et de peur m’avait interdit de demander mon chemin. Je savais seulement que l’objet de ma recherche se trouvait dans le premier carré. Mais mon apparence trop bien mise et maladroitement fouineuse m’avait immédiatement trahi. En moins de dix secondes, quelques petites vieilles m’avaient pratiquement pris par la main et mené devant la tombe de Ceausescu. La sobriété de la petite croix de marbre frappée d’une étoile rouge m’avait laissé songeur. C’est surtout la tombe d’Elena, sa femme, de l’autre côté de l’allée, qui m’avait impressionné. Elle n’avait droit qu’à une pauvre croix de métal grossièrement soudée sur laquelle son nom était peint en blanc, à la main, en petites lettres irrégulières. En dépit des quelques fleurs fanées qui gisaient sous la croix, la haine qu’elle suscitait était visible jusque dans la mort, plus virulente apparemment que celle que suscitait son illustre mari.

 

Vanity Fair fait ce mois le portrait de Ruth Madoff. Bien évidemment, c’est un portrait à charge, ne serait-ce que parce que personne, absolument personne, ne croit une seule seconde qu’elle ait pu ignorer les méfaits de son mari, comme elle le prétend encore aujourd’hui. Non seulement complice, c’est donc aussi le portrait d’une menteuse, ce qui lui ôte le vernis d’admiration épouvantée qu’on peut ressentir face à son mari Bernard qui dort en prison et qui ne nie plus rien du tout. On apprend tout, par la bande bien sûr, par tous ces amis d’hier transformés en une minute en ennemis mortels : son mode de vie somptuaire, son culte du secret, son impolitesse crasse « dans les dîners », son obsession des apparences et des castes sociales, sa négligence dans son travail d’éducation de ses deux garçons, sa jalousie face à ses belles-filles, sa paranoïa – justifiée – qui la poussait à ne jamais laisser Bernard dormir sans elle plus d’une nuit.

 

L’histoire est replète d’exemples édifiants d’épouses maudites, d’Elena Ceausescu à Mira Markovic, la femme de Milosevic, en passant par Clara Petacci, compagne de Mussolini, ou encore Brigitte Frank, la femme du gouverneur de Pologne sous Hitler, qui aimait à se faire appeler Reine de Pologne. Pour devenir d’authentiques salauds, il est probable que tous les époux des précitées n’auraient eu besoin de personne et après tout l’histoire est suffisamment pleine de salauds célibataires ou peu attachés, avec Hitler et Staline au premier rang, sans oublier Pol-Pot ou Ratko Mladic, pour se rappeler que le mal fleurit tout aussi bien en couple que dans la solitude. Mais il incombe à la femme d’un grand salaud un rôle très particulier, celui de matérialiser contre elle toute la puissance de haine vengeresse qu’un reste de crainte et d’admiration nous empêche parfois de lancer contre son coquin de mari.

 

A mon sens, ces femmes ont en commun deux caractéristiques : la conscience d’avoir trouvé l’homme de leur vie et la volonté de l’aimer complètement, et la regrettable incapacité de constater ses défauts qui, sous la lumière de l’amour, se transforment en qualités. Plus encore, leur passion aveugle est une preuve de plus du pouvoir et du charisme qui ont tant servi leurs compagnons. Et on haïra pour toujours Ruth Madoff, Mira Markovic ou Elena Ceausescu parce qu’elles demeurent fidèles à leur amour jusque dans la tombe, et que, pour certains, cet amour n’est que l’exact reflet des sentiments qu’on portait à leurs maris, autrefois. Ainsi, on a le droit de haïr à contre-courant, mais pas d’aimer.

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07/09/2009

Wall Street Journal et la Nouvelle Réalité

J’ai passé mon enfance à Prilly, au chemin des Baumettes, une petite rue de petites villas dans une petite ville. A un kilomètre environ, sur la commune de Renens, se trouvait l’avenue des Baumettes où, dès les années 80, des grandes entreprises ont commencé à s’installer. Vers les années 95, avant le GPS, il était courant de voir un double remorque s’engager dans notre petit chemin pour se rendre compte après 100 mètres que le numéro 12 était une petite maison blanche, pas un immense dépôt de matériel de chantier. Il devait donc repartir à reculons, ce qui finit par provoquer la colère autant que la pitié de certains riverains. Une réunion de quartier fut organisée au cours de laquelle ma mère proposa de changer le nom de notre chemin. Avec son pragmatisme batave, elle comprenait que le rapport de force était en notre défaveur et que notre quartier avait plus de marge de manœuvre pour cet exercice que des dizaines de grosses entreprises. Mais la décision prise par les Sages des Baumettes fut celle-ci : « D’accord, on change de nom de rue. Mais eux aussi. »

Ainsi va la vie dans notre beau pays. Sans nous en rendre vraiment compte, et de la même manière qu’en France où le Front National est finalement parvenu à dicter une bonne partie de son agenda au nouveau Président, la révolution conservatrice de l’UDC a percolé dans toute notre société. Désormais tout discours de politique extérieure semble suivre point par point la stratégie des Sages des Baumettes. Une attitude volontairement aveugle et sourde qui peut aussi se résumer par le « y a pas de raison que » ou du « j’vois pas pourquoi ». Or en matière de négociations internationales, les décisions si unanimement critiquées de notre gouvernement sont déjà en train de sauver notre place bancaire. En effet nos institutions, contrairement à ce que nous répète l’UDC, fonctionnent comme elles sont censées fonctionner, c'est-à-dire plutôt bien.

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31/08/2009

Le Telegraph et l'honneur de la Suisse

De retour de vacances, je me frotte les yeux et les oreilles : suis-je vraiment rentré en Suisse, ou suis-je resté en Serbie ? La Serbie en effet continue de payer le prix fort pour des années de politique insensée menée au nom d’un supposé honneur de la nation serbe, de son droit imprescriptible à ceci ou cela, bref, d’une rhétorique strictement émotionnelle, nationaliste et électoraliste, sans aucun lien avec le rapport de forces existant avec ses voisins et ses propres ressources. En Serbie, dans les Balkans reculés et lointains, cela ne choque pas, ça fait presque partie du paysage. Mais voilà qu’en Suisse, phare de démocratie éprouvée, modeste et prudente, deux événements distincts en une seule semaine révèlent une attirance regrettable pour cette même rhétorique cocardière, hurlante et, doit-on le rappeler, parfaitement inutile.

 

D’abord, il y a l’exquis Kadhafi. Je me souviens d’une conférence UE-Afrique à laquelle j’avais assisté en 2000 au Caire. Tous les chefs d’États étaient là, accueillis par un Moubarak triomphant. Le seul problème, c’était Kadhafi. La Libye et l’Egypte étant en froid permanent, les rodomontades de Kadhafi avaient mis la diplomatie égyptienne sur les dents. Lors de la conférence inaugurale, le premier rang comptait une chaise vide. Le Président libyen était évidemment en retard. Las, Moubarak est monté à la tribune pour son discours d’introduction. Dix minutes à peine après le début du discours, voilà que débarque Kadhafi de derrière les rideaux. Il a dû mettre au moins trois minutes à rejoindre son siège, serrant les pognes au passage, s’arrêtant pour remettre en ordre sa toge, pour enfin s’asseoir en sachant parfaitement que tout le monde ne regardait plus que lui et n’écoutait plus Moubarak dont il était parvenu à foutre en l’air la journée, but manifeste de sa petite opération.

 

Ce souvenir, pour souligner qu’avec Kadhafi, de toute façon et de quelque côté qu’on se trouve, on finira par manger de la merde, tout simplement parce que c’est son unique plaisir. Sa capacité de nuisance est réelle, grâce à son pétrole et à son attitude bête et méchante, exactement comme Abdallah dans Tintin. Alors les hurlements lus et entendus depuis ce voyage de Merz à Tripoli m’auraient fait sourire s’ils n’étaient pas dangereusement idiots : l’enjeu de ce voyage était la vie de deux otages suisses, et pas l’honneur du pays. Il n’y avait là aucune humiliation, ou preuve d’isolation puisque même l’Angleterre ou la France sont passées par là, mais une nécessité humaine et politique à laquelle, de toute évidence, il n’existait pas d’alternative. Sinon d’attendre encore quelques années en multipliant des discours aussi napoléonesques que stériles. Imaginer que Merz ou Calmy-Rey aient pu récupérer les otages sans contrepartie aucune est aussi bête que naïf.

 

Ensuite il y a eu le voyage en Suisse de Christine Lagarde, Ministre française de l’Economie, au terme duquel on aura pu définitivement poser une couronne sur la tombe de notre secret bancaire avec la France. Et de nouveau, Le Matin et La Tribune de Genève en tête, la presse suisse, largement appuyée par des commentaires de lecteurs, se lance dans des accusations de déculottage, d’humiliation, et pleure amèrement l’honneur perdu de la Suisse. Le Telegraph en fait un article dans lequel pointe le sourire moqueur du journaliste, l’air de dire : alors, on a cassé son jouet ? Partout, on accuse Berne de détruire la place bancaire suisse, en oubliant fort opportunément que le secret bancaire est une disposition légale, pas une compétence. Je ne prône de loin pas son abandon et j’ai d’ailleurs souvent écrit dans ce sens, mais je suis très curieux de voir quelles seront les conséquences directes de l’accord passé avec la France. Parce que je suppose, prudemment, qu’on s’apercevra assez rapidement que bien des grands noms de la place genevoise sont tout nus derrière leurs portes de bronze et qu’en terme de compétences bancaires, ils ne valaient pas la soie de leurs costumes. A survendre le secret bancaire, certains banquiers suisses sont bien plus responsables de ce qui vient de se passer que le gouvernement français, ou suisse d’ailleurs.

 

La résurgence de ce discours fondé sur l’honneur est en vogue depuis la croissance remarquable de la droite dure dans tout le pays. La presse donne volontiers de la voix dans ce sens, opérant une opportune confusion entre électeurs et lecteurs. Et on nous reparlera à nouveau très bientôt de notre honneur d’être helvète lorsqu’il s’agira d’interdire les minarets au nom de la « Swiss Pride », comme si nous étions, tous les Suisses ensemble, une sorte de minorité menacée au sein d’un concert de nations jalouses, perverses et prêtes à tout pour nous faire souffrir. Au fond, ce que ceux qui pleurent si bruyamment adoreraient, c’est que la Suisse se dote elle aussi d’un emmerdeur irascible, lunatique et péremptoire, sur le modèle de Kadhafi ou de Milosevic. Un vrai mec à poigne qui ne brade pas la dignité de son peuple et qui joue à celui qui pisse le plus loin avec tous les chefs d’Etat. Plutôt que de résoudre des problèmes qu’on ne va tout de même pas essayer de comprendre. Le jour où on nous colle un type comme ça à Berne, et notre histoire récente nous prouve que ça n’est pas totalement impossible, je retournerai peut-être en Serbie avec l’espoir que là-bas, entre temps, ils aient appris la leçon.

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02/08/2009

AFP et Frédéric Mitterrand

Après Carla Bruni, l’Elysée s’est doté d’un nouveau jouet : Frédéric Mitterrand. Le voilà propulsé Ministre de la Culture et de la Communication, un titre auquel le mot Commissaire siérait beaucoup mieux. L’irruption de Mitterrand est somme toute bienvenue, comme en témoigne le ton sur lequel il s'exprimait en Avignon pour l'AFP, savant mélange de formules toutes faites et de spontanéité. Son arrivée à la rue de Valois forcera ce gouvernement à s’impliquer un peu dans la culture, un domaine si parfaitement emmerdant, semé d’embûches, sempiternellement déficitaire et, doit-on encore le souligner, inutile. En fait, pire qu’inutile, nocif, censeur et castrateur. Evidemment, un des premiers chantiers qui attend Mitterrand à la rentrée, c’est celui des Intermittents du spectacle. Or cette épineuse question possède le mérite de regrouper en son sein la quasi-totalité des absurdités du système culturel français, mais aussi suisse à bien des égards. Et comme l’Elysée se fout, fort heureusement, de la culture, je doute que Mitterrand puisse mener à bien la seule décision qui s’impose, mais que n’auront la légitimité pour le faire que des ministres de gauche : la dissolution du Ministère.

 

Le système des Intermittents du spectacle fonctionne à peu près comme suit : quelqu’un qui a des compétences dans les métiers du spectacle, mais pas assez de contrats pour justifier un temps plein ou un salaire décent, peut enchaîner les petits contrats avec divers employeurs, et l’Etat se chargera, au moyen d’une caisse de compensation et moyennant un minimum de 507 heures travaillées sur 10 mois, de boucher les trous. Ce système prend en charge environ 80'000 individus en France. On trouve donc normal et nécessaire que des ingénieurs du son puissent devenir quasiment fonctionnaires parce qu’ils contribuent à l’édification de leur pays à travers la culture, tandis que des monteurs automobiles ou des peintres en bâtiment, qui ne font probablement rien de superbe ou d’émouvant, méritent eux de crever la gueule ouverte. On appelle cela « l’exception culturelle ».

 

L’exception culturelle est un système formidable. Idéologiquement, elle se fonde sur une prémisse étonnante selon laquelle la culture ne peut pas être considérée comme une marchandise. Elle mérite plus d’égards et doit, comme la rose du Petit Prince, être mise sous cloche par crainte des courants d’air. Selon cette logique, qu’un décorateur de théâtre ou qu’un guitariste crève la dalle et ne perce pas est conçu comme une tache sur l’honneur de la République. C’est comme si la République tentait de faire amende honorable des misères entendues dans la fameuse chanson « A 18 ans » d’Aznavour : « Si tout a raté pour moi, si je suis dans l’ombre, ce n’est pas ma faute mais celle du public qui n’a rien compris. » Comme tous les artistes sont potentiellement des Van Gogh, il faut les financer sans distinction. Dieu reconnaîtra les siens.

 

Derrière cette mauvaise conscience se dissimulent deux démons, le premier bien moins pervers que l’autre. Le premier, c’est que tout artiste qui connaît du succès est immédiatement suspect de populisme et de commercialisme. On demeure, à Paris comme à Genève, indécrotablement victime du cliché selon lequel l’artiste – érotomane et opiomane si possible – doit crever de faim sous un toit qui pisse. Les subventions permettent opportunément au dit crève-la-faim de ne pas tout à fait crever, tout en lui interdisant de toucher à l'opulence qui briserait l'image d'Epinal. L’autre démon, c’est celui qui, selon moi, est à l’origine même de la création du Ministère de la Culture en France, et d’une manière générale de toutes les subventions culturelles qui sont octroyées en Europe. Ce démon-là est probablement immortel et s’appelle la censure.

 

Chaque Etat centralisé connaît une relation tendue avec les artistes. La plupart du temps, à travers l’histoire, cela se règle avec des lettres de cachets, des embastillements, des réductions de taille ou des exils prolongés. Or, force est de constater que cette censure-là, avec la multiplication des moyens de communication, n’est plus très efficace. On a donc devisé un système autrement plus sournois : l’étouffement par le pognon. Pourquoi risquer des renversements de gouvernements quand l'aumône de quelques millions et de bureaux lambrissés peut résoudre le problème calmement ? Les employés du spectacle mais aussi les éditeurs (ouvrez un livre d’un éditeur vaudois et tâchez de n’y point trouver un « avec le soutien du Service des Affaires Culturelles de… ») ne se sont même pas rendu compte qu’ils étaient ainsi devenus rien de moins que des fonctionnaires, des petits ronds de cuir commodes et dociles sans plus une once de subversion ou de révolte en eux, drogués qu’ils sont devenus par un privilège de jean-foutre rémunérés. Vous imaginez Karl Marx, Georges Brassens ou les Sex Pistols remplissant un formulaire de subvention ?

 

Frédéric Mitterrand, qui est un type bien, risque quand même de se lasser de son rôle d’inutile opportun. J’espère seulement qu’il sera suffisamment libre pour démissionner, puisque j’imagine qu’il le fera un jour, et qu’il claquera la porte avec assez de force pour ne pas fissurer que le chambranle, mais tout l’édifice avec lui. Toute subvention culturelle d’Etat n’est pas forcément un mal, mais l’institutionnalisation et la généralisation des aides gouvernementales aux artistes ou aux techniciens du spectacle sont pour les arts une gangrène d’une redoutable virulence. Car même si on veut leur faire ainsi échapper à ce qu’on condamne sous le terme de « marchandisation », ces subventions culturelles portent en elles une vérité profonde et inhérente à toute forme de marché : c’est celui qui paye qui commande.

 

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27/07/2009

Savannah Morning News et Troy Davis

Troy Anthony Davis est un Américain noir de 41 ans qui est dans le couloir mort depuis 1991 dans une prison de l’Etat de Géorgie, après avoir été accusé puis condamné pour le meurtre d’un policier, sur le parking d’un restaurant de la ville de Savannah en 1989. Le récit du meurtre, d’une violence animale sinistre, est un prodige de confusion factuelle. Il faisait nuit, tout s’est passé très vite, on a entendu des choses, bref, on n’est sûr que d’une chose, c’est que rien n’est sûr. En plus, depuis 1991, sept des neufs témoins initiaux ont officiellement déclaré avoir fait leur déposition sous pression et ne reconnaissent plus Davis comme le coupable. Un des deux derniers témoins qui ne change pas d’avis, présent sur les lieux du meurtre, est désormais désigné par la défense comme suspect numéro un.

 

Ces manœuvres ont eu un succès certain, puisque l’exécution de Davis a déjà été repoussée trois fois. Entre temps, le cas de Davis a attiré l’attention des médias mais aussi des personnalités. Desmond Tutu, Jimmy Carter ou Benoît XVI, mais aussi le Conseil de l’Europe, ont fait des déclarations officielles demandant le réexamen de l’affaire, en arguant qu’il est inconstitutionnel d’exécuter un innocent. En dépit de ces faits troublants, la machine de la justice américaine est en train de prouver, une fois de plus, sa remarquable inertie puisque Davis n’a pour l’instant droit qu’à des sursis successifs et temporaires, mais pas encore à un nouveau procès. Cette inertie institutionnelle et morale est démontrée avec une précision hors du commun dans un article du District Attorney (juge d’instruction) Spencer Lawton, en charge de l’affaire depuis 17 ans et récemment parti à la retraite et par conséquent libéré de son devoir de réserve.

 

Rédigé sur un ton calme dans un numéro de Savannah Morning News de juin dernier, le morceau de Lawton est une tentative de régler son compte à la défense. Notamment lorsqu’il suggère ouvertement que les sept rétractions de témoins ont été payées ou forcées, ce qu’absolument aucun élément ne peut suggérer. Lawton exprime ainsi dans son article toute la fatale ambiguïté d’un système qui permet la peine capitale. Tout simplement parce que la peine de mort est un acte sans retour. Et qu’une fois qu’on a tout fait pour y envoyer un accusé, admettre qu’on peut s’être trompé équivaut à admettre qu’on est prêt à tuer des innocents. La première phrase de cet article résume fort bien cet état d’esprit, mélange de principes érigés en religion et d’aveuglement volontaire : « Beaucoup de gens se disent choqués qu’on puisse exécuter un innocent. Je connais ce sentiment, et je le comprends. Pourtant, je ne partage pas ce sentiment, et je voudrais expliquer pourquoi. »

 

Les récits d’erreurs judiciaires sont parmi ceux qui me touchent le plus parce qu’on y touche du doigt le cœur de la relation entre l’individu et l’Etat d’une part, et d’autre part la relation entre la justice et la légalité. Pour beaucoup, la relation entre un individu et l’Etat doit être semblable à celle qui existe entre des parents et des enfants : la contradiction y est interdite parce que mère du désordre, de l’anarchie. Quoi qu’on dise, il faut s’y tenir, parce que c’est l’autorité de l’Etat et de ses représentants qui est en jeu, et que cette autorité est beaucoup plus importante dans la cohésion nationale que la vérité. Ceux qui pensent ainsi pensent aussi souvent que la respect de la loi est plus important que le respect de la justice, parce le premier est le produit d’un consensus social écrit et que le second fait appel à des qualités et à des valeurs individuelles, détachées de tout socle social et politique.

 

A ce jour j’ignore tout à fait si Davis est innocent ou coupable. Mais je suis absolument certain que Davis mérite un nouveau procès, et que la peine de mort est une abomination. Une de mes chansons préférées est « Hurricane » de Bob Dylan, un long récit souligné par un violon entêtant qui raconte les mésaventures de Rubin Carter, qui connut dans les années soixante un destin semblable à celui de Davis et qui a finalement été libéré après vingt ans de prison. J’aime Bob Dylan, comme j’aime Joan Baez et Neil Young et Joni Mitchell et cette époque du folksong américain engagé. C’est bourré de pathos, de beaux sentiments, et c’est souvent excessif. Et pourtant, et pourtant, quarante ans plus tard, ça ressort comme du diamant et « Hurricane » sonne toujours aussi juste. Probablement parce que le système est toujours aussi faux.

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19/07/2009

Wall Street Journal et les femmes de carrière

Ecrire cet article me prendra environ une heure. C’est ainsi chaque dimanche depuis bientôt deux ans, et chaque fois cela exige quelque négociation. De mon côté j’essaie de trouver un moment qui convienne, tandis que du sien mon épouse fait de son mieux pour soutenir mes efforts éditoriaux en m’assurant que cela ne la dérange pas du tout, elle qui s’occupe de notre enfant à plein temps, tous les jours de toutes les semaines. Ces petites négociations suivies de petits sacrifices sont l’essence même du fonctionnement d’un couple ordinaire et de sa façon de gérer les besoins vitaux d’un enfant. Aujourd’hui encore, en dépit de tant d’avancées techniques et sociales, cette gestion demeure largement inchangée par rapport à ce qu’elle était il y a 2'000 ans. Et ce sont les femmes qui en font encore très, très largement les frais.

C’est pourquoi la conférence que donnait en juin dernier Jack Welch, ancien très influent PDG de General Electric, a attiré mon attention. En vingt ans, Welch a fait de GE la première entreprise mondiale en taille et en revenus. Mais les propos qu’il a tenus à cette conférence n’avaient rien à voir avec GE et ont été largement rapportés, notamment dans un long article du Wall Street Journal. En substance, Welch explique « qu’il n’existe pas d’équilibre entre le travail et la vie domestique. Nous aimerions avoir plus de femmes en position dirigeantes mais les femmes doivent faire des choix difficiles et elles en connaissent fort bien les conséquences. » L’article détaille ensuite les réactions de femmes dirigeantes face à ces propos iconoclastes. Certaines louent la franchise de Welch et le remercient de mettre le sujet au centre du débat. D’autres, se citant elles-mêmes en exemple, tentent de prouver qu’il a tort.

Je pense pour ma part, et de mon point de vue d’homme, que Welch a cent fois raison. Et que c’est effectivement un tabou majeur de notre société. Quelques chiffres tout d’abord. En 2009, seules 15 sociétés du classement de Fortune 500 des plus grandes entreprises américaines, sont dirigées par des femmes, soit 3,3%. On peut se réjouir de savoir que ce chiffre a augmenté de 50% depuis 2006 seulement, il n’en demeure pas moins catastrophique quand on sait que les écoles de business, de droit et de médecine sont aujourd’hui trustées par les jeunes femmes ambitieuses et bien souvent plus âpres au combat académique que leurs confrères mâles. En France, la situation est identique avec 4% de femmes dirigeantes parmi les sociétés les plus puissantes du pays. Avec des salaires en moyenne 33% inférieurs à ceux des hommes. Et ainsi de suite, où que l’on regarde. On pourrait presque dire que depuis l’âge des cavernes, rien n’a changé pour les femmes. Le signe le plus encourageant pour elles serait que le temps de gestation est passé de 18 à 9 mois, et que viendra un jour où cela ne durera plus qu’un mois ou deux.

Car tout le problème est, et demeure là : la possession d’un utérus et de ses fonctionnalités demeure l’apanage des femmes seules. Depuis la Deuxième guerre mondiale, on apprend que les femmes se sont libérées. On cite essentiellement l’exemple de la pilule et de l’avortement, c'est-à-dire des éléments qui tournent autour du problème mais qui ne le résolvent en aucun cas. Pire : en libérant la femme et en lui permettant de devenir l’égale de l’homme dans la société, beaucoup de femmes se sont simplement retrouvées avec leur devoir de mère et d’épouse en plus de celui de travailleuse et de salariée. C’est particulièrement vrai dans les pays du Sud comme la Serbie, c'est-à-dire des pays fortement patriarcaux, où il n’est pas rare de voir une femme rentrer de son job à 100% pour se dépêcher de faire le repas pour sa famille, s’occuper de ses enfants et faire la vaisselle, tandis que son mari regarde la télé en buvant des bières et en donnant des ordres. Dans le même ordre d’idées mais avec une autre mentalité, j’avais une collègue à Londres qui avait fait ses quatre enfants alors qu’elle était encore à l’université avec l’espoir qu’elle pourrait poursuivre sa carrière en ayant, bien avant les autres, solutionné ce problème. Dès 18 ans, elle était donc entrée dans un monde millimétré et au sein duquel son droit à l’erreur est nul.

Bien que mon garçon soit la plus grande joie de ma vie, je répète ce mot de « problème » à dessein. En effet, j’ai découvert que faire naître et éduquer un enfant est une tâche titanesque, une menace pour presque tous les couples et une responsabilité écrasante. Mais on continue de faire croire qu’il est possible de tout faire à la fois : une carrière, des enfants, et un épanouissement personnel. La pression qui repose sur les femmes d’aujourd’hui est par conséquent monumentale, peut-être plus encore que celle qui reposait sur leurs ancêtres. Par un effet secondaire particulièrement pervers, celles qui choisissent ou qui, comme mon épouse, sont contraintes à ne pas travailler pour s’occuper seulement de leur ménage, sont largement déconsidérées. Pour preuve, administrativement, ma femme est classée comme « sans emploi », elle qui travaille plus que bien des banquiers et sans salaire.

La condition des femmes se détériore régulièrement depuis des décennies et la guerre des sexes est de plus en plus aigue, au travail comme à la maison. Contrairement aux idées reçues, bien loin de s’émanciper, les nouvelles règles du jeu ne font qu’accentuer leur rôle d’objet sexuel passif. Jusqu’ici, seul l’art parvient à évoquer ces sujets avec pertinence, par exemple dans des films comme Eyes Wide Shut de Kubrick ou Antéchrist de Lars von Trier. Ces deux œuvres vivement et universellement conspuées vont pourtant à l’essentiel en nous rappelant que toute civilisation repose sur l’unité du couple. Et que c’est la civilisation elle-même qui est en danger lorsque l’équilibre du couple est perverti.

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13/07/2009

Novosti et le Monténégro

J’étais peinard en train d’écrire mon billet de cette semaine sur le phénomène Facebook – qui n’est au fond qu’un génial site de cul qui ne dit pas son nom et dont je me suis finalement désinscrit, lassé d’y apprendre que Sandra ou Michel ou Zoran trouvent qu’il fait beau aujourd’hui – et c’est alors que mon épouse a éclaté de rire devant son MacBook. Elle lisait un article sur le site du quotidien belgradois Novosti. Elle me l’a lu. Et j’ai moi aussi éclaté de rire. J’ai donc effacé un début de billet que je sentais peu inspiré, et voici une petite pérégrination dominicale dans un domaine qui a le désavantage par rapport à Facebook de n’être – hélas – pas virtuel.

Le Monténégro. Voilà un pays qui compte autant d’habitants que le canton de Vaud et qui est grand comme la Suisse romande. C’est un curieux pays à la géographie superlative – montagnes culminant à plus de 2'000 mètres, côte adriatique découpée et translucide, golfes scandinaves, lacs immenses, forêts sauvages et canyons effrayants – mais qui pèche par presque tous ses autres aspects : corruption chronique, mafia omniprésente, chauvinisme cocardier qui serait risible s’il n’était pas violent. Tout petit, désert et lointain, le Monténégro souffre depuis toujours  d’une géographie confinée: il fut aux confins de l’Empire ottoman qui ne se donna pas la peine de le conquérir complètement, puis de la Yougoslavie titiste dont il fut la plus enthousiaste des républiques – parce que la plus démunie –, enfin aux confins des Balkans, eux-mêmes aux confins de l’Union Européenne.

Et ce confinement le démange à l’endroit d’un amour-propre inversement proportionnel à sa taille. De meilleur élève de Tito avec sa capitale Titograd, le Monténégro s’est vite rangé du côté de Milosevic et de sa puissante armée lorsque la Croatie, vers 1991, a réveillé son désir d’indépendance en menaçant quelques arpents monténégrins d’annexion. Mais à mesure que la Serbie s’enfonçait avec un malin plaisir dans le rôle du sale gosse de l’Europe, Milo Djukanovic, le Premier ministre monténégrin (il l’est encore aujourd’hui, 19 ans après sa première élection à l’âge de 29 ans) a jugé bon de se distancier de Milosevic. Ce pas, opéré il y a dix ans, à l’époque des bombardements de l’Otan, fut effectivement très judicieux. C’était un premier pas politique qui a été suivi d’une manœuvre plus profonde et plus perverse encore : il s’agit désormais pour le petit pays de ne pas souffrir de l’image catastrophique de la Serbie en créant de toutes pièces une nouvelle identité monténégrine.

Strictement électorale – Djukanovic veut bénéficier de la manne euro-américaine pour justifier ses mandats successifs – cette politique a culminé en juin 2006 avec la déclaration d’indépendance du Monténégro. Jusqu’alors, Serbie et Monténégro étaient liés par un destin commun de culture, de religion, de peuple, d’histoire et, on le verra, de langue. Cette césure soudaine était aussi incongrue que si la Broye déclarait son indépendance du canton de Vaud, lorsqu’on sait qu’absolument rien de substantiel ne sépare ces deux entités. Mon épouse est à la fois Serbe et Monténégrine, comme l’écrasante majorité des habitants de Serbie et du Monténégro, comme Milosevic lui-même, et ces rodomontades sont en réalité plus affligeantes que réellement graves. Dans les faits, rien ne change. Et c’est bien cela qui chagrine le gouvernement monténégrin.

D’où l’éclat de rire de mon épouse, et le mien subséquent, lorsque nous avons l’article de Novosti qui rapporte que le gouvernement monténégrin vient de changer ses lois et d’introduire le concept de « langue monténégrine ». Pour marquer le coup, ils introduisent une syntaxe propre et des mots nouveaux. La chose avait commencé lorsque le terme de langue serbo-croate avait été remplacé dans les manuels par le terme « langue maternelle ». La ligne est donc franchie. On ne parlait il y a 20 ans qu’une seule langue, le serbo-croate. Et mon beau-père plaisante depuis en rapportant qu’il parle quatre langues : le serbe, le croate, le bosniaque, et désormais le monténégrin.

En ce jour anniversaire du massacre de Srebrenica, il est peut-être utile de rappeler que ce massacre a bien eu lieu, qu’il a bien fait environ 8'000 victimes sous le commandement des armées serbes de Bosnie. Et il est également utile de rappeler que la langue que parlent tous ces gens qui se sont massacrés jusqu’à ce que, depuis l’extérieur, on les désarme, cette langue est une seule langue, avec une seule grammaire, une seule syntaxe et deux graphies, latine et cyrillique. Le nom de cette langue unique est le serbo-croate. Toute autre appellation que serbo-croate est politique et guerrière. C’est-à-dire un mensonge.

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05/07/2009

ESPN et le footballeur à 142 millions

En regardant les papas qui, comme moi, attendent sur un banc que leur fils descende du toboggan jaune, je me demande quels sont leurs rêves. L’argent et la respectabilité sont des mesures universelles. Alors, quels sont les rêves d’aujourd’hui ? Footballeur, dans six cas sur dix au minimum. Car ce qui descend des toboggans, la couche-culotte bien visible sous le bermuda, ce sont tous les noms des grands footballeurs du moment, floqués sur des jerseys où les couleurs criardes et satinées le disputent aux marques de téléviseur ou de téléphonie mobile. Parmi ces footballeurs en culotte courte, on voit beaucoup de Cristiano Ronaldo. C’est normal, Ronaldo venant d’acquérir le titre de joueur de football le plus cher de l’histoire avec son transfert du Manchester United au Real Madrid pour 142 millions de francs suisses.

 

Il est de bon ton pour un intello pantouflard de mon espèce de vomir sur tous les sportifs de haut niveau et de se moquer de leurs déclarations monosyllabiques. On les juge à l’aune d’un talent qu’ils n’ont évidemment pas la plupart du temps. Ce faisant on escamote leur fantastique combinaison de coordination, de puissance et de précision physiques, et leur capacité hors du commun à intégrer l’activité d’un groupe de coéquipiers et d’adversaires, à une vitesse folle et sous les hurlements d’une foule de dizaine de milliers de personnes. Bref, c’est ce qu’on appelle de l’intelligence dans son expression la plus nette, certainement bien plus nette que dans les cas trop nombreux de leurs confortables contempteurs. Ainsi les sommes déboursées par les clubs ne sont-elles pas totalement dénuées de réalité économique : on s’arrache celui qui a du talent et qui fera gagner son équipe. Et qui justifiera des tarifs publicitaires à sa mesure.

 

Mais voilà que les clubs de football, depuis quelques années déjà, ont entamé une course au transfert qui commence à sentir mauvais. Le site sportif ESPN révèle que la somme totale déboursée par le Real Madrid pour renflouer son écurie est désormais de 410 millions de francs. Et encore, on attend les chiffres des transferts de Villa, Maicon et Ibrahimovic, donc la machine à sous est loin d’être enrayée. Ronaldo déclarait récemment qu’il était fier d’être le footballeur le plus cher de l’histoire, après que Michel Platini, président de l’UEFA, se posait ouvertement la question de cette logique économique. Car ce qui est en train de se passer n’a plus grand rapport avec le sport, mais un rapport de plus en plus étroit avec une logique économique du court terme et totalement destructrice, pour le sport, pour le public, et pour les sportifs eux-mêmes qui se retrouvent multimillionnaires à vingt deux ans.

 

Il y avait autour de la ville de Mostar, en 1992-95, des bataillons d’artillerie serbe, croate et bosniaque. Et d’un ennemi à l’autre, on se louait les canons lorsqu’il en manquait. On allait même jusqu’à acheter les coups de canon. Un Serbe téléphonait à son ennemi croate et demandait : combien tu me fais pour un obus de 75 sur la position bosniaque à côté du pont ? S’en suivait un marchandage purement financier, puis un coup de canon. La population de Mostar, prise entre les belligérants, mourait lentement et vivait pour ses héros, tandis que ceux-ci se passaient tranquillement les canons et les obus, occupés seulement à se remplir les poches et à ne pas se faire tuer.

 

142 millions de francs, c’est cher payé pour un canon, même en or massif, même adulé par des millions de fans. Ronaldo s’efforce maintenant d’oublier dans une débauche de luxe et de luxure qu’il ne s’appartient plus à lui-même, qu’il est une marchandise, et qu’il a perdu absolument toute once de liberté. Il réfléchit certainement, du moins il devrait réfléchir à ce qui vient d’arriver à Michael Jackson, et à n’importe quelle mégastar dont la renommée est telle qu’elle nourrit une foule immense de parasites anonymes qui finissent par la tuer. A commencer par les dirigeants de clubs qui, comme les artilleurs de Mostar, se moquent bien de faire gagner ou perdre leur équipe, de satisfaire ou non leur public, tant que Sony et Deutsche Telekom crachent au bassinet.

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29/06/2009

Financial Times et Bernard Madoff

Rien que ce matin, j’ai reçu par email deux offres pour augmenter la taille d’une partie de mon corps qui n’est pas mon oreille gauche, pour ceux qui se demanderaient. Ce type d’email viral porte toujours un titre très subtil, une sorte de clin d’œil salace virtuel. Le plus drôle de cette histoire, évidemment, est qu’il est impossible, aujourd’hui encore, d’augmenter la taille d’un pénis. En dépit de ce fait clinique indépassable, on continue de proposer des tonnes de potions, d’appareils incongrus qui font penser à des croisements de tensiomètres et de vibromasseurs, et si on persiste à en proposer, c’est donc qu’on en achète. Tant est grand et irrationnel le désir qu’ont les mâles d’avoir entre les jambes une batte de baseball, que certains, par dépit, remplaceront par une voiture de sport ou un poste de Vice-président des acquisitions chez Nestlé.

Il n’existe qu’un seul désir dont la violence pousse les hommes à des idioties comparables, c’est évidemment la cupidité. Bernard Madoff a été condamné aujourd’hui à 150 ans de prison pour la fraude la plus spectaculaire de tous les temps et qui fait passer le fameux « Ponzi scheme » pour un jeu d’enfants. L’histoire est pourtant loin d’être terminée et le Financial Times rappelle que seuls 1'341 comptes Madoff ont été identifiés pour un total de 13 milliards de dollars. On est encore très loin des 65 milliards de fraude déclarés. Mais pour Madoff qui a plaidé coupable et qui se sera épargné une enquête infâmante, la fin de l’histoire est déjà écrite : en prison jusqu’à sa mort pas forcément très lointaine étant donné qu’il a déjà 71 ans.

Avec sa parfaite connaissance de l’âme humaine et pour entretenir son propre mythe, Madoff ne recevait que très rarement ses clients et les faisait patienter des mois ou des années avant de condescendre à les arroser de pognon. Il était parvenu à cette situation idéale où le serviteur se fait prier par son maître tant il sait se rendre indispensable. Et l’une des pierres angulaires de ce dispositif était cette vieille vérité que, parmi ses victimes potentielles, les plus gogos de tous les gogos sont ceux qui sont déjà riches et qui, par définition, n’auraient jamais eu besoin de lui.

Un type qui a sué sang et eau pour mettre de côté 10'000 francs ne se lancera pas dans des combines, même prisées comme l’étaient celle de Madoff jusqu’en novembre 2008. Il préférera choisir sept ou huit placements différents, appellera tous les jours son banquier et se fera un sang d’encre en pensant à ses enfants et à ce qu’ils hériteront, peut-être, si tout va bien. Mais le type qui a déjà un ou deux millions, celui-là a acquis le goût du luxe, le pouvoir qu’il confère sur son entourage, et les joujoux qui y sont attachés. Il en voudra plus, toujours plus. Mais sans patienter pendant des années. Madoff est la réponse idéale, à la fois parce qu’il promettait des retours faramineux, mais aussi parce qu’il conférait un statut social. On était client Madoff comme on était membre du Yacht Club.

Madoff était bien plus qu’un escroc. C’était un dealer de rêves. Il avait compris où se trouvaient, et comment fonctionnaient les plus évidentes faiblesses de ses concitoyens, et fasciné par son propre don, il n’a pas su en faire bon usage. Imaginez que vous découvrez le moyen de mettre toutes les très jolies femmes dans votre lit, et de vous faire prier pour le faire. Il faut une force de caractère hors du commun pour y résister, puis pour décider de transformer ce don en quelque chose de positif. Madoff n’aura fait que suivre sa pente naturelle, maudit par une disposition psychologique hors du commun et incapable d’y résister. La violence de sa condamnation trahit surtout la fureur de toute une classe blême de rage d’avoir vu son insatiable cupidité ainsi exposée dans tous les médias.

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22/06/2009

L'Express et le voile intégral

En regardant des portraits de la Renaissance française ou anglaise, on voit les Calvin ou Erasme ou Moore arborant chapeaux plats avec cache-oreilles et une abondante barbe, vêtus d’un surplis noir et un livre à la main. Les femmes portent des coiffes compliquées qui ne leur laissent souvent que le visage de découvert, la racine des cheveux et le cou jusqu’au menton engoncés dans des tissus damassés et artistement agencés. A peu de choses près, voilà des gens qui ne déteindraient pas beaucoup en Afghanistan ou dans certains pays du Golfe.

 

Là-bas, pour l’Européen en goguette, c’est exotique. Ici, bien sûr, ça l’est déjà beaucoup moins. Les questions soulevées par le port du voile intégral sont très nombreuses et il ne suffira pas de trancher dans le vif et de hurler des positions de principe. Ainsi la proposition de Fadela Amara, la Secrétaire d’État à la Ville du gouvernement Fillon, a le mérite de mettre les pieds dans le plat et de discuter publiquement de cette patate chaude. Elle-même « Française-issue-de-l’immigration » et d’un milieu très modeste, Fadela Amara mène depuis plusieurs décennies un combat contre l’enfermement des jeunes filles et garçons dans des cadres sociaux étrangers aux « valeurs de la République », notamment à travers l’association Ni putes ni soumises qu’elle a créée en 2003. Sa proposition possède donc l’avantage de la légitimité, ce qui est essentiel sur un sujet si sensible.

 

Un rappel tout d’abord. Lorsque British Airways a décidé d’interdire le port de tout signe d’appartenance religieuses à ses employés, dans le but manifeste d’interdire le port du voile à ses hôtesses, c’est une brave Anglaise quarantenaire qui a été licenciée pour port d’un petit crucifix au bout d’une chaînette en or autour de son cou. Ce détail doit nous rappeler que toute disposition légale qui tendrait à ne limiter que les droits vestimentaires de certains finit mécaniquement par créer une infinité de dommages collatéraux plus ou moins scandaleux. La loi s’applique pour tout le monde et sans distinction, et il n’existe pas plus d’application chirurgicale de la loi qu’il n’existe de bombardement chirurgical. Ainsi, en contradiction avec sa consoeur, Eric Besson, également membre du gouvernement, déclare dans l’Express que « toucher à cet équilibre me paraît risqué ».

 

Je suis d’accord avec lui parce que du point de vue de la philosophie politique, qui est le seul qui nous évite de tomber dans un affrontement violent sur des questions de société si essentielles, la liberté d’expression n’est pas un vain mot. Elle ne s’applique pas seulement à notre manière de penser et de parler, mais aussi à notre manière de nous vêtir. Sur les dictatures du Golfe, en dehors du climat, la liberté d’expression est probablement notre avantage comparatif le plus essentiel. Et les porteuses du voile intégral, ou ceux qui les y forcent, nous posent cette question le plus crûment possible : au nom de la liberté d’expression, a-t-on le droit d’interdire à une femme de montrer un centimètre carré de sa peau ? Pour antinomique que cela paraisse, et dans la mesure où ce vêtement ne constitue pas une offense ou une violence au reste de la société, la réponse doit pourtant être oui.

 

Parce qu’une limitation de la liberté d’expression dans le but de la préserver finit toujours par créer un mal plus pernicieux que le mal qui est censé être combattu. Pour me faire comprendre, je veux faire un parallèle en parlant du négationnisme. On a créé des lois qui font du négationnisme de la Shoah un délit qui tombe sous le coup du code pénal. Ce faisant, on a interdit à quelques débiles mentaux de s’exprimer, mais on a aussi interdit une véritable travail de réflexion sur la Shoah, sur la manière d’écrire l’histoire et de se comporter face à l’histoire. On sacralise un moment de l’histoire et on fige tout autour, créant un glacis parfaitement artificiel qui nourrit les extrémistes de tous bords, surtout de droite, les amateurs de conspiration, et finalement on grossit directement les négationnistes qui ne vivent que dans un esprit de contradiction.

 

A titre personnel – mais ça n’intéresse personne – la vue d’une femme voilée me soulève le cœur et me donne envie de baffer le gros moustachu qui la précède en petite chemise et en sandalettes de plastic. C’est d’ailleurs la réaction de loin la plus courante sous nos latitudes, celle qui pousse chacun et chacune d’entre nous à donner des leçons à ces gens, à s’enhardir dans la défense de notre laïcité jusqu’à l’affrontement religieux et civilisationnel, en absolue et totale contradiction avec ce que notre société a développé de plus précieux. Alors, laisser ces femmes dans leurs prisons de coton ? Oui, avec la certitude qu’une société qui les en empêcherait les plongerait aussitôt dans une autre forme de prison, et nous avec.

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14/06/2009

Radio Vatican et le célibat des prêtres

J’aime l’histoire du Père Alberto Cutié. Quand je dis « Père », entendons-nous. Cutié n’est pas exactement le débonnaire pansu qui déambule avec son bréviaire et sa soutane luisante de crasse par les rues du village. Cutié a 40 ans, une belle tignasse noire, des yeux bleus acier, un sourire ravageur et des biscoteaux qui lui ont valu le surnom de « Père quel-gâchis » dans la communauté hispanique de Miami. Star d’un show télé, il donne des conseils matrimoniaux à des millions de catholiques hispanophones. On réprimera donc sa surprise en apprenant qu’un tabloïd mexicain a récemment publié des photos de lui glissant sa main dans la petite culotte d’une jolie femme à la plage, vautré sur elle, le corps luisant de crème solaire et de bonheur.

La suite a été rapide. Mis à pied par sa hiérarchie, il a fait des excuses en public, puis affirmé qu’il aimait la jolie femme en question, puis quitté l’Eglise catholique et enfin rejoint la paroisse épiscopalienne de South Beach qui n’exige pas, elle, le célibat. Le site de Radio Vatican rapporte l’affaire en sept lignes dans un langage qui sent l’épouse trompée et étouffant à peine ses larmes outrées. Ce qui est un exact reflet de la situation. Personne en effet n’a forcé Alberto Cutié à prendre soutane et à prononcer ses vœux. De la même manière, personne ne m’a forcé à me marier. Son geste, pour bénin qu’il soit, n’en est pas moins une rupture de promesse solennelle, donc une trahison. Voilà donc remis sur le devant de la scène la question du célibat des prêtres. Et c’est dommage.

Parce que le seul vœu de chasteté concentre le gros des attaques de la société contemporaine sur le Vatican, on tend à oublier qu’il en existe deux autres, ceux de pauvreté et d’obéissance. Les théories abondent sur les dangers de la répression des pulsions sexuelles et sur les risques très grands qu’encourent les jeunes prêtres à ne pas s’épanouir sexuellement, comme autrefois le Vatican menaçait de surdité les masturbateurs. Ainsi on n’en vient parfois à croire que faire l’amour est un besoin vital, au même titre que boire ou respirer. Et ce faisant on fait de la sexualité un bien de consommation, une marchandise, un truc mécanique sans mystère et sans joie. Mais je m’écarte du sujet. Je voulais parler des autres vœux de pauvreté et d’obéissance.

Si l’Eglise a acquis à travers les âges une telle puissance politique, morale et financière, c’est certainement à ces deux-là qu’elle le doit, et non pas à la chasteté, lubie moyenâgeuse fort utile en son temps mais fondamentalement pas nécessaire. Et si l’Eglise est en train de perdre aujourd’hui son pouvoir sur l’humanité, c’est encore de ce côté-là que je regarderais, plutôt que de passer mon temps à soulever les soutanes. De mes discussions avec des prêtres, j’ai souvent entendu que des trois vœux, celui d’obéissance était le plus difficile à observer et que cette difficulté augmente avec les années, contrairement, bien sûr, à la chasteté. Obéir ne signifie pas seulement se plier aux règles d’un couvent ou d’un diocèse. Cela signifie qu’on attribue à sa propre opinion moins de valeur qu’à celle de son supérieur hiérarchique. Cela signifie s’humilier quotidiennement dans une structure pyramidale qui du bedeau va jusqu’au Pape. C’est disparaître à soi-même et tenter de renaître dans un tout.


Cette discipline insensée dure depuis plusieurs siècles. L’obéissance a façonné, depuis les monastères clunisiens, notre vie en société. Elle a percolé dans nos institutions politiques, donné naissance aux monarchies absolues, qui ont elles-mêmes donné naissance aux dictatures du 20e siècle. Aujourd’hui elle a même survécu aux révolutions. Elle est l’incarnation matérielle de l’autorité indiscutable qui naît non pas d’une légitimité personnelle mais d’une position hiérarchique. Et si le modèle a fonctionné en son temps, s’il a offert à Rome l’assise qui lui a permis d’étendre son empire, il trouve aujourd’hui, dans nos démocraties libérales individualisées, ses limites définitives. Bien plus que ces histoires de touche-pipi, je pense que le vœu d’obéissance est aujourd’hui la véritable faiblesse du Vatican, la faille qui empêche à cette institution de trouver les ressources nécessaires à son renouvellement, comme on le voit par l’élection d’un Pape octogénaire et doctrinal. Et c’est l’un des défauts de notre époque de croire qu’il est plus important d’avoir un orgasme que de penser librement.

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08/06/2009

B92 et la Croatie

Lors d’un récent dîner avec des amis, nous avons évoqué la question des guerres yougoslaves des années 90. Nous n’étions pas du tout d’accord ce qui est normal puisque deux Serbes ou connaisseurs de la Serbie, c’est deux avis complètement différents. En effet, d’avoir perdu ces guerres d’une façon si humiliante et répétée – en Slovénie, puis en Bosnie, puis en Croatie et enfin au Kosovo – et d’avoir été universellement montrés du doigt comme les salauds de la fable ont rendu les Serbes très soucieux à l’endroit de leur histoire récente, objet d’un débat constant et le plus souvent houleux. Mais il n’est pas certain que ce mauvais rôle ne leur ait pas rendu service.

 

Parce que si je pense à l’épanouissement de l’Allemagne et du Japon depuis soixante ans, je ne peux m’empêcher de penser que, peut-être, il y a une grâce secrète à être le vaincu. Dans cette position insoutenable que lui impose le concert des vainqueurs et leurs conditions drastiques, forcé et contraint, le vaincu finit quand même par reconnaître en lui ce que le vainqueur ne verra jamais : la nudité de ses propres mythes et la tristesse de sa supposée supériorité. C’est une nouveauté dans l’histoire et il est trop tôt pour savoir si la formule fonctionne vraiment. Son moteur principal est la rétribution morale, que certains habillent du malheureux vocable de devoir de mémoire. Cela se traduit par une réalité complexe et en même temps limpide : les Serbes ont beau, pour beaucoup, soutenir Ratko Mladic et Radovan Karadzic et les autres encore aujourd’hui, ils savent très bien que ces individus sont largement considérés comme des criminels, y compris par leur propre gouvernement.

 

Or les Croates font exactement l’inverse. Contrairement aux Bosniaques qui n’ont toujours pas de pays et au Kosovars qui ont arraché le leur dans des conditions très disputées, les Croates ont gagné les guerres militaire, politique, diplomatique et médiatique sur leur puissant voisin serbe. Le point culminant des conflits serbo-croates, c’est l’opération Tempête des 4 et 5 août 1995 au cours de laquelle l’armée croate a expulsé de force 200'000 Serbes de la Krajina qui avaient fait sécession et refusaient de reconnaître la Croatie. Ainsi la Croatie célèbre le 5 août chaque année à grands renforts de trompettes. Et pourtant, Ante Gotovina, le général responsable de l’opération et largement adoré dans son pays, après des années de cavale, est aujourd’hui en prison en Hollande, accusé de crimes de guerre. Imaginez Guillaume Tell en prison, ou de Gaulle ou Churchill.

 

Parce que si le Premier ministre croate Sanader a fait preuve d’un bon sens politique en livrant le général adoré, le site d’info serbe B92 rapporte que le procureur de La Haye Serge Brammertz est très peu satisfait de la coopération de Zagreb. On lui refuse notamment accès aux archives militaires croates concernant l’opération Tempête. Et là est toute la complexité de la position croate dans cet après-guerre. Vainqueur régional, elle n’en demeure pas moins montrée du doigt sur un plan international pour son rôle dans la guerre, ce que la population croate ne supporte absolument pas. Le gouvernement entretient cette fatale schizophrénie en faisant du 5 août un jour férié alors qu’il s’agit d’une gigantesque épuration ethnique, et de nommer des places et des rue en l’honneur de Franjo Tudjman, un autocrate qui n’avait rien à envier à Milosevic.

 

Alors que le même Serge Brammertz vante les progrès réalisés par la Serbie, il semble que la position de la Croatie va devenir de plus en plus difficile à tenir pour un gouvernement qui est en train d’atteindre le fond de sa caisse à munitions diplomatiques. Même si ce pays a jusqu’ici bénéficié de sa position de vainqueur, je ne serais pas surpris que la jeunesse croate se réveille un jour avec une épouvantable gueule de bois. Elle demandera des comptes aux anciens et comprendra, un peu comme les jeunes Français découvraient avec horreur la réalité de l’épuration de 1945, que les mythes sur lesquels est assis le pays baignent dans le sang des innocents. Peut-être envieront-ils alors leurs frères serbes et leur leçon d’avance.

02/06/2009

The Guardian et la mort en Suisse

Jusqu’à un passé récent, la Suisse représentait pour les Anglais un paradis alpin saupoudré de visites chez le banquier. La crise est passée par là, et même si quelques banques sont toujours debout et que les Alpes ne sont pas encore aussi usées que le Jura, on doit varier les plaisirs, n’importe quel employé d’un département marketing vous dira ça. Et Dignitas a inventé un truc génial pour rafraîchir l’offre : le suicide assisté. On fait désormais le pèlerinage de Heathrow à Zurich, non plus pour planquer ses économies mais pour se faire administrer la potion magique du bon docteur. Et hop, d’un coup de seringue, on oublie, et sa sclérose multiple, et ses mauvais placements boursiers.

Un article du Guardian de cette semaine m’apprend que 800 sujets de sa très gracieuse majesté sont sur des listes d’attente de la clinique Dignitas. Et que 23 de ces sujets ont été exfiltrés, comme dirait M, dans les douze derniers mois, contre 15 seulement en 2003. Comme quoi, crise ou pas crise, le marché de la mort a le vent en poupe, en Suisse en tout cas. Parce qu’en Grande-Bretagne, une législation de 1960 condamne pénalement l’assistance au suicide. Au point que les citoyens anglais qui accompagnent leurs proches malades à Zurich ont peur de se faire choper sur le chemin du retour, précisément en vertu de cette législation. Comme autrefois on serrait nerveusement son attaché-case tout rebondi de grosses coupures, on planquera discrètement son bodybag sous le fauteuil de classe économique.

Finalement, ça n’est pas si lointain du secret bancaire. C’est aussi un service sur mesure qui ne concerne que la sphère privée du client. Là aussi, ça n’est pas sorcier, une signature par ici, un coup de seringue par là. Ça exige seulement une certaine législation et des gens pour l’appliquer. Faut surtout que ça rapporte, sinon ça ne sert à rien. Ah, quand même, les Suisses ont de belles traditions et ils savent bien les réinventer. De leur côté les Anglais sont toujours riches et friands de solutions dont les privent certaines contraintes morales et historiques intrinsèques à cette antique nation. La conjonction est quasiment parfaite et j’attends maintenant les publicités Easyjet montrant un cercueil orange avec un gros " Zurich - 23 £ " collé au travers, dans toutes les stations de métro de Londres.

Après tout, notre beau pays est depuis longtemps une terre de prédilection pour venir pousser son dernier soupir, pour les Anglais notamment : Charles Chaplin, James Mason, Peter Ustinov, David Niven, Graham Greene, Richard Burton, sans oublier Audrey Hepburn. Alors pourquoi pas Monsieur et Madame toutlemonde, dans un irrésistible élan démocratique ? " La mort au bord du Léman pour le peuple ! ", voilà le slogan du futur, celui qui verra nos quais et nos parcs s’emplir non plus de Rolls et de poupées en Vuitton mais de chaises roulantes et de caissons à oxygène.

Au risque de paraître un peu court, je n’ai pas envie d’étayer mon dégoût de ces nouvelles pratiques qu’on enveloppe d’une indigeste gangue de mots grandiloquents, de sentiments pieux et profonds, de considérations humanitaristes et d’un supposé bon sens. Dignitas. Rien que ce mot m’insulte. Donc, si je sors de chez moi et que je me prends un 28-tonnes dans la face qui me disperse aux quatre vents, je ne serai pas mort dans la dignité ? Ça veut dire quoi, exactement, mourir dans la dignité ? Mourir est une belle saloperie inventée par un dieu sadique et narquois. Enfin, il faudra bien y passer un jour, je le sais, Villon nous l’a assez répété. Mourir pour mourir, autant que ce soit le plus tard et le moins douloureusement possible. Mais dignement ou pas dignement, je m’en fous.

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24/05/2009

M6 et le voleur de bicyclette

A propos du présent article, j’ai comme la sale impression d’être soit un facho, soit un idiot, ce qui, depuis Céline, n’est quand même pas exactement la même chose. Vous connaissez peut-être ce sentiment étrange, mi-enivrant, mi-effrayant, de ne pas partager un sentiment apparemment universel. J’ai dû me taire, par exemple, en sortant de la projection d’Amélie Poulain, consterné par un film débile (et un peu facho) autant que par une adulation collective si prenante que décider de n’y point participer équivalait à n’écouter que le cliquetis des glaçons au fond de mon verre lorsque, pendant des mois, on ne parlait plus que de cela « dans les dîners ».

Personne ne peut ignorer ce qui s’est passé à l’école Louis-Aragon de Floirac en Gironde. Petit rappel de faits, diversement rapportés selon les sources : il y a quelques jours, un petit garçon de 6 ans et son cousin de 10 ans ont été attendus à la sortie de l’école par six policiers puis emmenés au poste pour y être entendus pendant deux heures, puis ont été relâchés. Le sujet de cet entretien concernait un vélo. La mère d’une petite fille s’était plainte à la mère d’un de ses camarades, un petit garçon qui se promenait depuis quelques jours sur le vélo de sa fille. Mais la mère du voleur présumé refusait de croire cette histoire et couvrait son fiston chéri. Donc la mère de la victime est allée voir le proviseur de l’école, qui lui a dit qu’il n’y pouvait rien et qu’il lui fallait en conséquence aller voir plus haut. D’où appel aux flics, d’où interpellation et, surtout, scandale hexagonal hystérico-blogo-politique.

Alertée, la mère d’Hicham, le cousin du voleur, parvient en quelques heures à faire la une des organes de presse nationale. Elle s’indigne et s’emporte, tance la police, le Ministère de l’Intérieur, la direction de l’école, le Malfaisant de l’Elysée (évidemment, jamais sans lui), et accuse le monde entier de s’en prendre à son agneau. Dire que la presse, de gauche à droite, lui a emboîté le pas, ça n’est pas peu dire. L’article sur le site de M6 résume bien le sentiment général : Du côté des parents d'élèves, ces méthodes pour le moins radicales provoquent colère et consternation…Une interpellation qui a laissé des traces…. On n’aura donc passé sous silence presque total que si Hicham n’a effectivement rien volé, son cousin de 6 ans a avoué les faits. Maîtrisant, à défaut de ses pulsions, l’art de la litote, il a admis devant les policiers avoir « emprunté » le vélo. Mais vous pouvez surfer pendant longtemps avant de trouver cette info, écartée au profit de tous ces sentiments vachement citoyens.

Cette intervention de la police a poussé la nation entière à s’identifier aussitôt à la mère du voleur. Comme beaucoup de parents, elle est débordée par des enfants qui filent du mauvais coton, si jeunes fussent-ils, ce qu’elle préfère ignorer parce qu’elle est probablement obsédée par d’autres problèmes plus pressants de loyer et de boulot. Ainsi la réaction populaire qui fait suite à l’affaire de Floirac trahit la pire conception qu’on peut avoir de la vie en société : on doit mieux protéger les enfants et les cadres juridiques existants sont obsolètes. En résumé, c’est une lecture strictement légaliste des événements, avec tous les articles et paragraphes à l’appui.

Or moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la loi. C’est la justice. Et voilà : un enfant de 6 ans a volé un vélo, ce qui, alors qu’on en s’en gausse sur tous les blogs qui traitent du sujet, est un délit tout à fait grave, surtout à cet âge-là ; sa mère l’a couvert et a menti activement à tout le monde ; le proviseur de l’école s’est voilé la face. Personne n’était donc prêt, à la maison et à l’école, à faire respecter la justice et se planquait tranquillement derrière la loi. Le recours à la police, dans un cadre légal certainement un peu flou, a momentanément rétabli la justice, que les médias, les parlementaires et le gouvernement se sont empressés de foutre en l’air, ce qui semble être leur sport favori, en France et ailleurs.

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