18/05/2009

The Nation et les journalistes

J’étais invité la semaine dernière dans une émission de radio où les autres invités, tous deux représentants des grands groupes de presse suisses, s’en prenaient avec violence à la concurrence déloyale que représente Google. Selon l’un, Google ne fait rien d’autre que du pillage de contenu, empochant de l’argent publicitaire pour mettre à disposition des internautes des articles écrits par d’autres qui ont sué sang et eau pour obtenir des informations très précieuses.

 

Il est assez cocasse que justement cet accusateur était du groupe Edipresse. En effet Edipresse ne rémunère pas ses blogueurs, qui pourtant rapportent à l’avenue de la Gare des revenus publicitaires conséquents. L’autre accusateur s’emportait contre Google et ce qui n’est rien de moins qu’une attaque contre « la démocratie », par le porte-monnaie. A en juger par ces propos tenus par des représentants de la presse dominante, la presse écrite est une incarnation sacrée de la démocratie (pour la pensée de gauche) et doit être défendue contre la rapacité sans morale de groupes étrangers (pour la pensée de droite).

 

Pas un seul moment il n’est apparu dans leurs propos que, peut-être, journaliste étant une profession comme une autre, il était normal que les journalistes subissent, de temps à autre, une concurrence très rude. Mieux : que cette concurrence est l’assurance de sa qualité et, à long terme, de son adaptation à des environnements nouveaux. Non, à leurs yeux, la concurrence de Google est une sorte d’hydre monstrueuse fondant sur notre société civile comme la vérole sur le bas clergé breton. Cela m’a rappelé les propos tenus devant la volée 2007-2008 de l’école française du journalisme à Lille par un patron de presse français qui désignait le blog comme la bête à abattre, parce que sans badge, sans revenus désignés, sans preuve de sources, etc. Ces propos, pour sincères qu’ils puissent être, sur les menaces réelles qui pèsent sur l’avenir de la presse trahissent une certitude imbue de faire partie d’une profession à qui on doit autre chose qu’un salaire et des congés payés. Une manière d'exiger, comme un dû, le privilège d'échapper aux contraintes du marché.

 

Dans la livraison actuelle de The Nation, l’écrivain Alexander Cockburn s’en prend avec une violence cent fois supérieure à la mienne contre cet esprit de corps. Lui-même grand reporter plusieurs fois récompensé, il compare les cris d’alarme de la presse dominante aux sorcières de Macbeth se prenant pour Vénus dans le jugement de Pâris. Mieux, il s’en prend à sa propre publication pour fustiger des confrères qui ont récemment signé un article dans lequel ils expliquent que « tandis qu’on ferme des journaux et qu’on vire des journalistes, des pans entiers de notre société civile sombrent dans l’obscurité ». A ceux-là, il promet le même avenir que la machine à vapeur. Et il termine : « En gros, depuis des décennies, la presse écrite dominante a saboté et obstrué – souvent avec rage – les efforts d’amélioration de notre condition politique et sociale ».

 

Dès qu’une profession ou une classe de la société se perçoit autrement que ce qu’elle est réellement, elle entame sa propre destruction. Il y a quelques années, un vigneron de Lavaux avait entamé une campagne de récolte de fonds auprès de ses amis et des collectivités pour la survie de son exploitation – qu’il avait presque ruinée par sa propre incurie. Mais à l’entendre, ce n’est pas une exploitation agricole qu’on était appelé à sauver, c’était un rempart de civilisation, d’histoire, de savoir-vivre et de préservation de la nature. En lui versant de l’argent, on se sauvait soi-même. La vente des Indulgences rapportée à la picole. Et pourquoi suis-je à ce point certain qu’on rirait d’un carrossier qui ferait la même tentative ?

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10/05/2009

Marianne et les diplômés au chômage

En revenant hier soir d’un tour en vélo, mon voisin m’a regardé comme si je tombais de la lune. « Tu es allé de Vevey à Pully et retour habillé comme ça ? » Il faisait référence à mes chaussures de ville, mes pantalons de toile, ma chemise à carreaux et ma veste de velours côtelé. Il n’osait pas trop, par délicatesse, faire référence à mon vélo, un antique Cilo des années 70 avec guidon anglais. Parce que lui, si vous le voyez partir à pied pour Blonay, vous le croiriez parti pour franchir à pied les Alpes jusqu’à Salzbourg escale. Les Suisses et les Américains partagent en effet une inexplicable passion pour le matériel de sport. On ne fait plus de vélo sans investir au moins 3'000 francs dans des chaussures en kevlar, des jerseys en fibre synthétique, des casques fluorescents et des gourdes profilées qui contiennent des liquides orangés et parfaitement dégueulasses, et je ne parle pas même du vélo qui coûte en tout cas 4'000 francs.

Oui car dans les loisirs aussi, nous sommes parvenus à une société de spécialisation. Je le regrette amèrement parce que ça coûte beaucoup trop cher et que ce coût est une entrave à la liberté de choix et de mouvement. Le monde des loisirs ne fait qu’illustrer le côté risible de la spécialisation à outrance dans laquelle nous nous engouffrons chaque jour un peu plus. Ceux qui en souffrent le plus sont, évidemment, les jeunes, parmi lesquels j’ai décidé qu’il devenait indécent de me ranger. La pression est énorme si on n’a pas encore décidé vers l’âge de 15 ans de ce qu’on allait faire de ses dix doigts. Il est fini le temps insouciant qui laissait aux adolescents jusqu’à l’âge de 30 ans pour décider de ce qu’on ferait de ce diplôme de droit ou d’histoire. Mais comment désormais se décider à quoi que ce soit dans une société qui vous déresponsabilise, vous psychiatrise et retarde chaque année un peu plus, au profit d’études interminables et atrocement compliquées, l’irruption de la réalité dans votre vie, sous forme d’apprentissages, de travaux pratiques, physiques, expérimentaux ?

Le magazine Marianne offre un reportage éclairant auprès de quelques diplômés des grandes écoles parisiennes – HEC, Sciences Po, ESSEC, etc – qui galèrent très sérieusement pendant des mois ou des années avant de se faire offrir un stage gratuit. Premier acquis essentiel : ces formations qui autrefois étaient une autoroute sans péage vers un poste de cadre et une retraite dorée sont désormais des chemins de campagne parsemés de troncs d’arbre. C’est le cas depuis quelques années déjà mais la crise vient consacrer ce fait. Et c’est une mini-révolution. Parce que ça signifie que très bientôt l’élite ne sera pas celle dont le fond de culotte a été usé à toutes les facs et tous les MBA du monde, mais celle qui, le plus tôt possible, se sera frottée à la réalité du marché, qu’il s’agisse de commerce, de droit, de médecine, d’art ou de confection. L’ère des éternels adolescents qui empilent diplômes sur diplômes est probablement révolue, et ça n’est pas forcément un mal.

Deuxième constat : c’est, dans la même ligne que l’irruption de Wikipedia, la fin des experts patentés. Si vous êtes nés au Liban et que vous vous y êtes intéressé avec application, que vous avez le sens de la synthèse et de la transmission du savoir, alors votre connaissance des conflits qui hantent la région dépasse certainement celle du Vaudois qui a passé dix ans à HEI à polir un doctorat. La connaissance empirique se fait exhumer des placards où l’amour masturbatoire des théories et des « ismes » l’y avait enfermée. Je me souviens avoir voulu recevoir un certificat de stage à la fac de Lettres de Lausanne en 1992. On m’y avait simplement répondu : les étudiants en lettres ne sont pas sensés faire de stage. Bienvenue dans le monde de l’assistanat. J’avais quand même fait mon stage, mais sans assurance ni reconnaissance quelconque. Gratuitement, bien entendu.

Ces chômeurs diplômés révèlent peut-être un changement de paradigme. Comme l’avait démontré James Burnham en 1941 dans son livre L’ère des organisateurs, la similitude entre l’Union soviétique et le système de nos entreprises capitalistes est frappante. Trouver une différence pour laquelle on serait prêt à mourir pour se défendre contre l’Union Soviétique tout en soutenant General Motors exigeait selon lui d’avoir une position théologique. Il y a quinze ans, j’avais demandé à Jean-Claude Guillebaud ce que je devais faire de ma vie. Il m’avait répondu : « Soit vous voulez le pouvoir, soit vous voulez la liberté. C’est l’un, ou l’autre. Et si, comme je le suppose, vous voulez la liberté, il existe deux façons d’y parvenir : n’avoir aucun patron, ou en avoir plusieurs. » J’ai porté cet adage avec moi depuis. Et il me semble qu’au-delà de l’adage, il y avait de la vision : c’est ce monde vers lequel nous semblons nous avancer et qui abandonne son mimétisme compétitif avec le communisme, ce modèle centralisé de structures énormes et hiérarchisées. Nous nous dirigeons donc vers un modèle plus éclaté, plus individuel, moins formaté, et peut-être plus libre.

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03/05/2009

France Inter et la censure

Il paraît que tout est permis de nos jours parce que plus rien ne choque. C’est vrai, et c’est faux. Dans une société qui tend à adopter ses coutumes non plus d’un village à l’autre mais d’un continent à l’autre, la notion d’interdit social ou religieux devient de plus en plus relative, et difficile à imposer. En revanche, derrière une vaste constellation de notions récentes telles que la dignité humaine ou les droits des minorités, qui sont en eux-mêmes parfaitement défendables, on est parvenu à faire perdurer la notion de censure d’une manière particulièrement perverse. Et c’est normal : la censure est indissociable de l’idée de pouvoir central et de l’exercice de celui-ci.

Il y a quelques années, à Londres, à Earl’s Court, j’avais visité – seul, mon épouse n’étant pas parvenue à accumuler suffisamment de courage pour le faire – l’exposition « Bodies ». Et j’avais été profondément impressionné. Comment ne pas l’être face à un corps qui fut vivant et qui, devant vous, est immobilisé dans une posture de course, entièrement écorché, observable jusqu’à la moindre petite veine. C’était beau, instructif, émouvant, révélateur, choquant, profond, spectaculaire, ainsi tous les ingrédients qui composent ce qu’on appelle l’art me semblaient réunis. Je ressentais donc dans ces salles des émotions comparables à ce qu’on peut ressentir dans n’importe quel grand musée d’art.

Mais on parlait déjà à l’époque de provenance douteuse, de possibles condamnés à mort chinois, de marché sordide. Personnellement et jusqu’à un certain point, la question me semble sans importance, n’en déplaise à un certain Torquemada de carnaval qui nous avait assourdi de ses cris d’orfraie depuis le Valais central. Sans vie, un corps n’a de valeur qu’en tant que quantité de chair, de sang, d’os et de liquides divers. Pour autant qu’on ne le souille pas ou qu’on n’en abuse pas, même s’il s’agissait de mon propre corps ou de celui d’un être aimé, ce qu’on fait d’un corps humain sans vie m’est à peu près aussi important que ce qu’on fait de son chat. Or la mise en situation proposée par l’exposition en question est tout sauf une humiliation ou une souillure. Il n’y a rien là qui porte rire ou à se moquer des êtres exposés. En effet, les visiteurs semblaient frappés d’un mutisme presque complet, évitant les gestes brusques et ne faisant que murmurer leurs commentaires entre eux.

Pourtant, une décision administrative vient de faire fermer cette exposition à Paris. On argue que les preuves de provenance des corps ne sont pas crédibles et qu’un doute subsiste. Invité à s’exprimer sur France Inter, un grossium du comité national d’éthique se félicitait de cette décision et qualifiait l’exposition de honteuse, de scandaleuse, bref, tout un vocabulaire qu’entendirent des Sade, Baudelaire et Wilde en tribunal. Car à une époque pas si lointaine, la censure, bégueule et brutale à la fois, avait un rôle parfois intéressant comme contrainte créative. Pour brocarder les puissants sans finir en prison, combien de détours Molière ne dut-il pas utiliser. Et ces détours ajoutaient à la complexité psychologique comme au style d’une oeuvre.

Pareil en peinture, lorsqu’on voit Rembrandt rendre un verdict ravageur sur la société hollandaise dans son tableau Claudius Civilis, tableau censuré puis presque détruit par son auteur, de rage. Mais cette censure-là disait son nom, elle était visible et, en ce sens, combattable. La nouvelle censure se camoufle, se pare de vertus diverses et grandiloquentes. Mais c’est la même complète cuistrerie, le même désir d’exercer du pouvoir en s’érigeant en arbitre de ce qu’on peut voir ou pas au nom du bien commun et sans aucun doute à l’exact opposé de celui-ci.

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27/04/2009

Vanity Fair et la torture

« Es-tu de gauche ou de droite ? » me demandait hier un vieil ami, sur l’autoroute qui mène à Bâle où nous allions visiter le Schaulager<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->. Je n’ai offert pour toute réponse que le « un peu des deux » qui semble définir tout débat politique de nos jours, paumé entre des valeurs qui se délitent, une classe politique horrifiante de nullité et des questions de fond d’une complexité telle qu’on préfère allumer le poste et regarder Californication<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->.

 

Mais il est sain de se poser cette question et de tenter d’y répondre. Pour le faire, il est un sujet plus pertinent que les autres, une sorte de ligne de faille qui ne manque jamais de susciter des réactions révélatrices : la sécurité. La sécurité est le terrain sur lequel administrations de droite et de gauche ont successivement perdu tout crédit face à leurs propres troupes mais aussi face à la population d’une manière plus générale. Très grossièrement voilà ce qui se passe lorsqu’on pose la question de sécurité à un gouvernement.

 

S’il est de droite, au nom de la protection de la propriété privée et de la famille, il va doubler les forces de police, installer des caméras de surveillance, utiliser à fond les dernières technologies – taser, veille Internet, analyse ADN, etc – et faire du Ministère de l’Intérieur un bunker bourré d’électronique au personnel pléthorique. Ce faisant, ce gouvernement de droite trahit l’un des fondements d’une doctrine conservatrice universelle selon laquelle le gouvernement doit être réduit à sa portion congrue. Même satisfait de la baisse de criminalité, l’électeur type finira par se lasser des contrôles et des restrictions des libertés individuelles, comme l’a illustré le Patriot Act passé par George Bush en 2001.

 

S’il est de gauche, au nom du désir de traiter la cause de la criminalité et non pas seulement ses conséquences et pétri d’une vieille aversion de l’autorité paterno-flico-militaire, il va multiplier les libérations sous caution, les mesures sociales d’intégration dont on abusera avec bonheur, et punira la moindre bavure de sanctions telles qu’elles mettront en cause l’honneur de la police et sa nécessaire soumission au politique. Ce faisant, ce gouvernement de gauche discréditera durablement la confiance que le citoyen peut avoir dans son gouvernement. L’insécurité grandissante qui en résultera donnera l’impression d’un pouvoir central atrophié et incapable.

 

Dans un Vanity Fair de 2008, j’ai trouvé un exemple explicite. Le reporter Christopher Hitchens a décidé, il y a quelques mois, de se prêter à l’expérience du waterboarding, cette noyade simulée sur des prisonniers qui a eu largement cours à Guantanamo et à Bagdad. La vidéo est visible sur le site de Vanity Fair. On l’allonge sur une planche, on le ligote et on lui met un linge sur le visage sur lequel on verse de l’eau. Hitchens résiste pendant 17 secondes avant de demander grâce. Son article dans le magazine s’intitule : « Croyez-moi, c’est de la torture ». Il y explique qu’il ne s’agit pas du tout d’une simulation mais d’une noyade très réelle et absolument effroyable.

 

C’est le cœur de la question de la sécurité : qu’êtes-vous prêt à faire ou à accepter que l’on fasse en votre nom dans la défense de la sécurité ? Le but poursuivi par le waterboarding est la protection de la nation, la mise en échec des terroristes mais le résultat, tel que le démontre Hitchens, est presque certainement un fiasco complet assorti de grosses complications juridiques. Le waterboarding sonne surtout comme un aveu d’impuissance d’une administration excédée par un ennemi possédant le don d’ubiquité et comme un désir mâle de ne pas s’en faire conter. Mais comme stratégie, c’est zéro pointé.

 

Ainsi, à la question du début, je vais offrir une réponse parfaitement scélérate, mais la voici. Sur le principe, je suis pour une approche de gauche. Clairement et sans remord. La « réponse musclée » contredit le bon sens populaire huit fois sur dix et n’offre jamais que des mises à l’écart temporaires des menaces potentielles qui ne tarderont à ressurgir. Pour la mise en pratique, je suis pour une approche de droite, sans états d’âme, avec force, avec brutalité même si nécessaire, mais toujours avec un souci de proportion et dans la mesure où cette option ne cause pas un mal plus grand que le mal qu’elle est sensée combattre. Comment résumer ? Des principes de gauche, des solutions de droite. Follement bobo, non ?

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<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Que je recommande très, très vivement à tout le monde. www.schaulager.ch

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19/04/2009

Le WSJ et l'UBS

Lors d’un récent voyage à travers la Suisse j’ai découvert le monde absurde du GPS. Un monde où l’ordinateur de bord parle sans cesse de sa voix monocorde et hachée, lance des ordres abscons pour se reprendre cinq minutes plus tard d’un « veuillez faire demi-tour dès que possible ». J’ai presque eu peur de soudain entendre « how are you Dave ? », comme le dit Hal9000, l’ordinateur fou de 2001, l’odyssée de l’espace. Ce n’était plus moi qui conduisais, c’était cette satanée machine qui m’envoyait me balader à travers champs, qui se trompait et se reprenait sans s’excuser.

 

Manifestement je ne suis pas le seul à me faire conduire par des ordres absurdes et des stratégies obscures. Oswald Grübel, le nouveau CEO de l’UBS nous a annoncé des choses extraordinaires lors de l’Assemblée Générale du mercredi 15 avril dernier. La plus attendue étant l’annonce des 8'700 emplois détruits, ce qui fait mesquin à côté des 50'000 employés que Citigroup a virés en novembre dernier. La nomination de Kaspar Villiger était elle aussi un non-événement de taille, même si on pouvait espérer mieux pour briser le cliché du gros banquier cupide qu’un fabricant de cigares. Mais je laisse là les chips aux crevettes pour passer sans plus attendre au gigot.

 

Oswald Grübel a en effet annoncé en substance que l’UBS ne changerait absolument rien à sa stratégie générale. Voici une métaphore simple à comprendre : prenons une petite banque qui se lance sur le plus gros marché du monde ; imaginons qu’elle s’y taille une place au soleil notamment par la mise en place d'un système massif d’évasion fiscale ; toujours pour les besoins de la métaphore, imaginons qu’arrive une crise gigantesque et que la banque se fait tailler des croupières par un marché devenu fou et qu’elle subit des procès en série assortis d’amendes monstres ; il y a le feu et le titre passe, mettons, de 75 francs à 9 francs sur une année ; mettons enfin que la banque perde 23 milliards de dollars sous gestion en trois mois seulement ; et devant ce naufrage, imaginons que la direction décide de ne rien faire du tout.

 

Cette décision sent la peur blanche, celle qui vous saisit par le ventre et vous cloue sur place tandis que s’avance le monstre bavant prêt à vous écrabouiller comme un vulgaire moucheron. C’est mauvais signe : maintenant qu’on semble minimiser le secret bancaire, c’est comme s’il n’existait selon l’UBS aucune autre façon de confronter les difficultés qu’en les niant avec la dernière énergie. Le Wall Street Journal en fait le commentaire avec sa froideur technique habituelle, qui est bien plus terrifiante que les cris qu’on entend ailleurs. Ce qui est dépeint dans l’article, c’est la faiblesse inimaginable dont souffre aujourd’hui l’UBS sur tous les fronts. Et la seule médecine qui vient soulager le mourant, c’est comme au Moyen Age : une petite saignée. A moins que ce ne soit Hal9000 ou le GPS de ma voiture qui ait soufflé cette solution à Oswald Grübel. 

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06/04/2009

France 3 et les armes à feu

Suite à l’horrible massacre de Binghamton, suite aux échauffourées de Strasbourg et à celles de Bastia, on remet sur le métier l’éternel sujet des armes à feu et de leur possession. D’abord, dire mon horreur des armes à feu, des armes tout court, quelles qu’elles soient. Ce n’est pas un dégoût efféminé de dilettante, c’est une profonde répulsion qui me saisit lorsque je sens sous mes doigts une crosse ou que j’entends résonner le claquement sec d’un coup de 7,5mm, même dans le cadre bon enfant d’un stand de tir suisse. Voilà un objet dont le but ultime demeure très clairement la mise à mort, même si 99% des armes qui dorment dans les placards de la région ne rempliront heureusement jamais leur destin.

Sur France 3, la semaine dernière, on avait convié un sociologue – dont j’ai oublié le nom – spécialiste de la question pour nous parler des armes et de leur possession dans le monde. Des statistiques, indispensables preuves de transpiration, étayaient son propos résolument anti-armes à feu. Les USA, rappelait-il, connaissent dix fois plus de meurtres par armes à feu que l’Europe, et la Russie six fois plus. De plus, s’enthousiasmait-il, la Grande-Bretagne ne fait toujours patrouiller ses bobbies qu’avec des gourdins et la législation sur les armes y est l’une des plus répressives du monde. Malheureux exemple.

D’abord, c’est faux, puisque aujourd’hui les bobbies sont bien armés et ceux que l’on croise autour de Westminster, avec leurs pistolets-mitrailleurs, vous font volontiers croire que vous êtes à Bagdad. Mais surtout, la Grande-Bretagne est précisément un contre-exemple éclatant pour ceux qui soutiennent l’interdiction du port d’armes à feu. Rien qu’en 2008, et la tendance est à la hausse, on a compté 28 meurtres à l’arme blanche commis par des adolescents sur des adolescents. Parmi les armes utilisées, on recense un plat en pyrex saisi au vol à l’étal d’une boulangerie, ou encore des débris de fenêtre.

Voilà pour l’argument de la facilité, le plus souvent cité dès qu’on s’oppose au port d’armes. C’est-à-dire restreindre au maximum l’accès aux armes en se fondant sur l’idée selon laquelle l’occasion fait le larron. La macabre imagination et la passion destructrice des hommes ne s’arrêtent pourtant pas à ces menus détails. Lorsque vient l’envie de tuer, celle-ci trouve généralement son expression. L’esprit malade qui saisit une arme et tire au hasard parce qu’il en a l’occasion n’apparaît même pas dans les statistiques. En revanche, ce qui apparaît très clairement dans les statistiques, ce sont les morts de la route : 400 par an en Suisse, 5'000 en France, 30'000 aux USA.

En effet, on considère normal de construire des voitures dont il est illégal, voire criminel, d’user les pleines capacités du moteur. Et même si les voitures font, en Europe et aux USA, infiniment plus de morts que les armes à feu, on persiste à considérer celles-ci comme des objets indispensables de la vie quotidienne et à penser que des dizaines de milliers de morts sont un juste prix pour une telle commodité. Pour les armes à feu, on réfléchit exactement de la façon inverse puisque l’usage qu’on en fait en Europe et aux USA est très, très largement récréatif.

Intervient aussi un argument plus complexe, mais peut-être plus essentiel. Il s’agit du rapport que le citoyen individuel a avec l’état. Le sociologue rappelait que c’était sous la monarchie absolue en France qu’était né le contrôle sur les armes, les rois et les grands nobles désirant créer un monopole sur celles-ci pour s’assurer le pouvoir. Il faut donc bien comprendre qu’en interdisant ou en rendant extrêmement difficile le port d’armes pour les citoyens, on s’accorde sur un fait selon moi philosophiquement impossible, à savoir que seul l’état est armé. Les militaires, la police, les services secrets, d’accord, mais personne d’autre.

Comme c’est en réalité les états et non les individus qui tuent le plus – guerres, répression policière, opérations secrètes – je ne peux pas imaginer un monde où l’état seul est en droit de s’armer. La destruction totale des armes dans le monde est un but attrayant mais là aussi, peu convaincant sur son efficacité, lorsqu’on sait par exemple que le rhume et la grippe ont tué 80 millions d’Amérindiens en 30 ans. En revanche, pourquoi ne pas se saisir de la crise pour revoir de fond en comble la manière dont nous construisons les voitures et dont nous les conduisons.

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29/03/2009

Arte et la génération porno

Hier soir, avec mon épouse et un verre d’excellent Tokay, nous avons regardé Top Hat, avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Une heure et demi d’enchantement sous une véritable douche de beauté, de talent, de poésie, de légèreté et d’insouciance. Et puis Ginger et Fred qui dansent sur l’air de cheek to cheek, elle dans une invraisemblable robe à plumes blanches et lui dans son inséparable frac noir à nœud blanc, c’est aussi une certaine idée de l’homme et de la femme, une idée évidemment partielle à l’époque mais en tout les cas totalement révolue. Ce qu’on peut parfois regretter, selon l’angle par lequel on juge la façon dont les choses ont évolué depuis Ginger et Fred.

A la barre, j’appelle une inconnue rencontrée dans un documentaire d’Arte intitulé « A l’école du X ». Cette grande blonde soignée, qui se cache très mal derrière un loup pailleté, est décrite comme une jeune Parisienne de 18 ans, étudiante en langues orientales et habitant les beaux quartiers. Arborant un sourire mi-gêné, mi-frondeur qui fait penser qu’elle en rajoute peut-être un peu, elle nous raconte sa vie sexuelle. Alors qu’en 1935 Ginger Rogers danse sans jamais montrer ses jambes, la Parisienne inconnue explique à des millions de téléspectateurs qu’elle aime bien « se faire embrocher comme un morceau de viande » par des dizaines de garçons.

Le reste de son exposé est du même tonneau. C’est le récit sans circonlocutions d’une certaine jeunesse urbaine et désoeuvrée, bored and curious, comme dans un roman de Brett Easton Ellis. On a inversé les rôles, les jeunes filles sont maintenant les « connards », comme autrefois les garçons, explique-t-elle. Et pourtant, alors que la journaliste lui demande s’il y a des choses dans le sexe qu’elle n’aime pas, celle-ci rétorque qu'elle se force parfois sans y prendre plaisir, « parce que, ce qui m’excite, c’est de voir un mec prendre son pied ». 70 ans de révolutions sociales pour que la génération montante de femmes éduquées des capitales européennes n’aspire qu’à une chose, c’est à se faire utiliser pour le seul plaisir des hommes.

Cette génération porno partage une sous-culture commune, immensément répandue mais résolument taboue, que ce soit à la maison ou à l’école. Les statistiques sont effarantes et laissent à penser qu’à peu près aucun enfant ou adolescent ayant accès à un ordinateur n’est à l’abri d’une première rencontre bouchère et à deux dimensions avec la sexualité. Or la pornographie actuelle, pour des raisons très précises, véhicule un cliché complètement dégradant – même s’il n’est pas toujours inexact – des rapports humains, et notamment des femmes en général, réduites à leur quantité en chair et en liquide divers. Les raisons pour lesquelles la pornographie est à ce point navrante sont racontées dans un autre documentaire excellent, « Inside Deep Throat ».

En 1972, un petit producteur américain décide de faire un film entièrement axé sur la fellation. Filmé en six jours et intitulé « Gorge profonde », ce film est le plus gros succès relatif de l’histoire du cinéma : un budget de 25'000 dollars et une recette de 600 millions. Dès sa sortie dans les salles, il provoque un énorme tollé conservateur qui exige, et obtient, qu’on traîne les acteurs en justice puis en prison. Alors que jusqu’ici on pouvait montrer ce genre de films dans n’importe quelle salle, « Gorge profonde » crée un débat à son désavantage au terme duquel une ségrégation est opérée. Désormais ces films-là seront classés X et ne seront montrés que dans certaines salles sous certaines conditions.

C’est le début d’un divorce dont les conséquences seront déplorables : d’un côté on traitera du sexe d’une façon voilée et on aura droit à l’autoroute des médias, mais si on en fait une affaire explicite, on devient une sorte de bandit toléré mais mis au ban de la société. L’industrie pornographique a aujourd'hui un chiffre d’affaires annuel estimé à 100 milliards de dollars, et n’a que des frontières très floues avec celle de la drogue et du marché d’êtres humains. Comme elle fonctionne en dessous du radar, on n’y recrute pas exactement des lumières, ce qui ne fait qu’aggraver sa pauvreté initiale en contenu. Pour rentabiliser, on préfère répéter à l’infini l’histoire de l’infirmière perverse et soumise, dont la Parisienne inconnue reproduit le rôle avec une fidélité presque religieuse. A 18 ans, la norme importe souvent bien plus que la liberté, surtout dans une société urbaine et déstabilisante. Et comme la norme véhiculée par la pornographie est à l’humiliation volontaire, eh bien vive l’humiliation volontaire.

Au-delà du sexe et de la façon dont la pornographie est en train de le dénaturer, c’est pour moi beaucoup plus un problème de prohibition que cette jeune inconnue exprime. En marquant d’un sceau d’infamie toute sexualité explicite à l’écran, on en a fait une activité illicite, artistiquement nulle, et moralement triste et sale. De plus, comme on en a fait un interdit, les jeunes générations, dont c’est le comportement attendu, le transgressent avec l’impression aveuglante de faire l’expérience de la liberté.

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22/03/2009

OK Magazine et Jade Goody

 

 

C’est une étrange fête des mères aujourd’hui en Grande Bretagne. La maman la plus célèbre du pays vient en effet de rendre son dernier souffle, ce dimanche 22 mars à trois heures du matin. L’histoire de Jade Goody, c’est le nom de cette jeune maman de 27 ans, ne peut laisser personne de glace tant elle est bizarre, choquante, émouvante et pour toutes les raisons qui en font un extraordinaire symbole culturel et social.

 

Jade est née en 1981 de parents pauvres et drogués. Jusque là, rien d’exceptionnellement triste dans l’Angleterre thatchérienne, en proie aux troubles sociaux et plongée dans un gouffre financier apparemment sans fond. Son enfance dans le sud de Londres est violente selon ce qu’elle en a raconté et on la croit volontiers. Assez rapidement son père l’abandonne. Il mourra d’une overdose en 2005, à l’âge de 42 ans. Sa mère, accro au crack, perd l’usage d’un bras dans un accident de moto. Malgré ces parents modèles, Jade parvient à devenir assistante dentaire.

 

En 2001, Jade est une vraie « Essex girl ». Ces jeunes filles qui habitent les banlieues Est de Londres et prennent le train pour débarquer à Liverpool Street Station, ce sont ces Anglaises délurées qui font peur et envie aux Continentaux, qui ont un accent et une vie sexuelle sauvages, qui boivent plus que les garçons, se battent dans les matchs de football et dans les pubs, et qui sont très souvent d’excellentes secrétaires ou assistantes à la City, comme l’était ma secrétaire en 2006, elle aussi une authentique Essex girl. C’est « l’Angleterre d’en bas », comme disait l’autre, celle qui a depuis longtemps remplacé le chapeau melon, le tweed et les bouteilles de lait en verre. Ne demeurent que la Reine et le thé, mais leurs jours sont comptés.

 

Tout ne commence vraiment qu’en 2002, dans le jeu télévisé Big Brother où, malgré son débarquage assez rapide, elle devient vite la coqueluche des médias pour son comportement d’Essex girl, avec tout ce que cela comporte de sincérité et de vulgarité. Depuis ce jour, la vie de Jade n’a plus échappé à l’œil des caméras. Elle a deux fils en 2003 et 2004 avec un coparticipant à Big Brother. Puis elle est prise dans un scandale aux proportions épiques pour avoir fait un commentaire raciste à l’encontre d’une autre participante indienne. Elle sort naturellement, comme l’exigent les règles du marketing élémentaire, son autobiographie, son parfum, son DVD fitness et ouvre un salon de beauté pour homme.

 

En août 2008, la vie de Jade bascule. Sur Big Boss, le Big Brother indien, elle apprend en direct qu’elle atteinte du cancer du col de l'utérus. Sanglots, hurlements, tout y est. Elle revient en catastrophe à Londres où, quelques semaines plus tard, elle apprend qu’il n’y a plus grand-chose à faire que d’attendre le rideau de fin. Avec un naturel déconcertant qu’on appelle le courage, elle décide de vendre les droits de la couverture de son agonie au magazine OK! pour des sommes considérables. Son but avoué étant d’accumuler un maximum d’argent pour assurer l’avenir de ses deux fils.

 

Sous nos latitudes, on se choque facilement de ce genre d’expressions. On les trouve vulgaires, et c’est ma foi souvent vrai. N’empêche, c’est l’une des conditions premières de la démocratie de laisser s’exprimer toutes ces cultures et contre-cultures. Ça n’est pas qu’une question de démocratie : en laissant s’exprimer Jade Goody, on permet aussi à des cultures plus sophistiquées et novatrices de trouver leur public. Autrement dit, en laissant au pire une chance de s’exprimer, on laisse aussi s’exprimer le meilleur, c’est d’ailleurs une condition sine qua non de son existence. Par chez nous, on craint ces excès et on les prévient par tout un système subtil de censure et d’autocensure. Jade Goody serait impossible chez nous, se félicitent certains. Les Rolling Stones et Harold Pinter non plus.

 

Les dernières semaines de Jade auront été l’occasion d’une hystérie médiatique très rarement égalée. Sa tête chauve à cause de la chimiothérapie, souriante et maquillée, a fait la une de tous les journaux. On y a tout appris sur elle, jusqu’à ce matin, trois heures, où elle est finalement morte entourée de sa mère et de son mari, ce qui ne génère que plus d’hystérie médiatique encore.

 

C’est comme si un pays entier s’était observé pendant des années à travers un spécimen unique et archétypique, sorte d’Homo Britannicus des années 2000 qui suscite la haine et l’amour en égales quantités. On l’a dit depuis longtemps déjà, Jade Goody prouve par l’extrême qu’Orwell avait tout prévu dans 1984 : le totalitarisme a plusieurs visages, notamment celui des médias derrière lesquels un dictateur cannibale et polymorphe attend chaque jour sa ration de malheurs et misères. Jade Goody lui en aura fourni à la tonne, jusqu’à la mort. Et il est impossible de ne pas penser qu’elle sera parvenue, bien malgré elle, à incarner l’Angleterre toute entière, pleine de bruits et de fureurs pendant une décennie et qui s’éteint doucement dans les premiers rayons de ce soleil de mars.

 

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15/03/2009

Budapest Times et le franc suisse

Depuis des semaines, j’hésite et je change d’avis tous les deux jours : allons-nous, oui ou non, nous prendre le mur ? La Suisse va-t-elle éviter le crash comme je le disais il y a quelques mois dans ce blog, ou va-t-elle se prendre les pieds dans le tapis, comme tout le monde, mais avec un effet retard. Comme rien ne m’aide à le deviner, même pas notre semi abandon du secret bancaire de la semaine dernière, autant se tourner vers des pays qui, eux, sont en train de jouer au crash test avec leur société et toutes leurs économies. Par exemple, la Hongrie.

L’écrasante majorité des Européens considèrent encore les pays de cette région comme très largement arriérés et post-soviétiques, c'est-à-dire comme un film de Kusturica. Bien qu’un voyage d’un jour dans la banlieue de Belgrade puisse aisément le faire croire, la réalité est, on s’en doute, un rien plus nuancée. Donc, la Hongrie, comme l’Ukraine et beaucoup d’autres pays de cette région, sont en train de connaître une descente aux enfers économiques et sociaux dont on se fiche doucement au-delà du Danube.

Une des raisons principales est, comme aux Etats-Unis, liée à l’immobilier. Poussés par leurs gouvernements et par l’Union Européenne, les Hongrois, comme l’explique un article en anglais du Budapest Times, ont voulu devenir propriétaires. Et pour le faire, ils ont contracté des hypothèques en monnaies étrangères, plus précisément en franc suisse qui offrait une remarquable stabilité face aux monnaies locales. On a de la peine à se représenter que jusqu’à 70% des emprunts hypothécaires hongrois sont aujourd’hui en francs suisses, même si depuis quelques mois les banques épouvantées ont cessé ce type d’opérations. Comme pour les subprime, ce système ne fonctionne qu’en situation de croissance forte. Dès qu’intervient une légère inflexion de l’économie, c’est foutu. Comme un franc suisse valait 150 forints en septembre dernier et 212 ce soir, on imagine aisément que le Laszlo de base qui a pris un emprunt l’an dernier peut déjà s’acheter des cartons et un sac de couchage.

Des chers amis vivant en Hongrie m’en rapportent d’excellents vins, mais aussi des histoires de conspirations très années trente. On colporte qu’Israël aurait téléguidé la ruine de la Hongrie parce que les conditions en Palestine sont trop tendues et que la Hongrie serait une bonne idée pour relancer le sionisme. On entend que le Ministre des finances, Gordon Bajnai, a déclaré la semaine dernière au Sunday Times que les marchés boursiers étaient délibérément manipulés dans le seul but de couler la Hongrie. La haine contre la communauté Rom connaît elle aussi un vrai printemps. Et un parti de fous dangereux, la Garde Magyare, faisait aujourd’hui défiler 4'000 de ses membres à Budapest avec des croix gammées, des crânes rasés et des uniformes noirs et rouges fort seyants.

Dire que ce pays, et que la région toute entière est proche de l’implosion est un doux euphémisme. De ce côté de l’Europe, on trouve qu’ils maugréent beaucoup et qu’ils pourraient montrer un minimum de gratitude après tout le fric qu’on a déversé, en toute connaissance de cause, dans les poches des fonctionnaires corrompus ou dans des projets culturo-socio-pédago-foireux. Alors, pas contents, les Hongrois ? Furieux de s’être fait avoir jusqu’à l’os par leur gouvernement et par ceux de l’Europe entière ? Qu’ils mangent de la brioche.

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09/03/2009

Le Figaro et Auschwitz

En passant devant le château de Chillon, j’expliquais à un ami en visite qu’on avait pensé à le raser pour faire passer le chemin de fer, il y a cent ans. Face à l’énorme bâtisse, l’idée paraît aujourd’hui aussi absurde que sacrilège : s’attaquer à des murs de 5 mètres d’épaisseur qui ont tenu bon durant 8 siècles, pour le seul plaisir de faire passer des touristes anglais en route vers les palaces de Zermatt. C’est qu’alors on n’entretenait pas le même rapport avec le passé. Ce rapport était vivant, quotidien, on ne ressentait donc pas le besoin d’en conserver des traces matérielles. On vivait comme son grand-père, on respectait les mêmes traditions et on connaissait dès son jeune âge l’endroit du cimetière l’on irait reposer plus tard, à côté de plusieurs générations portant le même nom.

Serge Klarsfeld, le célèbre « chasseur de nazis », a récemment fait des déclarations étonnantes et très représentatives de notre époque. Il s’inquiète de la détérioration du camp de Birkenau, particulièrement des baraques en bois où dormaient les prisonniers qui, on s’en doute, n’avaient pas été construites pour durer 60 ans et plus. Soulignant qu’il s’agit du dernier camp de concentration nazi presque complet, Klarsfeld pense que sa conservation représente une chance inouïe pour les générations à venir de comprendre, se souvenir, réfléchir à la Shoah. Un budget, à répartir sur quelques pays européens, est d’ailleurs prononcé : 120 millions d’Euros, pour maintenir lesdites baraques, et aussi trouver des moyens de conservation pour les tas de cheveux, de chaussures et de valises qui ont tendance à tomber en poussière face aux manipulations des quelque 1,3 millions de visiteurs annuels.

Pour louable et compréhensible qu’elle soit, je ne crois pas que cela soit une bonne idée. D’abord, parce que ces monuments sont l’œuvre de ce que la Terre a porté de plus effroyable dans l’humanité et que la destruction du mal passe aussi par des actes, passifs ou actifs. Une ruine, lente mais inéluctable, de cette architecture de l’horreur me semble autrement plus symbolique et efficace que sa conservation à tout prix. Même si elle peut servir à des fins pédagogiques, cette conservation me semble être aussi, d’une façon particulièrement perverse, une espèce de victoire des bourreaux sur les victimes, incapables d’en détacher leurs regards à jamais ébloui. La visite du camp de Westerbork, en Hollande, qui n’est plus qu’une clairière dans une forêt d’épicéas, m’avait profondément marqué par l’absence de toute trace. On était seul face à ce vide sacré, de toute façon incompréhensible pour celui qui n’y est pas passé, et il y avait quelque réconfort à savoir que, précisément, tout avait été détruit.

L’autre raison de ne pas conserver Birkenau à tout prix est plus désespérée. On n’a bien vu que toutes les preuves matérielles n’empêchaient pas les cuistres par milliers de remettre en doute, au nom d’une supposée science, la vérité historique. Comme certains doutaient encore, dans les années 60, de l’innocence de Dreyfus. Les cuistres ne voient que ce qu’ils veulent bien voir et même si tous les camps de travail et tous les camps d’extermination nazis étaient encore debout, ils nous abreuveraient quand même de leurs questions arithmétiques macabres. Ce ne sont pas quelques baraques en bois qui sauveront la mémoire des milliers d’innocents qui y sont passés.

La mémoire de ces victimes doit être défendue becs et ongles, sous peine de quoi c’est une seconde mort qui les menace. Mais il me semble parfaitement garanti que cette mémoire existe et survivra toutes les attaques qu’elle subit de la part de ces esprits malades et criminels, parce que, au bout du compte, la vérité trouve toujours son chemin à travers les mensonges. L’histoire de la femme de Lot, dans la Genèse, me semble pleine d’enseignements pour la présente situation. Se retournant sur Sodome en flammes, c'est-à-dire sur un passé corrompu, pleine de nostalgie et de regrets, elle se fait transformer en statue de sel, immobile et stérile. Et c’est un peu ce qui menace notre époque qui, au lieu de se souvenir et de réfléchir, préfère toucher quelques planches et quelques briques pour ressentir un frisson fugace et probablement inutile. Il faut laisser les morts reposer en paix et s’en souvenir. Et la meilleure façon de le faire, c’est de commencer par laisser s’écrouler, lentement, le lieu de leur martyre.

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01/03/2009

Le Point et Picasso

Même si je ne ressens pas de profonde affection pour elles, j’ai de la peine à me réjouir, comme certains, trop nombreux, en voyant la déconfiture des grandes banques. Au-delà de la morale, des bonus abusifs, de la confiance trahie, des impostures éhontées, il y a des centaines de milliers de guichetiers, emprunteurs ordinaires, femmes de ménage, restaurateurs, chauffeurs, livreurs, qui disparaissent dans le naufrage, et personne n’y gagne. En revanche, mon sentiment est fort différent au sujet de ce qui s’est passé la semaine dernière à Paris, et qui ressemble à un séisme au sein d’un monde ultra feutré : Picasso – le peintre, pas la voiture familiale – n’a pas trouvé preneur.

L’événement faisait la une des gazettes du monde entier, et celle du Point en particulier qui en faisait des pages et des pages : la dispersion par Christie’s de la collection de Pierre Bergé et d’Yves Saint Laurent. Il y avait quelque chose de vaguement morbide dans cette vente. Peut-être parce que je ne comprends pas bien cette idée très contemporaine d’accumuler des biens en tous genres, des choses qui, même somptueuses, chères et rares, demeurent des choses, comme le soulignait Georges Perec. Les photos de l’appartement du couple provoquent chez moi une irrépréhensible nausée : un mélange de meubles Art Déco et Louis XV que surplombent un maître flamand, un Goya, un Ingres et un Mondrian et tout, jusqu’au plus insignifiant guéridon, servant de socle pour des sculptures, des faïences, des cristaux, des vases chinois, des antiquités. C'est-à-dire pas une collection mais un empilement. Pas un appartement mais le dépôt d’un Mont-de-piété de luxe. Le lien unique entre ces objets étant créateur universellement reconnu peut-être, mais quelle invraisemblable dispersion.

Au sommet de cet entassement trônait, encore, une toile de Picasso, une grande composition cubiste intitulée Instruments de musique sur un guéridon, de 1914. Un de ces trucs qu’adolescent je contemplais dans les musées en me convaincant du mieux que je pouvais que, comme c’était un Picasso, ça devait probablement être beau. Passaient ainsi des minutes infinies et lourdes d’un doute affreux mais jamais exprimé : et si, après tout, c’était simplement moche ? Et voilà que le marché de l’art, dans un mouvement très surprenant et libérateur à la fois, vient de snober la toile en n’offrant que 21 millions d’Euros quand Bergé, qui l’avait achetée à Picasso lui-même, en attendait un minimum de 25 millions. Dans le même temps, une autre toile cubiste de Juan Gris (un Picasso, un Braque ou un Gris de cette époque sont parfaitement impossibles à différencier) partait aussi loin sous son estimation de base. Tandis qu’un Matisse somptueux faisait littéralement péter les scores à 35 millions. Déjà à Londres en 2007, dans une vente Sotheby’s, j’avais vu un Matisse dépasser de loin sa cote et un Picasso cubiste stagner, ce qui me fait dire qu’au-delà de l’événement se dessine peut-être une tendance.

Dans le contexte d’une vente historique, nul doute que ce Picasso négligé aura un impact profond sur le marché et redéfinira quelques valeurs et quelques noms jusqu’ici peu discutés. Evidemment, Picasso ne passe pas soudain au stade d’imposteur pour autant et conserve tout son génie. Je me souviens de ma femme lâchant une larme silencieuse devant son Garçon à la colombe de la National Gallery à Londres. C’est plutôt la remise en question d’une façon d’envisager la création artistique dont Picasso s’était fait le porte-drapeau, plus cérébrale qu’émotionnelle, partiellement en réaction à un XIXe bourgeois et trop « joli ». Ainsi il y a eu pour moi dans cet événement quelque chose de jubilatoire, presque de vengeur : pour révolutionnaire et novateur que l’art puisse être parfois, la notion très subjective et changeante de beau en demeure, au bout du compte, indissociable. Le travail de la raison est fascinant mais sans cœur, c’est un rien frisquet.

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23/02/2009

Wall Street Journal et la guerre du Mexique

Tandis qu’on se scandalise beaucoup trop tard sur le secret bancaire, le Mexique s’enfonce dans la guerre. Sans établir de hiérarchie dans l’importance de ces informations, la soudaine réaction d’outrage de la Suisse à propos des attaques de l’administration américaine contre le secret bancaire est pathétique et défaitiste. Depuis des mois, la chose a été dite et redite par des régiments entiers d’analystes : c’est la guerre entre la Suisse et les USA ; l’enjeu, c’est la puissance bancaire, et le cheval de Troie, c’est le secret bancaire. Mais on y a opposé la plupart du temps une moue dubitative et pleine d’un supposé bon sens. Et on a perdu un temps précieux. C’est vrai qu’en matière de guerre, on a déjà fait plus explicite. Par exemple, ce qui se passe depuis deux ans au Mexique est beaucoup plus crédible.

 

Dans le conflit qui oppose les cartels de la drogue près de la frontière américaine, on compte plus 6'000 morts en un an. Pour rappel, c’est plus que les guerres en Irak et en Afghanistan combinées sur la même période. Et les rapports entre ces trois guerres sont en réalité plus nombreux qu’on le pense. D’abord, les trois ont les Etats-Unis comme protagoniste. Pour la guerre du Mexique, si on peut l’appeler ainsi, l’enjeu est évidemment le marché de la drogue américain, estimé par les Nations Unies à environ 140 milliards de dollars. On rappellera que les Américains consomment plus de 60% des drogues illicites dans le monde, et le pauvre Mexique a le malheur d’avoir 3'000 kilomètres de frontières terrestre avec son grand frère et d’être le passage obligé des arrivées de cocaïne et d’héroïne en provenance d’Amérique du Sud.

 

Le nouveau Président mexicain Felipe Calderon est vivement encouragé par Washington qui lui a offert de l’armement et de l’entraînement pour 400 millions de dollars. Sur les photos des zones de combat, on voit des soldats mexicains – les policiers sont complètement corrompus la plupart du temps – intégralement équipés d’armes et d’armures américaines, patrouillant les rues en Hummer. C’est là un autre rapport avec l’Irak et l’Afghanistan : on comprend très bien, visuellement, que tout conflit important ouvert aujourd’hui est équipé et donc décidé par Washington. Un troisième rapport avec ces deux autres guerres, c’est la nature résolument moderne de l’ennemi. On n’a plus affaire à des armées mais à des groupements plus ou moins organisés, liés les uns aux autres le temps d’une livraison d’armes opportune, sans aucune morale ou code d’honneur autres que ceux de l’argent et du pouvoir. Et la drogue, omniprésente, soit comme monnaie d'échange, soit comme matière première, soit enfin comme bien de consommation, tout cela très observé par des dizaines de millions de narines américaines.

 

La vraie menace dans tout cela ? Il semble, selon l’article très détaillé du Wall Street Journal, que le Mexique soit en train de jouer sa survie ces jours-ci. Dans des quartiers de Mexico et dans des villes entières, la police n’a plus le droit de patrouiller que deux jours par semaine. L’explosion de la criminalité et la puissance subséquente des cartels sont telles que non seulement l’état de droit mais l’Etat tout court sont directement menacés. Même si certains aux Etats-Unis voient dans cette violence une raison d’espérer qu’enfin le gouvernement mexicain, après des décennies de tolérance, fait quelque chose contre la drogue, un tel déchaînement de plomb et de feu risque d’avoir des conséquences jusqu’ici, à terme.

 

Parce que le Mexique n’est plus du tout un cactus sous lequel chantent des mariachis pétés à la tequila. C’est la 13e économie mondiale et le deuxième partenaire commercial des Etats-Unis. Si le Mexique s’effondre ou sombre dans une quasi guerre civile sur plusieurs années, le grand frère au Nord en sera autant affaibli. Comme les Etats-Unis sont déjà au bord du gouffre, la guerre du Mexique et les diverses rébellions gauchisantes d’Amérique Latine – au Venezuela, en Bolivie, au Brésil, au Paraguay – pourraient devenir la chiquenaude de trop. Voilà une raison de plus de ne pas attendre de la part de Washington une quelconque clémence envers qui ou quoi que ce soit, Obama ou pas. Et que le nouveau Président gringo ait avoué avoir déjà touché à la marijuana ne devrait pas le rendre plus cool pour autant.

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15/02/2009

Blic et le Politiquement Correct

Dans les rares discussions politiques que je peux avoir avec mes amis – il y a longtemps que la politique n’intéresse plus personne en Suisse – revient souvent cette expression qu’on sert à toutes les sauces. Cette expression, c’est « politiquement correct ». Il suffit de s’en déclarer l’ennemi et aussitôt on a l’air intelligent, ironique, bourré de bon sens et proche du peuple. Je voudrais, en ce dimanche glacial, prendre la défense du politiquement correct, au risque de paraître idiot, premier degré, peu pratique et hautain. Pour ce faire, j’appelle à la barre deux politiciens qui n’ont rien en commun.

D’un côté, j’invite Bernard Kouchner, ministre des Affaires Etrangères français, et de l’autre, Velimir Ilić, ex-ministre des Infrastructures de Serbie. Kouchner, c’est l’incarnation d’une certaine gauche mondialiste, pétrie de beaux sentiments et de grands mots. C’est aussi la personnification de l’expression de Pascal Bruckner, « le sanglot de l’homme blanc », un homme qui travaille une vie entière et en pleurant pour repayer une dette inextinguible envers tout ce que la Terre compte de pauvres et d’opprimés. Face à lui, Velimir Ilić, c’est le politicien couperosé et corrompu d’une petite ville de Serbie, nationaliste, alcoolique, brutal, ponctuant ses harangues de jurons racistes et/ou misogynes et/ou de coups de pied. C’est aussi le reflet de ce que la Serbie recèle de pire, une propension isolationniste à se moquer de tout et à se complaire dans une autodestruction haineuse.

Dans le livre de Pierre Péan, « Le monde selon K », on apprend que Kouchner facturait très cher ses services de consultant médical pour des chefs d’Etat africain (parmi lesquels le très recommandable Omar Bongo), et qu’il leur proposait, pour mettre ses conseils en pratique, les services d’une société dont il était également le patron. Comme si on allait chez Novartis pour se faire diagnostiquer un cancer. Kouchner, épaulé par son petit copain BHL, a le culot, sans rien nier au livre de Péan, de n’y opposer comme seule et unique défense que tout cela était légal. Ce qui est exactement la même défense qu’offrait Adolf Eichmann à son procès en Israël pour justifier ses crimes. Et voilà pour tous les anti-politiquement correct un combustible de choix : le tiers-mondiste en chef pris la main dans le sac du clientélisme. Le corollaire est évident : le politiquement correct n’est qu’une façade qui permet, par derrière, de se faire du fric en se faisant bien voir.

Dans le tabloïd de Belgrade Blic – du groupe Ringier – on apprend que Velimir Ilić en est à son énième coup. En plein Parlement, il a déclaré la semaine dernière que la signature du ministre Rasim Ljajić en bas de l’invitation officielle à la célébration de la Fête nationale était une insulte au peuple serbe, pour l’unique raison que Ljajić est musulman. Ne pensez pas pour autant qu’Ilić risque seulement une attaque en justice, un avertissement ou une sanction quelconques. La liste de ses insultes est aussi longue que son foie est jaune. La raison pour laquelle Ilić ne risque rien est simple : le politiquement correct n’existe pour ainsi dire pas en Serbie. Certains, surtout à l’étranger, s’en réjouissent bruyamment. Ah, voilà une terre où l’on peut s’exprimer librement sans crainte qu’un collectif antiraciste vous menace de poursuite devant la Cour des Droits de l’Homme.

En commun, ces deux coquins de Kouchner et d’Ilić ont un amour immodéré du pouvoir, de l’argent et d’eux-mêmes. Pourtant, Kouchner est malheureusement banal dans son vice, qui n’a en réalité rien à voir avec la notion de politiquement correct, même s’il s’est probablement servi de celle-ci pour parvenir à ses fins. Kouchner est, et a toujours été attiré par ce qui brille, et rien, dans les révélations faites par Péan, ne devrait nous étonner. En revanche, l’exemple d’Ilić devrait nous instruire sur les raisons même de l’existence du politiquement correct. C'est-à-dire sur cette muselière collective qui, gendarme invisible, nous oblige à tourner deux fois la langue dans notre bouche avant de faire des déclarations insultantes.

Dans cette région si proche des Balkans qui sort d’une atroce guerre civile, on trouve encore bien vifs les ferments de haine et de violence qui ont si souvent amené l’Europe entière à s’autodétruire. Car cette guerre-là, comme tant d’autres, est d’abord née dans la bouche d’hommes tels qu’Ilić, enflammés par leur propre rhétorique mais répugnants à toucher une arme, se réfugiant toujours derrière la liberté d’expression. Et ces hommes-là sont partout, même en Suisse, la bouche pleine de vipères à cornes mais bien sanglés dans des complets à rayures. C’est ainsi que le politiquement correct, pour contraignant et hypocrite qu’il soit parfois, semble un prix dérisoire à payer pour maintenir ce trop fragile équilibre qu’on appelle la paix.

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08/02/2009

Le Monde et Xavier Fortin

Même si j’en avais eu des avant-goûts assez relevés par le passé, je réalise tous les jours un peu plus, depuis que j’ai un enfant, l’insondable hypocrisie d’un système qui agit par protection anticipée. Ce système ne protège pas du tout mon enfant : il se contente de vérifier cinq fois que, si quoique ce soit lui arrive, les polices d’assurances ont été bien remplies et payées et qu’on ne puisse se plaindre de rien à personne. L’amour que me procure mon fils suffit la plupart du temps à me faire oublier ces mesquineries. Et puis il est bien entouré, l’hôpital est tout prêt, les gens de la garderie sont gentils et notre pédiatre est excellent.

Mais lorsque j’ai lu l’histoire de Xavier Fortin la semaine dernière, je me suis pris à rêver. Voilà un type qui a pété une durite, quitté sa femme, pris ses deux garçons de 6 et 7 sous le bras et qui est allé vivre avec eux au fond de la nature. A travers les lignes, on saisit que le gaillard n’est pas complètement réglo et qu’il doit traîner dans sa tête des valises un peu lourdes. Mais selon les premiers témoignages, ses deux fils qui ont maintenant 17 et 18 sont en bonne santé morale et physique. Ils tressent à leur papa des couronnes et s’échinent à le faire sortir de prison. Formé comme instituteur, il les a apparemment éduqués selon le programme de l’Education nationale et les emmenait à la découverte de la nature l’après-midi. Aidé activement par son propre père et par des amis, Xavier Fortin a ainsi vécu en cavale dans son propre pays avec ses deux garçons pendant 10 ans.

Sa capture provoque des réactions révélatrices. Libération envoie un reporter sur place pour nous décrire les lieux et recueillir les témoignages divers. L’article est très intéressant et bien écrit, mais toujours sur le ton de l’enquête anthropologique qui tente de rappeler au lecteur type que la France s’étend au-delà des boulevards des Maréchaux. Mais c’est le Monde qui retient mon attention ce soir. Une certaine Patricia Jolly y a pondu un article d’une redoutable coquinerie. Pendant plusieurs paragraphes, la journaliste se moque de la défense que les deux garçons offrent à leur père en disant en substance que, comme ils ont certainement été abusés, leur témoignage n’a quasiment aucune valeur. Avant même de conclure elle a déjà jugé et renvoyé Xavier Fortin aux fers pour le restant de ses jours. Elle termine son rouleau de PQ par cette question : « L'arrestation de leur père a-t-elle fait prendre conscience à [ces deux garçons] que la société est régit [sic] par des lois ? »

Je ne veux pas défendre Xavier Fortin, il a un avocat pour cela et j’ignore presque tous les détails de son aventure. Mais la question de cette employée de rédaction provoque chez moi et, j’espère, beaucoup d’autres gens, une violente réaction urticante. Car il semble que pour Jolly et pour une part grandissante de la société, la seule chose qui nous relie désormais, le seul lien qui ait une quelconque valeur, c’est la loi. On peut nourrir ses enfants uniquement de chips, de coca et de beignets, les mettre au lit à 11h30 du soir, les mettre devant la télévision 10 heures par jour, les laisser hurler non-stop dans les McDonald’s et se comporter plus salement que des porcs, leur apprendre à haïr un conjoint divorcé, on ne risque rien tant qu’on a un siège enfant dans sa voiture et qu’on les a bien vaccinés.

Dans cette société de cuistres, le recours à la loi comporte un double avantage. D’une part, c’est indiscutable, tangible, écrit noir sur blanc. Et surtout, comme ça n’est qu’une question de moyens et d’arguments, c’est contournable le jour où ça devient embarrassant. Il n’y a pour cela qu’à faire de nouvelles lois. Peu importe que Fortin ait peut-être bien éduqué ses enfants puisqu’il a enfreint la loi. Pour ces gens-là, ce qui est légal est nécessairement juste. Et dans le monde qu’ils nous préparent, nous nous détesterons tous à mort, nous porterons tous une arme, nous vivrons dans des bunkers sous alarme, mais tout sera parfaitement contractualisé. C’est là qu’une évasion dans une cabane au fond de l’Ariège devient séduisante.

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01/02/2009

L.A. Times et Tim et Tom

Comme tout le monde, je viens de recevoir ma déclaration d’impôts. Comme tout le monde, ça me donne un mal de tête prospectif. Deux articles du L.A. Times viennent m’aider à relativiser tout cela. Pourtant, même si j’en conçois une brève et soulageante Schadenfreude, je ne peux pas dire que ces nouvelles me rassurent.

Le 18 janvier dernier, le quotidien californien m’apprenait que Tim Geithner, choisi par Obama pour diriger le Trésor, était embourbé dans une sale affaire. De 2003 à 2008, Tim a été Président de la Réserve Fédérale de l’Etat de New York, et à ce titre très impliqué dans les politiques monétaires si favorables aux banques de Wall Street, avec les conséquences que l’on sait. Or il s’avère que le petit Tim – il n’a que 47 ans – aurait « oublié » de payer 34'000 dollars au fisc. Brillants débuts pour un futur Directeur du Trésor.

Comme cela ne suffisait pas, le même L.A. Times m’apprend le 31 janvier que Tom Daschle, choisi par Obama pour diriger l’épineux dossier de la santé, aurait lui aussi « oublié » de payer 128'000 dollars au fisc. Pendant près de 20 ans, de 1987 à 2005, Tom a été Sénateur du Dakota du Sud, et a dirigé un grand nombre de commissions. Comme Joe Biden, Tom est devenu un « homme de Washington », ce qui depuis quelques années a pris une coloration particulièrement sordide, entre les scandales financiers, moraux ou politiques.

A leur décharge, rappelons ici un chiffre monstrueux : 60'000. C’est le nombre de pages du code fiscal américain, et encore, on se bat entre experts sur ce seul sujet. Rien que l’an dernier, rappelle le journal, pas moins de 500 changements y ont été introduits. Selon un nombre grandissant d’experts, la politique fiscale américaine et son code avec elle ont totalement perdu le contrôle de leurs propres agissements. Ce qui fait que 60% des contribuables ont recours à des comptables pour les aider à remplir leurs déclarations. A cela, ajoutons les chiffres suivants : 400 milliards de déficit budgétaire, 700 milliards de déficit commercial, et désormais une opération de sauvetage des banques qui coûtera plus de 800 milliards supplémentaires. Et qui sera dirigée par Tim Geithner.

Alors qu’Obama annonce depuis un an le changement et qu’il est désormais aux commandes, les CV et les pratiques plus que discutables de deux membres éminents de son administration jettent un doute douloureux sur ces belles promesses. Pendant que le gouvernement exige des contribuables américains des efforts considérables, il embauche en même temps des individus qui ignorent les lois et rognent sur les déclarations de leur femme de ménage, comme l’a apparemment fait Tim. La chose fait déjà scandale outre-Atlantique, et même si Tim semble pouvoir s’en sortir, rien n’est moins sûr en ce qui concerne Tom. Ces deux-là me font penser à ces voitures italiennes des années 70 dont on disait en rigolant qu’elles rouillaient sur catalogue.

On pourrait se consoler en voyant que, contrairement à l’administration Bush, la nouvelle ne dissimule pas ses problèmes et nous les expose clairement. Pourtant, ça ne me suffit pas et je redoute cette attitude-là autant que la précédente. D’une part parce qu’elle est la marque de fabrique du Malfaisant de l’Elysée, qui répète à qui veut l’entendre qu’il fait tout haut ce que ses prédécesseurs faisaient tout bas. L’idéal, ce serait bien sûr que ces gens-là ne soient pas corrompus, vénaux et menteurs. Mais comme c’est un rêve, je préférerais, en attendant, qu’ils tentent de nous cacher leurs turpitudes au lieu de nous les exhiber sous le nez, comme un chat vous apporte un moineau déchiqueté. Au moins je saurais qu’ils en ont honte donc, peut-être, conscience.

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28/01/2009

Prospect Magazine et George W Bush

De retour d’un merveilleux séjour alpin chez des amis, je réalise concrètement, en lisant les nouvelles, que George Walker Bush n’est plus président. Il est entré à la Maison Blanche lorsque je ne connaissais pas encore ma femme, qui m’est tout désormais. En janvier 2001, j’avais quelques illusions en plus, quelques kilos en moins et conservais le vif souvenir de ma récente visite au sommet du World Trade Center de New York. J’avais surtout été impressionné par le magnifique lobby et ses fenêtres à hautes ogives de métal, superbe œuvre d’architecture contemporaine dont les restes calcinés pourrissent aujourd’hui sur un terrain vague protégé du New Jersey, non loin de l’aéroport de Newark.

Ces huit années de l’ère Bush sont maintenant mises dans des boîtes, étiquetées, consignées, et, pour le moment, complètement éclipsées par l’irruption providentielle de leur contraire presque absolu : un président jeune, beau, noir, démocrate, articulé et bien entouré. De sexe masculin, intelligent, charismatique, Bush l’est également, à des degrés divers, mais il serait surprenant de lui nier ces attributs. Pour l’instant, ce n’est pas de lui qu’il est question mais de l’autre, auquel revient la tâche prométhéenne de renverser la tendance et de réparer des dégâts innombrables que la précédente administration laisse dans son sillage. Pourtant, Bush et ses acolytes ne peuvent plus rien faire, de bien ou de mal, et on peut maintenant commencer à regarder, sans espoir de retournement soudain, l’œuvre par eux accomplie.

C’est l’exercice auquel se plie Edward Luttwak, éditorialiste américain, dans Prospect Magazine. Mais dès le titre, le ton est donné et ne laisse plus aucun doute sur l’issue du papier. « A Truman for Our Times », ou « Un Truman pour notre temps », est une longue analyse, qui date de quelques mois déjà et qui érige Bush en rien de moins qu’en héros incompris, en stratège suprêmement intelligent. Outre qu’il est beaucoup, beaucoup trop tôt pour se laisser aller à de telles comparaisons et que Truman n’est de loin pas universellement considéré comme un génie, Luttwak demeurera celui qui affirmait, en août dernier, qu’Obama serait vu comme apostat par le monde musulman parce que musulman de père. C’est là que l’analyse tourne à l’hagiographie, et que Luttwak perd toute crédibilité sur un sujet qui offre à ma plume une friche fertile aussi vaste que le Texas.

Il y a le 11-Septembre. Tout commence et tout s’arrête là en ce qui concerne George W Bush. L’économie est une catastrophe bien sûr, mais il en porte la responsabilité autant que Clinton, Bush senior et surtout Reagan. Pour l’effondrement des institutions intérieures, pareil. Pour la perte de confiance en la fonction présidentielle et en la politique d’une manière générale, pareil. Seul le 11-Septembre aura vraiment façonné l’ère Bush en lui offrant deux guerres, la redéfinition des libertés civiles, une thématique universelle et increvable, et une nouvelle politique étrangère. Mais avant tout, le 11-Septembre aura créé deux camps irrédentistes et passionnés : les conspirationnistes, ceux pour lesquels ce qu’on a vu n’est pas ce qu’on a vu et qui pensent que la réalité n’est pas celle que l’on voit et que l'on touche, et les autres. Je fais résolument partie des autres, et même si je ne vais évidemment pas en parler ce soir, je voudrais proposer un constat.

George W Bush se retire sur un bilan globalement catastrophique, et je ne crois pas que tous les Luttwak du monde y changeront quoi que ce soit. Ce bilan est lourd de statistiques humaines et financières, chiffrées, documentées et froides comme une crosse de 9mm. Le bilan le plus sombre d’entre tous, je crois, concerne précisément le 11-Septembre et ses conséquences. Aujourd’hui, plus de la moitié des Américains pensent que ce qui s’est passé ce jour-là est une conspiration, que la version officielle est un vaste mensonge. Comme d’ailleurs presque autant d’Américains pensent que l’homme n’est jamais allé sur la lune. En Europe, je ne crois pas que les chiffres soient beaucoup plus réjouissants. Ainsi, non seulement Bush et ses sbires ne seront pas parvenus à empêcher la mort atroce de milliers d’innocents par la main de fous furieux, encore auront-ils permis, par leurs mensonges répétés, leur arrogance, leur infini cynisme, que ces morts soient presque vaines.

Il est formidable de constater, plus de cent ans après les faits, qu’il existe encore aujourd’hui des gens convaincus de la culpabilité d’Alfred Dreyfus. Qu’en dépit des évidences, des historiens patentés et, grâce à eux, des gens par milliers discutent de la réalité des camps d’extermination nazis, ou du massacre de Srebrenica. George W Bush porte une responsabilité historique dans la poussée – ce virus ne meurt jamais – de cette fièvre collective qui précède trop souvent les déchaînements de violence. Une fièvre qui aveugle les foules et leur fait voir du noir là où il y a du blanc, quelque chose là où il n’y a rien, et rien où il y a quelque chose. A force de mentir, de dissimuler, de tordre le cou à la réalité, George W Bush sera non seulement parvenu à perdre toute crédibilité, encore aura-t-il fait perdre son crédit à la vérité elle-même. Et ce qui surgit à la place de la vérité lorsqu’on l’étouffe, c'est cette vague conception, tiède et douce comme un beignet, mais plus virulente et mortelle que la peste bubonique, qu’on appelle le bon sens.

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18/01/2009

Al Jazeera et Gerald Kaufman

Le dernier épisode fratricide sur les rivages orientaux de la Méditerranée m’a laissé perplexe, incapable de réfléchir, je ne parle même pas de me décider. Chaque jour, en écoutant à la radio et en lisant dans les journaux les avis éclairés ou haineux des uns et des autres, mon cœur balance et souffre de sa propre irrésolution. Enfin quoi ! Un homme informé et responsable devrait quand même penser quelque chose ! On n’a pas fait toutes ces années d’études bibliques, ces lectures, ces voyages en Israël, en Palestine, en Egypte et au Liban pour en revenir bredouille de toute partialité. Et bien oui. Je demeure, aujourd’hui encore, parfaitement incapable de décider qui, des Israéliens ou des Palestiniens, porte le plus grand tort.

Samedi dernier, j’ai entendu les commentaires d’un pro-Hamas qui déclarait sur France-Info, avec le calme que confère l’évidence, que « Israël doit disparaître ». Derrière lui, dans la foule d’une manifestation parisienne, une zélatrice hurlait « Vive l’Islam ! Vive le voile ! ». Voilà qui me confond encore un peu plus, puisqu’on mélange, en quelques secondes de radio, la situation féminine, le fondamentalisme religieux et la politique internationale dans un melting-pot complètement indigeste. Et voilà Daniel Finkelstein, rédacteur en chef du London Times qui raconte, des sanglots dans la plume, l’histoire de sa maman et de sa tante déportées à Bergen-Belsen, voisines d’Anne Frank ; et qui conclut en disant que, tant que le Hamas refuse de reconnaître le droit à Israël de seulement exister, alors tous les moyens seront utiles pour garantir cette existence, avec, mais le plus souvent contre l’avis des démocraties libérales, confites de bons sentiments mais incapables d’agir.

Il m’a fallu, pour trouver un avis à la fois informé, convaincu et dissonant, aller chercher sur Al Jazeera, le magazine qatari d’information. Sans commentaires, j’ai découvert l’intégralité du discours donné le 16 janvier dernier au parlement britannique par le député travailliste vétéran Gerald Kaufman. Comme Finkelstein, Kaufman commence par évoquer sa famille juive, sa passion adolescente pour le sionisme, et sa grand-mère, abattue d’une balle dans son lit par un nazi. La dissonance intervient à ce moment du discours, puisque Kaufman déclare : « Ma grand-mère n’est pas morte pour servir d’alibi aux Israéliens qui assassinent des grand-mères à Gaza ». S’ensuit cinq minutes d’un discours d’une rare virulence, prononcé dans un parlement aux trois-quarts vides, par un petit monsieur juif, chauve et vieux, ponctuant ses attaques par des « Madame la Vice-présidente du Parlement ». Et terminant par ces mots : « Les Israéliens ne sont pas seulement des criminels de guerre ; ils sont idiots ».

Je pense que Kaufman a raison. Je pense que, même si le Hamas, bien que démocratiquement élu, est une organisation horrible qui envoie des milliers de jeunes au casse-pipe, et qui refuse toujours et encore le droit à Israël d’exister, on n’a jamais, absolument jamais vaincu ce type-là de crétins par des bombes. A tenter la chose, simplement parce qu’elle en avait les moyens, l’armée israélienne s’est effectivement compromise au plan du droit international. Contrairement à ce qu’espèrent certains, le Hamas ne sortira pas grandi de cette affaire, simplement parce que toutes ces bombes ont un effet immédiat et radical. Et Israël, en dépit de quelques gains tactiques, aura perdu des alliés et de la sympathie, en gagnant de nouveaux ennemis. Comme d’habitude, tout le monde a perdu, les vivants et les morts, les puissants et les faibles, les fondamentalistes et les libéraux. D’un côté comme de l’autre, seuls les crétins ont gagné quelque chose : le droit de se battre bientôt à nouveau.

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11/01/2009

Le Times et Jeremy Clarkson

Alors que l’Europe prend des airs d’Antarctique, on entend les mamies sur le quai qui commentent, goguenardes : « Et on nous parle de réchauffement de la planète. » Comme d’autres qui, se plaignant d’un début d’année trop chargé, se demandent avec une once d’irritation : « La crise ? Quelle crise ? » C’est l’expression de ce qu’on appelle le bon sens populaire, rassurant despote sans visage, plus puissant que tous les médias et tous les politiques, mais plus changeant que la lune. Car les mêmes s’exclament un 24 août, par 35 degrés : « ben ouais, c’est la catastrophe qui se prépare. » Ou, en lisant les chutes de l’action UBS : « Ce pays est foutu. » Tout, au fond, dépend de l’humeur du sujet. Dépendant de cette humeur, le futur sera blanc ou noir, mais toujours plein de bon sens.

 

Or Jeremy Clarkson possède ces traits distinctifs qu’il est presque toujours de mauvaise humeur, et qu’il s’oppose avec la dernière énergie – et un peu de mauvaise foi - à ce qu’on appelle le bon sens populaire. Jeremy est l’un des chroniqueurs automobiles les plus influents de la planète. Avec son show Top Gear sur BBC et sa chronique dans le Times, il a conquis le monde entier, transformant les essais de voiture en véritables petits films, pleins de commentaires délirants, de séquences incroyablement dangereuse (l’un des chroniqueurs a failli y laisser sa peau dernièrement) et le tout dans un esprit fondamentalement britannique. C'est-à-dire pince-sans-rire, conservateur, pragmatique, violent, machiste et bourré d’autodérision. Il installe un Renault Espace sur des rails et lance une motrice à 100 km/h pour voir ce que ça donne. Il démolit à la masse, complètement, une petite japonaise. Il grimpe une colline écossaise en 4X4, jusqu’au sommet. Etc. Souvent irritant, parfois infâme, toujours drôle et intéressant.

 

Et comme nous parlions de réchauffement climatique, le sujet de Jeremy est évidemment sensible. Car les voitures qu’il aime, les voitures rapides et chères, donc polluantes et bruyantes, sont l’objet d’attaques d’une violence encore inimaginable il y a cinq ans. Mais voilà qu’arrive la Tesla. Baptisée en l’honneur de Nikola Tesla, l’inventeur serbe de la radio mort à New York en 43, la Tesla est un élégant coupé sport, avec la particularité que son moteur est entièrement électrique. Développée en Californie et assemblée en Angleterre, et vendue au prix de 100'000 Euros, la Tesla Roadster a suscité un enthousiasme délirant parmi une classe très particulière de la société : les riches sensibles aux questions d’environnement. Ça fait un paquet de monde, et de beau monde. Car voilà un moyen de ne rien abandonner tout en ayant bonne conscience : l’équivalent, en automobile, d’un pur malt écossais hors d’âge en quantité illimitée et qui ne fasse pas mal au foie. Ou d’une soirée avec deux escorts tchèques offerte, avec le sourire, par votre femme.

 

Lorsque Jeremy est parti essayer la Tesla, il était plein d’espoir. Mais très rapidement, l’essai tourne au pataquès. Sur les deux modèles présents, l’un tombe en panne après 70 kilomètres, alors que la batterie est censée durer plus de 300, et 16 heures sont nécessaires pour la recharger ; quant à l’autre, elle part en surchauffe pour des raisons inexpliquées. Même si Jeremy conserve un bon souvenir de son accélération époustouflante et de ses lignes racées, il n’hésite pas démolir la Tesla dans son émission suivante, avec son habituel humour ravageur. C’est là que la chose se corse. Car si Tesla Motors ne dément pas un seul des mots du chroniqueur et reconnaît la mésaventure, tous les autres journaux tombent sur le râble de Jeremy et lui en font voir de toutes les couleurs. Du New York Times au Guardian, de l’Independent au Daily Mail, on le traite de menteur, d’incapable, et toutes sortes de noms d’oiseaux. On n’est plus très loin du blasphème, de l’outrage absolu qui consiste à dénigrer la religion du plus grand nombre, forte de la conviction de ses adhérents plus encore que de sa réalité.

 

Qu’on me comprenne bien, je n’ai rien contre le réchauffement climatique. Comme tout le monde, il me fait peur parfois, m’intrigue souvent et me laisse songeur la plupart du temps. Je ne suis pas certain de bien le comprendre, et encore moins certain que ceux qui nous disent le comprendre l’ont effectivement compris. Mais comme mode, comme esprit du temps, on a connu bien pire et je préfère signer des pétitions contre le réchauffement climatique que contre les Juifs, ou contre les Bulgares et les Roumains.

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04/01/2009

Le Figaro et John M. Keynes

Parmi l’interminable liste des mensonges proférés par Tony Blair, en voici un que j’aime particulièrement : « Peu importe qu’une idée soit de gauche ou de droite, l’important, c’est que ça marche. » C’est Tony tout craché. Formule tout à la fois brillante et convaincante, désir boy-scout et contagieux de s’asseoir tous ensemble autour d’une table, de se rouler les manches, de boire beaucoup de café, et de résoudre tout. C’est grâce à de pareilles coquineries que Tony a été élu trois à Downing Street. Au-delà du blairisme, cette formule trahit l’un des aspects les plus repoussants de la culture anglo-saxonne, et qui est en train de transformer Londres et tout le royaume en un immense shopping mall, l'absurdité selon laquelle les idées n’ont aucune importance réelle devant l’évidente prééminence de la pratique économique. Ou plus exactement que les idées n’ont aucune utilité si elles ne servent pas à s’enrichir vite et beaucoup, ou acquérir beaucoup de pouvoir, ou à mener des guerres inutiles et illégales. C'est-à-dire, en somme, que les idées n’ont absolument et définitivement plus aucune importance.

À première vue, la chose semble crédible. Au fond, il est plus important pour une idée d’être bonne que d’être de gauche ou de droite, de même qu’il n’est pas important de déterminer si une bonne idée est de gauche ou de droite, tant qu’elle est une bonne idée. Je passerai très vite sur le fait que notre Malfaisant Voisin essaye de faire gober à ses électeurs exactement les mêmes couillonnades en faisant de son règne le dénominateur commun de tous les lèche-culs, des hypocrites et des faussaires. Tony Blair avait évidemment le même dessein, qu’il est hélas parvenu à réaliser avec un indéniable talent. C'est-à-dire émasculer toute théorie, la détacher de son socle historique et philosophique, au besoin l’invertir ou même la pervertir, tout cela pour ne servir qu’une seule et unique cause : lui-même. Un tel aplomb dans le mensonge était nécessaire pour Tony qui, chef d'un parti de gauche exsangue, avait bien compris que la droite avait le vent en poupe, et que pour réaliser ses ambitions, il lui faudrait rebaptiser ces idées de droite en idées de gauche. C’est ce que notre Malfaisant Voisin a qualifié d’un seul et à jamais honteux épithète : décomplexé.

Comme disent les Anglais, enter John M Keynes. Keynes, qui soudain retrouve une gloire nouvelle, au point que Le Figaro, enthousiaste Malfaisantiste et libéral mou, décide d’en faire son « Homme de l’année 2009 ». Pas mal, pour un homme mort il y a 62 ans. Keynes, qui se définissait lui-même (et il aurait eu de la peine à dire autrement) comme bourgeois, a repris du galon à la faveur de l’implosion des marchés depuis septembre dernier. Keynes, surtout, qui a fameusement présidé, grâce à ses théories interventionnistes d’équilibre économique, aux Trente Glorieuses de l’après-guerre. Keynes donc, intellectuel ami de Virginia Woolf, homosexuel déclaré et marié pour la galerie à une danseuse russe, passionné par la danse et les arts en général, donc passionné aussi par les débats d’idées, revient des morts comme une Statue du Commandeur. Et comme dans Don Juan, il nous revient avec un message d’une aveuglante clarté : avant d’agir, il faut réfléchir. Dans notre contexte économique, cela se traduirait par : la théorie économique et les idées politiques sont prépondérantes dans notre monde devenu trop complexe pour s’en remettre à nos seuls instincts animaux, comme le proposaient, grossièrement, les friedmaniens et les laissez-fairistes.

Quand je vois que, pour nous sortir du bourbier, on ressort de leur urne les cendres d’un homme qui n’a jamais vu un ordinateur ou un avion commercial à réaction, je constate à quel point les dommages causés par Tony Blair et ce qu’il convient d’appeler son entreprise d’abrutissement collectif sont profonds. De voir un intellectuel comme Keynes, et non pas Donald Trump ou Kate Moss, sélectionné par le Figaro m’offre une maigre consolation même si, comme je le crains, cette crise ne nous aura presque rien appris.

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28/12/2008

RIA Novosti et l'UE en échec

J’appelle à la barre une photo, parue cette semaine un peu partout dans la presse. On y voit deux présidents, le russe et le serbe, Medvedev et Tadić, se serrant chaleureusement la main. Ils scellent un énorme paquet d’accords gaziers valant dans les 2.5 milliards de dollars. Dans RIA Novosti, de Moscou, Alexandre Medvedev se gargarise : « C’est un événement historique ». Le symbole est très fort lorsqu’on sait que Tadić a fondé deux campagnes présidentielles sur le thème de l’intégration dans l’Europe. Et que ses adversaires, dont l’ex-Premier ministre Koštunica, ne voulaient pas coopérer avec le Tribunal de La Haye et faisaient déjà, eux, les yeux doux à Moscou. Et pourtant, après quelques années et moult déceptions, Tadić s’est résolu à pactiser avec un allié puissant (mais dont l’histoire a prouvé, avec une lugubre régularité, la rouerie et la duplicité envers le petit frère serbe). Et l’UE ne peut s’en prendre qu’à elle-même pour ce retournement.

 

Car ce qui s’est passé la semaine dernière à Moscou est plus proche de la défaite européenne que d’une victoire russe, encore relative et probablement pas définitive. Partout dans les Balkans et dans les pays de l’Est de l’Europe, un vent de révolte est en train de souffler. C’est sur ce vent que l’avion de Tadić s’est porté jusqu’à Moscou. Des sondages récents m’ont fait me frotter les yeux d’incrédulité. En Roumanie, en Hongrie, en Tchéquie, en Croatie, en Pologne, une portion nettement grandissante et parfois déjà majoritaire de la population est en train de se retourner contre les bienfaiteurs de Bruxelles. Lorsque je vivais en Serbie, vers 2002-2004, l’UE était encore largement considérée comme un futur très enviable, un rêve. Or avec le temps, les pesantes leçons d’éthique dont les étalons de mesure ont été égarés, les interminables tracasseries administratives, les chantages et les coups tordus, ce rêve est en train de se transformer en lendemain qui chante. Une chanson que d’anciens pays communistes connaissent par cœur.

 

Dans son livre La doctrine du choc, Naomi Klein a décrit avec une précision clinique les désastres économiques et sociaux provoqués en Pologne par les besoins de l’alignement démocratique et libéral. Une statistique entre autres : le nombre de personnes vivant sous le niveau de pauvreté est passé de 15% en 1989 à 59% en 2003. Ainsi cette succession d’ajustements, ces restructurations et ces transformations ont fini, 20 ans plus tard, par agacer. Non seulement les bienfaits dont ont pu bénéficier les nouveaux membres de l’UE ne sont pas ou plus très visibles, mais les méfaits commencent à se faire sentir en terme de chômage, de croissance et d’inégalité de la compétition. La France ne permettra jamais à la Pologne de toucher les subventions agricoles qu’elle s’octroie, et l’Allemagne fera tout son possible pour interdire aux travailleurs polonais d’accéder librement à son marché. Pour ceux qui voudraient sauter dans le train en marche comme la Serbie ou la Croatie, les exigences institutionnelles et économiques sont devenues telles que chaque gouvernement n’a plus qu’un seul agenda : faire avaler la pilule bruxelloise. Sachant qu’il finira bien par le payer aux prochaines élections.

 

Plus grave encore, après son échec aux négociations avec l’OTAN en juin dernier, la petite Macédoine est en proie à des déchirements qui menacent sa fragile survie. Le blanc-seing donné à l’indépendance du Kosovo par Bruxelles a donné du courage à la moitié albanaise du pays, qui est en train, peu à peu, de diviser la Macédoine en deux, en risquant de replonger la région dans la guerre, ou en tout cas dans une instabilité violente et durable. Dix ans après la fin de la guerre de Yougoslavie, on n’a pas fini de dépecer les Balkans sur des lignes ethniques, réalisant dans de jolis bureaux bruxellois l’abominable projet que Milosevic, Tudjman et Izetbegovic avaient entamé avec des AK47. On y a cautionné l’indépendance du Kosovo tout en brandissant le mot « exception », et puis on a fait les yeux ronds lorsque, six mois plus tard, Saakachvili sautait sur l’Ossétie pour tuer dans l’œuf tout tropisme kosovar, provoquant le pataquès que l’on sait.

 

L’Europe de l’Est a toujours été le champ de bataille des empires orientaux et occidentaux. Quand ça n’était pas Gengis Khan ou Staline, c’était Marie-Thérèse ou Napoléon. Pour une fois, l’adhésion à une nouvelle forme d’empire, l’Union Européenne, ressemblait à une promesse pour tous ces pays, en réalité fort différents les uns des autres. L’UE, c’était un ancrage politique résolu à l’Ouest et une coopération économique pragmatique avec la Russie. Ce double-jeu permettait à la région tout entière de renouer avec la stabilité et la prospérité. Mais près de vingt années de petits pas et de promesses non tenues auront fini de dégoûter jusqu’aux plus ardents promoteurs de Bruxelles qui sortent en claquant la porte. Et si Bruxelles persiste à s’entredéchirer, si les populations d’Europe orientale s’en détournent et que leurs dirigeants font le voyage de Moscou, on peut commencer à avoir peur pour le projet tout entier. Après quelques années d’enthousiasme prudent, l’espoir que je mettais dans l’Union Européenne est en train de prendre un coup de vieux. Et la perspective de son hypothétique disparition ne me fait pas pour autant danser de joie : les délabrements d'empires possèdent entre eux de regrettables similitudes.

23:58 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (15)