21/12/2008

Le NY Times et l'utérus à louer

Où sont partis les 50 milliards que Bernard L. Madoff, aka Bernie l’Embrouille, avoue avoir perdus? On entend que les managers de hedge funds se sont retirés dans leurs suites et lèchent leurs portefeuilles sanguinolents. Mais avant d’avoir tant perdu, où et comment ont-ils dépensé leur argent? Alex Kuczynski nous apporte des éléments de réponse. Alex est une femme, grande, brune, et très riche. Elle vit à New York où elle a longtemps animé la chronique des gens riches et célèbres du New York Times, avant d’en devenir elle-même le sujet. Son mari Charles Stevenson est un manager de hedge fund milliardaire. Charles a 20 ans de plus qu’Alex, qui est sa quatrième épouse. Des trois premières, il a déjà 5 enfants. Ensemble Charles et Alex mènent grand train : un duplex sur Park Avenue, une maison dans les Hamptons pour l’été, et l’hiver dans un ranch en Idaho.

C’est la belle vie pour Alex, mais quelque chose manque à son bonheur : un bébé. Ce seul élément vient fausser la phénoménale arithmétique de son existence. Oui, Alex est malheureuse et désespérée : depuis des années, elle est tombée plusieurs fois enceinte, mais elle accumule les fausses couches. A près de 40 ans, elle sent que la porte biologique se ferme sur elle. C’est alors qu’elle décide de prendre son compte en banque par les cornes. La biologie et la chirurgie, Alex connaît bien. Elle est l’auteur du best-seller « Beauty Junkies », une enquête sur le marché à 15 milliards de la chirurgie esthétique aux USA. Forte de ses connaissances, de sa frustration, et armée des fonds sans fond que lui fournit Charles, elle met au point une solution qui ne cesse, depuis avril, de faire scandale.

En 2007, Alex met au concours une position d’utérus à louer. Le marché est le suivant : Alex et Charles donnent du sperme et un ovule à une femme contre 25'000 dollars. Celle-ci s’engage à porter le fœtus, à lui donner naissance et à retourner pour toujours et sans se retourner dans le trou dont elle sortie. Cathy Hilling est une institutrice qui vit à Harleysville, Pennsylvanie. Elle accepte en déclarant que pour elle, porter un enfant est vraiment une sinécure. Elle pose même avec un gentil sourire et en training sur la couverture du NY Times Magazine, qui contient le récit de l’aventure sous la plume même d’Alex. Aux côtés de Cathy, Alex pose en little black dress sans manches et en talons hauts, sous le titre « Son corps, mon bébé ». A l’intérieur, les photos sortent tout droit d’une machine à remonter le temps. Alex pose en tenant son nouveau-né devant sa superbe maison à colonnes blanches. Derrière elle, au garde-à-vous, une nurse en uniforme est prête à reprendre dans ses bras la petite usine à caca que sa maman biologique étreint, juste le temps du cliché. Cathy Hilling pose elle sur le porche rongé par l’humidité de sa maisonnette. Les 25'000 dollars lui permettront d’offrir une éducation à son fils, son vrai fils.

Depuis l’histoire d’Alex alimente toutes sortes de chroniques : morales, pour ceux qui débattent des aspects éthiques de l’affaire ; financières, pour ceux qui font les compte de l’opération ; mais aussi mondaines, puisqu’on murmure que le mariage d’Alex et Charles bat de l’aile. Thomas Frank du Wall Street Journal explose de fureur et déclare tout de go que la maternité sera bientôt « un sale job de plus pour la classe ouvrière ». Dans le Guardian, Tracy Quan traite Thomas Frank de macho naïf et célèbre l’émouvante connivence qui est née entre Alex et Cathy. Il me semble que l’histoire d’Alex apporte surtout une réponse civilisationnelle à l'éternelle question : qu’êtes-vous prêt à faire pour de l’argent ? Notre époque, et d’autres époques avant elle, a simplement répondu : tout.

Je n’accuse pas Cathy Hilling. Face à la possibilité de mettre son garçon à l’université, qui est payante aux USA, elle a accepté une tâche complexe, dangereuse et émotionnellement surchargée. Alex, elle, n’a fait que subir, sans se poser de questions, la tentation de pouvoir absolu que lui offre son immense fortune. Devant un obstacle naturel et constellé de questions humaines délicates, Alex a sorti son chéquier. Ainsi l’argent, dans ce cas précis, me semble jouer un rôle infiniment plus important que le sexe, la maternité ou la question féminine. En effet, l’impossibilité de donner le jour est certainement une douleur profonde et réelle. Comme est profonde et réelle la douleur de ne pas pouvoir offrir d’éducation à ses enfants, ou de vêtements, de nourriture, ou d’eau potable.

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14/12/2008

Pasadena Now et la mort de la presse écrite

Les plus grands bouleversements s’annoncent par de tout petits signes. Comme les oiseaux qui cessent de siffler avant l’orage, ou les chiens qui hurlent avant une éruption volcanique. Ou comme ces quelques centaines de petits propriétaires dans l’état de l’Ohio qui, vers juillet 2006, ont commencé à avoir de sérieux problèmes de remboursements d’hypothèques, improbable apéritif de la crise historique qui aujourd’hui frappe le monde entier. Pour être un signe annonciateur, encore faut-il qu’un détail se transforme en événement. Ce qui est peut-être le cas de James McPherson, le directeur du quotidien web d’info régionales Pasadena Now, de la ville californienne de Pasadena.

Jusqu’à 2007, James, 53 ans, et sa femme Candice Merrill, dirigeaient le Pasadena Now avec une équipe de 7 employés payés entre 600 et 800 dollars la semaine, c'est-à-dire des clopinettes. Mais avec les revenus publicitaires en chute libre et le lectorat sous perfusion, c’était encore trop cher. Alors James a puisé dans son expérience dans la confection. Durant les années 80, il avait délocalisé la production de chemises et de pantalons au Vietnam. L’idée lui a paru d’abord aberrante à lui-même, mais pressé par les circonstances et convaincu de la mort du modèle existant, il a décidé de tenter le coup. Et d’un jour à l’autre il a viré tous ses employés, les remplaçant par cinq journalistes indiens. Indiens d’Inde, pas d’Amérique.

Un annonce postée sur un site indien à gros trafic lui a permis de recruter ses nouveaux journalistes parmi un éventail très vaste de personnes qualifiées, sachant très bien écrire, ayant fréquenté l’université et au fait des technologies de l’information. Grâce à Skype, à l’intensification des retransmissions vidéo de tout et n’importe quoi, et notamment des séances du conseil communal de Pasadena, les nouveaux reporters indiens de Pasadena Now peuvent gratuitement se renseigner et faire leurs petites enquêtes, avant de pondre un article à l’anglais impeccable et correspondant en tous points aux exigences des lecteurs habituels. Ces méthodes ont d’ailleurs séduit Dean Singleton, patron du groupe de presse américain MediaNews qui, à la tête de 54 quotidiens dans le pays, s’est lui aussi mis à délocaliser ses journalistes en Inde. Il pense même n'avoir plus qu'un seul desk pour tous ses quotidiens. Peut-être même un desk off-shore, rêve-t-il.

Annoncer la mort de la presse écrite n’a rien d’exceptionnel de nos jours. Il suffit de voir les chiffres de diffusion des quotidiens pour comprendre que le phénomène est réel et probablement irréversible. Le Figaro, le Monde et Libération, à eux trois, ne totalisent pas 1 million d’exemplaires vendus, pour un pays de plus de 65 millions d’habitants. Il y a 30 ans, le Figaro seul en totalisait plus de 2 millions. L’Angleterre est un peu moins touchée, grâce à une vieille tradition de presse d’opinion très marquée et une grande variété d’offre. En Suisse, nous n’échappons évidemment pas au virus et l’effondrement actuel des recettes publicitaires ne risque pas d’arranger les affaires d’Edipresse, Ringier, TAMedia et des autres. Alors ?

Alors, James McPherson. Ça veut dire que le contenu des journaux en Occident est désormais d’une qualité comparable aux chemises de confection de masse, et que, comme elles, on peut parfaitement, et on va de plus en plus les faire réaliser en Inde à $7.50 les mille mots (contre 100 francs en Suisse). Et cela en dit beaucoup plus sur la qualité de la production de Pasadena Now, et de la presse en Occident d'une manière générale, que sur le savoir-faire des pays en développement, qui est hors de soupçon. Les Chinois reproduisent parfaitement les mécanismes horlogers helvétiques les plus compliqués, pourquoi les Indiens ne sauraient-ils pas écrire des articles de journaux ? A moins que, au mépris des contraintes commerciales et politiques, nous ne revenions vers un journalisme plus ouvertement subjectif, rédigé sans format, et capable de susciter autant de débats que les méthodes de James McPherson.

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07/12/2008

Business Week et Paul Nawrocki

J’ai un nouveau héros, et son nom est Paul Nawrocki. Paul est un pur new yorkais de 59 ans, que l’accent traînant et nasal trahit autant que le complet bleu marine et le latte qu’il sirote dans une tasse en carton. Il y a 36 ans que Paul bosse dans l’industrie du jouet en qualité d’administrateur. Il raconte dans cet interview à Business Week, mais aussi sur CNN et dans plus en plus de médias, comment, depuis des années et avec une lugubre fréquence, il est entré dans des entreprises puis a dû en sortir le jour où celles-ci ont fait faillite. Il a même pris l’habitude de balayer et de fermer la porte derrière lui, dit-il sans rire.

 

Seulement voilà, en février de cette année, lorsque la énième boîte où Paul bossait a fait faillite, il n’a pour la première fois pas retrouvé d’emploi. Sa femme est malade et son traitement coûte cher, et sa fille, bien que très douée dans ses études, ne trouve pas d’emploi non plus. Après des mois et des mois de recherche infructueuse, conscient des poids conjugués de la crise et de son âge, il a décidé de prendre le taureau par les cornes. C’est ainsi que, depuis début novembre, Paul se poste devant la Grand Central Station de Manhattan avec un panneau d’homme-sandwich sur lequel il est écrit : almost homeless, ou presque SDF. Et il distribue son CV aux passants. Désormais les gros médias s’en mêlent, lui offrant un début de célébrité qui, à n’en point douter, finira bien par lui résoudre ses problèmes.

 

Le courrier de lecteurs de l’article que Business Week consacre à Paul donne un instantané de la crise d’une rare acuité. Car ce que Paul révèle au grand jour, c’est que la crise est bien là, et qu’elle va faire très, très mal. Lorsque la crise des subprime a commencé en automne 2006, on a cru que cela se circonscrirait aux seuls USA. Et puis, lorsque la crise financière a atteint le reste du monde, on a dit – et j’en fais partie, de ce pudique « on » - que la crise économique n’était pas certaine, que cela pourrait bien demeurer une crise purement financière. Le doute n’est plus permis lorsqu’on voit et qu’on écoute Paul : la crise est là, et elle ne fait que commencer. Paul Nawrocki, avec son panneau et ses CV, donne un visage et une voix à la crise, comme les clichés noir blanc de Dorothea Lange donnèrent corps à la Grande Dépression des années 30.

 

Ce soir, j’ai autant de raisons d’être pessimiste que d’être optimiste. Je me sens pessimiste parce que, en dépit de la sympathie sincère qu’il m’inspire, Paul, comme la plupart d’entre nous, a lié son destin à celui de grandes entreprises sans nom, sans visage et sans loyauté. Rien, absolument rien de bon ne peut, sur le long terme, provenir d’un tel esclavage volontaire. Avec son panneau, Paul m’émeut plus qu’il m’inspire : c’est tout un monde qui s’écroule avec lui, l’employé modèle, le travailleur discipliné, prêt à s’humilier pour retourner à la chaîne de production. Et il y a peu de chances pour que ce monde-là, le monde de Paul, notre monde, même s’il sursaute encore quelques années avec l’illusion de sa propre santé, puisse jamais revenir aux jours de sa gloire passée.

 

Mais je suis aussi optimiste, parce que, justement, malgré son âge, malgré sa situation, malgré son honneur, Paul tente le tout pour le tout. Il le fait parce qu’il n’a plus d’argent, mais – et c’est peut-être sentimental de ma part – il me donne surtout l’impression de le faire par amour pour sa femme et pour sa fille. Alors l’Amérique est probablement dans une merde indescriptible, et nous aussi. Mais tant qu’il y aura des Paul Nawrocki, tout n’est pas complètement perdu.

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30/11/2008

France Info et la crise, 2ème

On entend des choses incroyables ces jours-ci à la radio sur la crise. Même moi, tiens. Je laisse à ceux qui m’auraient entendu le soin de me refaire le portrait, et m’en vais incontinent vous réparer celui d’un fâcheux nommé Hervé Gattegno. Journaliste d’investigation, il a sévi au Monde et au Point durant de longues, trop longues années. Comme tant d’autres représentants de l’élite, française ou pas, le pauvre a mangé la même soupe depuis une éternité et se trouve incapable, aujourd’hui, de nous servir autre chose. Ça n’est pas un problème de compréhension mais plutôt de sclérose intellectuelle. L’exemple de ce soir est cliniquement explicite.

Ainsi, on évoquait la crise (what else ?) l’autre soir sur France Info et Gattegno y allait du bon vieux refrain sarkozyste : c’est l’Angleterre qui a tout compris et vers elle donc que les Français doivent regarder pour relancer la machine économique. Il y a un ou deux ans, j’aurais applaudi, du bout de mes mains gantées, mais enfin je m’y serais accordé. Ce qu’Hervé n’a pas compris, c’est que la crise est passée par là et a tout changé dans son sillage. Mais vraiment tout changé, du sol au plafond, et il faut vraiment être un résident permanent du Café de Flore (9 Euros la pression) pour ne pas s’en rendre compte.

Voilà ce qui est, en gros, en train de se passer dans le royaume d’Outre-Manche. Le maire du quartier financier de la City a annoncé récemment que la crise allait coûter à son seul quartier la modique somme de 70'000 emplois en 2009. Et ça n’est pas que du banquier qu’on décapite, c’est de la secrétaire, de l’agent de propreté, du serveur de pub, du livreur, etc. A Londres et dans les grandes villes anglaises, le marché de l’immobilier s’est littéralement effondré en un an, dans certains endroits de plus de 25%. Des entreprises et des chaînes de magasins ferment tous les jours, notamment les magasins Woolworth’s qui emploient 30'000 personnes à eux seuls. Le pire pour la fin : les dernières prévisions font état d’un quasi doublement du chômage au long terme, de 400'000 à 700'000 demandeurs, sur 2009.

Mais pour Gattegno, c’est bien le modèle à imiter. Quel est ce modèle ? Well, c’est assez simple. On devient une société de services presque exclusivement, on revend tous les joyaux industriels à des étrangers, on flexibilise le marché de l’emploi au maximum, on libéralise à fond l’accès au crédit à la consommation pour permettre à des gens qui travaillent 10 heures par jour pour des salaires misérables de se payer quand même une deuxième voiture, les plongeant dans un système infernal de dettes pour le restant de leurs pauvres vies. Chaque ménage britannique a actuellement une dette hors hypothèque de 40'000 francs suisses à servir. Beau modèle, enviable et certainement durable.

Pourtant, même si ce système a du plomb dans l’aile et que l’Angleterre se prépare à encaisser une des plus grosses crises économiques et financières de son histoire récente, elle demeure un modèle. Pas pour les raisons que ce pauvre Gattegno répète sans les comprendre. Ce modèle, c’est celui de l’évolution, basé sur une démocratie effective et fonctionnelle. En effet, je fais confiance aux Anglais et à leurs institutions pour se sortir, une fois de plus, de ce mauvais pas et pour se réinventer assez rapidement. La France fonctionne, elle, sur un modèle de révolution : on fait du plat pendant cinquante ans, on fait tout péter d’un seul coup, les têtes volent. Et on repart au plat pendant cinquante ans. Jusqu’à la prochaine, qui semble se rapprocher. Lugubre escalier.

23/11/2008

Time Magazine et le Parti socialiste

Voilà un parfait exemple des bienfaits de la presse étrangère. Alors que le Figaro, le Monde, Libé et les autres nous disent que les résultats de l’élection du nouveau Premier secrétaire du PS sont sujets au débat, le magazine Time remet les choses en place avec un titre simple : « Ségolène Royal perd l’élection ». Voilà qui est exact, non seulement parce que c’est la vérité mathématique, donc démocratique de cette élection, mais surtout parce que si Ségolène a perdu, Martine, elle, n’a pas gagné.

Alors que les premières giboulées de neige font scintiller le quai et les Alpes savoyardes, le spectacle de cette élection avait tout pour nous réchauffer, après l’épuisant épisode Obama. La France est tout de même plus proche que Washington, et le sang a giclé sur les murs avec une telle abondance qu’on ne pouvait pas rester de glace. Surtout, à mesure que l’échéance approchait et que se succédaient les motions à la tribune, apparaissait devant nous une réalité longtemps camouflée par divers cache-misère mais d’une évidence désormais criante : le Parti socialiste français est mort.

On est un peu dans une situation inverse à celle des années 80, où Mitterrand dominait non seulement le parti mais toute la politique française derrière son écharpe rouge. A cette époque le centre gauche (Mitterrand) et l’extrême droite (Le Pen) se faisaient face en étouffant le centre droit (Chirac) et l’extrême gauche (Marchais). Mais la chute du Mur a tout changé. Parce que l’économie de marché, ayant perdu l’ennemi juré qui lui servait aussi de garde-fou, est allé rejoindre les confins de sa logique de dérégulation totale, avec les résultats que l’on voit aujourd’hui. Incapable de réagir à ces changements et de déterminer sa position idéologique, le PS s’est peu à peu enfoncé dans la crise, comprimé entre les tenants d’un socialisme libéral (Jospin, Aubry, Rocard), et ceux d’un libéralisme social (Royal, Valls, Montebourg). Ou l’inverse, comme vous voulez. En misant tout sur des élections, le PS s’est dangereusement éloigné des débats essentiels, surtout ceux de l’économie et de la finance.

Le parti que dirigera l’improbable Martine Aubry - qui pouvait imaginer que ce serait elle, cet éteignoir dogmatique doté du charisme d’une station d’essence ? – devra se battre contre les assauts conjugués du centre-droit (Sarko) et de l’extrême gauche (Besancenot). Par ces temps de crise, c’est plutôt ce dernier qui a un bel avenir. Son futur Nouveau parti anticapitaliste fait déjà les choux gras de la presse et son habileté médiatique est, à mon sens, largement supérieure aux rodomontades, certes brillantes mais autodestructrices de Le Pen. Sarko se réjouit peut-être, mais il a tort et devrait lui aussi se méfier de Besancenot et de son réel pouvoir de nuisance. Avec de tels ennemis, une absence navrante de positionnement, et maintenant un Premier secrétaire dont le CV se résume à la mairie de Lille et aux 35 heures, on est en droit de douter que le PS puisse se relever de ses cendres. Ramener cela à des questions de personnes est tout aussi illusoire et ce n’est pas Delanoë ou Royal qui, avec leurs discours respectifs, auraient pu changer la donne.

Alors ? N’Alexandreadlerisons pas et évitons les pronostics foireux. D’ailleurs, depuis quelques mois, on peut presque dire qu’un pronostic est par nature foireux. Reste que, devant le fait accompli de la mort, ou en tout cas de l’invalidation patente du centre gauche en France, le paysage politique s’y est éclairci et simplifié. Avec une seule question : sous quelle forme et derrière quel individu le mouvement socialiste renaîtra-t-il ? C'est-à-dire, plus précisément : qui sera le fossoyeur du sarkozysme ? La France cache-t-elle un Obama quelque part ?

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16/11/2008

Le Wall Street Journal et la banque suisse

Pour une fois, Micheline Calmy-Rey a fait une déclaration avec laquelle j’étais d’accord. Elle a souligné la semaine dernière que, bien qu’on puisse se réjouir de la victoire d’Obama, on peut, en tant que Suisse, s’inquiéter de l’attitude du Parti démocrate et de certains sénateurs proches d’Obama sur la question de la banque suisse. Obama, avec le sénateur Carl Levin, est en effet à l’origine d’une proposition de loi qui porte le doux nom de Stop Tax Haven Abuse Act, ou halte aux abus des paradis fiscaux. Dans la longue liste des Etats montrés du doigt et qui sont accusés de siphonner le fisc américain, on trouve bien évidemment la Suisse. Et maintenant qu’Obama est aux commandes, on peut se préparer à voir les tensions existantes monter de plusieurs crans dès le 20 janvier prochain, date de l’entrée en service du nouveau président.

 

Ou peut-être aura-t-on le privilège de ne pas attendre si longtemps. Le Wall Street Journal se fait l’écho de l’accusation de Raoul Weil, ancien dirigeant du Wealth Management chez UBS aux Etats-Unis. La charge n’est pas mince, comme le détaille le journal : un tribunal de Floride accuse Weil d’avoir été l’organisateur d’une flottille de banquiers qui ont aidé plus de 20'000 clients américains de l’UBS à soustraire plus de 20 milliards de dollars au fisc entre 2002 et 2007. L’ennui, c’est que Weil n’est pas seul. Cet été, l’affaire Birkenfeld, dont on attend toujours les conclusions, faisait état des mêmes pratiques frauduleuses de la part de l’UBS. Or selon l’accord qui lui a permis en 2000 d’entrer sur le marché US en rachetant le gérant de fortune Paine Webber, l’UBS acceptait de faire une croix sur le secret bancaire pour sa branche américaine.


Jusqu’à Birkenfeld, on pouvait penser qu’il s’agissait de cas isolés, et que l’UBS dans son ensemble respectait ses accords avec le fisc. Mais l’irruption de Weil, encore plus gradé que Birkenfeld, vient jeter un lourd discrédit sur ce mince espoir : il s’agirait donc bien d’une politique frauduleuse délibérée et généralisée de la part de l’UBS. Là où ça se corse, c’est que deux traders du Crédit Suisse new yorkais sont également en préventive depuis deux mois, en attente de procès pour des pratiques également frauduleuses à hauteur d’un petit milliard de dollars. En même temps, une crise financière comme rarement le monde en a connu secoue le gouvernement américain en profondeur. Parallèlement, deux guerres désastreuses et interminables sont en train de lui coûter environ 10 milliards par mois, pour un total d’environ 3 trillions. Le déficit budgétaire dépasse les 700 milliards, le déficit commercial dépasse les 400 milliards. Enfin, il y a une dizaine d’années, lors du règlement de l’affaire des fonds en déshérence, le fisc américain avait prévenu les banques suisses : nous n’en resterons pas là.

 

Toutes ces informations pointent, si l’on veut bien, dans une direction. Le différend qui oppose le fisc américain, mais aussi la place financière de Wall Street à la banque suisse n’est pas nouveau et vient d'entrer dans une nouvelle phase, peut-être finale. L’UBS et le Crédit Suisse ne sont que les têtes d’affiche de ce combat, mais derrière, c’est bien la banque suisse dans son ensemble, c'est-à-dire la banque privée responsable d’environ 60% de la masse de fortune privée mondiale sous gestion, qui est visée. Pendant des années, le fisc américain s’est tenu coi et a laissé l’UBS et le CS à leurs affaires. Ceux-ci en ont bien profité et ont accumulé plus d'argent, de pouvoir et de visibilité qu’aucune banque étrangère n’en avait jamais acquis aux Etats-Unis. Mais dès que la situation s’est détériorée, la machine à tuer s’est réveillée et les inculpations se mises à pleuvoir. Il est intéressant de relever que, juste après avoir perdu 45 milliards de dollars sur le marché des subprime, l’UBS soit soudain accusée, sur un tout autre volet, d’encourager ses clients à une évasion fiscale massive. On peut d’ailleurs s’attendre à une puissante intensification de cette guerre judiciaire dans les mois à venir.

 

Le danger est très réel : si la machine fiscale américaine parvient à ses fins, c’est le bras américain entier de l’UBS qui est sectionné, c'est-à-dire les joyaux de la couronne. C’est aussi, derrière, des problèmes tout à fait substantiels de réputation et d’image pour l’ensemble de la place bancaire suisse, et pas seulement pour les gros acteurs du marché. La réputation étant l’un des atouts principaux des banques suisses, et c’est bien sûr là que porte l’effort de guerre américain, et européen : depuis quelques mois, on a vu le scandale de la banque LGT, le scandale Birkenfeld, les propos du ministre des Finances allemand, et maintenant l’affaire Weil. Il serait naïf de croire à un hasard. Et tout aussi naïf d’accuser les Etats-Unis de duplicité et d’escroquerie. Après tout, c’est la guerre. Et au lieu de crier à la faute et de se cramponner au secret bancaire comme à un talisman, la banque suisse ferait peut-être bien de se faire plus humble, de comprendre qu’elle peut, notamment grâce aux institutions démocratiques suisses, être plus compétitive et que, peut-être, les tourments qui la bousculent actuellement lui offrent une chance unique de renouveau.

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09/11/2008

Huffington Post et Sarah Palin

Chaque année, le 5 novembre, toute l’Angleterre allume de grands feux de joie et célèbre la fête du Gunpowder Plot. On y commémore l’échec de l’attentat du parlement à Londres en 1605 par Guy Fawkes et ses complices. Et partout on répète cet antique poème anonyme : Remember, remember, the Fifth of November – Souviens-toi, souviens-toi du Cinq Novembre. Le Gouvernement britannique y trouve l’occasion de resserrer les rangs autour de l’ordre public, d’appeler à plus de cohésion sociale et à la protection de la sacro-sainte démocratie parlementaire. Quatre cents trois ans plus tard, le 5 novembre devient une nouvelle fête symbolique pour la démocratie dont l’amplitude historique est telle qu’il nous est encore  impossible de la mesurer correctement. Et cette élection a été historique à plus d'un titre, notamment par la composition très inédite de ses concurrents.


Pour deux des quatre prétendants au trône dans cette élection présidentielle mondiale, la Maison Blanche représentait un paddock doré et une fin en beauté. Pour les deux autres, c’était un ticket pour l’avenir et, avec un peu de bol, l’immortalité. Ces deux-là m’intéressent évidemment plus que les deux autres, tout aussi cyniques, inutiles et épuisés l’un que l’autre, totalisant pas moins de 60 ans au Sénat à eux deux. Si Obama a clairement – et heureusement – réussi son incroyable pari, il me semble utile de rappeler que l’autre événement historique de cette campagne s’appelle Sarah Palin et que son entrée en politique nationale n’en est qu’à ses débuts.

 

Quelques évidences d'abord. On n’avait jamais vu de femme à ce stade de l’élection. On n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi inconnu, jeune, apparemment inexpérimenté et néanmoins capable de déclencher une telle hystérie médiatique et populaire. Ces jours-ci il doit être très désagréable d’être le gouverneur d'Alaska, avec quelques membres de l’appareil de son parti qui ont déclaré la chasse à la Palin ouverte et les habituelles casseroles dont écopent ceux qui ont le mauvais goût de perdre, d’une manière générale. Lorsque Barry Goldwater a perdu l'élection de 1964, Lyndon Johnson a offert un contrôle fiscal à son équipe de campagne comme lot de consolation. J’ai néanmoins le sentiment que nous venons à peine de faire connaissance avec une personnalité d’envergure nationale et qui n’est absolument pas prête à retourner pour toujours à ses élans et à ses neiges éternelles.

 

On peut, comme moi, penser que ce petit et charmant bout de femme est porteuse des valeurs les plus rétrogrades. Mais c’est un calcul, et une attitude, dont souffrent depuis trop longtemps les démocrates libéraux du monde entier. Comme le rappelait Michael Moore lui-même, et il sait de quoi il parle, chez Larry King : « Nous avons souvent perdu contre les Conservateurs, parce que nous nous croyons intrinsèquement meilleurs et plus intelligents qu’eux. Eux nous haïssent, mais au moins, ils nous respectent. En réalité, ils sont plus malins que nous. » La livraison hebdomadaire du très influent Huffington Post ne dit rien d’autre en substance. A savoir : attention, ne faisons pas l’erreur de mépriser Sarah Palin et de la passer trop vite par pertes et profits.

 

Personnellement, son discours d’investiture à la vice-présidence en août dernier m’a vivement impressionné. On y voyait une inconnue presque sans éducation, gouverneur d’un état isolé et moins peuplé que Zurich se faire applaudir par une foule enthousiaste pendant 3 minutes et 12 secondes, puis déclamer, à haute et intelligible voix, un discours de 45 minutes d’une évidente force de conviction, d’une émotion indéniable et provoquant le délire parmi quelque 34 millions de téléspectateurs. Quelques soient les aléas que Sarah Palin a traversés par la suite, je venais d’assister, en direct, à la naissance d’un leader politique. Et les attaques dont elle fait l’objet depuis m’inquiètent en ce qu’elles ne font que confirmer mon sentiment. On ne dépense jamais autant d’énergie à caricaturer et à se moquer de quelqu’un de parfaitement inoffensif. D’ailleurs, on obtient souvent le résultat contraire : plus on s’en moque, plus on lui renforce ses chances d’avenir. George W Bush a été élu deux fois dans des circonstances plus difficiles encore.

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03/11/2008

Forbes et Roustam Tariko

La petite galaxie des milliardaires s’est enrichie d’un nouvel astre. Il s’appelle Roustam Tariko, il est russe, tatar d’origine et n’a presque rien en commun avec les autres milliardaires russes auxquels nous nous sommes habitués depuis quelques années. Evidemment il a son jet privé, ses fêtes extravagantes, ses anniversaires à plusieurs millions de dollars dans des palais vénitiens. C’est l’attirail indispensable du parvenu. Mais dans le cas de Tariko, on peut se demander si ces oripeaux ne font pas figure de camouflage, de trompe-l’oeil. Qu’est-ce qui se cache derrière tout cela ?

En quelques mots, Roustam Tariko est né il y a 45 ans dans un bled du Tatarstan. En 1979 il monte à Moscou pour décrocher un premier job de serveur. Il se familiarise avec les huiles du régime agonisant qui, se rappelle-t-il, brûlent des billets de roubles dans des carafes de bistrots pour s’amuser. Quelque temps plus tard, il conduit des touristes italiens et commence à se faire une pelote grâce à eux. Ensuite c’est l’époque des importations. L’écroulement de l’URSS lui déroule un tapis rouge : en peu de temps il devient importateur officiel de Kinder Surprise, son premier succès commercial, et puis surtout de Martini. Au milieu des annés 90 il est déjà riche et domine le marché très lucratif des importations de liqueurs et alcools étrangers.

Jusque là, rien d’exceptionnel. L’importation de denrées de luxe est même d’un banal affligeant pour se faire une fortune dans les pays ex-communistes. Ce sport se pratique de Novosibirsk à Bucarest en passant par Gdansk et Bakou. Mais deux choses distinguent clairement Roustam de ses pairs : il a commencé avec rien, n’a pas l’appui du Kremlin et fait ses affaires seul, sans avoir repris un monopole d’état ; surtout, il a un coup de génie lorsqu’il décide de produire lui-même de la vodka de luxe. Il crée la marque Russian Standard, aujourd’hui un must dans les alcools forts haut de gamme. Cette transformation très rapide d’importateur en exportateur lui ouvre les portes de la finance mondiale. Et du magazine Forbes qui en fait un portrait enthousiaste. De respectable parce que riche, il devient respecté parce qu’intelligent.

Il s’allie à Goldman Sachs, la banque new yorkaise, et à McKinsey, le consultant global en management. Et tout en conservant sa marque Russian Standard, il débarque dans le monde bancaire, sur le marché encore peu exploité du crédit à la consommation. Qu’il n’est évidemment pas long à dominer également. Moins de quinze ans après ses très modestes débuts, il est plusieurs fois milliardaire. Il dirige un empire à double tête : alcool et crédits à la consommation qui sont, selon ses propres mots, “les lubrifiants du monde moderne“.

Roustam Tariko personnifie une de mes théories (j’en ai beaucoup) selon laquelle le monde des affaires est devenu, par son importance prépondérante, l’observatoire le plus pertinent de l’époque dans laquelle nous vivons. Encore faut-il avoir comme lui la clairvoyance nécessaire pour en tirer profit et en être tout à la fois conscient. En quelques années, venant du monde communiste, Tariko a compris, mis en pratique puis dominé le système capitaliste. On peut bien évidemment penser que le produit de sa fortune n’est rien d’autre que diabolique et qu’il s’enrichit sur les dépendances de millions de gens. On peut également penser que Roustam Tariko nous offre, en ces temps de crise, un des miroirs plus exacts, les plus définitifs et les plus accablants de nos propres névroses collectives.

26/10/2008

France Culture et la crise

C’était « la rumeur du monde », l’émission hebdomadaire de Jean-Marie Colombani. Depuis un mois environ, toutes ces émissions prioritairement politiques ou culturelles se sont réorientées massivement vers l’économie, et j’en suis très satisfait. Plutôt que d’entendre parler politique et partis, ces choses que l’on connaît par cœur, déprimantes de prévisibilité, on s’intéresse enfin à la substance de ce monde : le fric. L’invité était Pierre-André Chiappori, prof d’économie à Columbia, à New York. Pas la moitié d’un crétin. Le gaillard possède une surprenante et double capacité de synthèse et d’analyse. Il évitait le piège de la comparaison avec la crise 1929, et tentait de spécifier l’actuelle avec autant de clairvoyance que d’humilité, ce qui est exceptionnel en ces temps de « je-vous-l’avais-bien-dit ». A un point tel que Colombani n’a pas su saisir la balle au bond.

 

Plus particulièrement, Chiappori rappelait les circonstances de la chute de la banque américaine Bear Sterns au printemps dernier. Un chiffre en particulier m’a fait m’étrangler sur ma tartine à la marmelade, pendant que la sono du Marathon de Lausanne diffusait un assourdissant Je marche seul de Jean-Jacques Goldman, un titre dont la pertinence semble doublement fautive pour enjouer une foule de coureurs. Bref, il paraît qu’au moment de sa faillite au printemps dernier, pas moins de 80% des actifs de Bear Sterns étaient basés sur des valeurs dites mark-to-model, c'est-à-dire, plus simplement, des actifs dont la valeur est décidée par la banque elle-même. En gros comme en détail, je ficelle un paquet de n’importe quoi et je décide, tout seul, que ça vaut 50 francs. Là où ça se corse, c’est que la banque voisine possède des paquets équivalents en substance, mais elle a décidé, toute seule, que ces paquets valaient 58 francs, et une autre banque encore 32 francs.

 

Donc, pour reprendre, 80% de la valeur d’un des plus gros acteurs financiers de la place financière mondiale était rien de moins qu’imaginaire et probablement frauduleuse d’un point de vue comptable. Et l'autorité des marchés boursiers, la toute-puissante SEC avait approuvé sans ciller. Jean-Jacques Goldman s’époumonait dehors et les coureurs aussi, et c’est là que Colombani a dit cette chose incroyable : « Ne rentrons pas trop dans ces détails techniques… » Je me suis étranglé une seconde fois : au moment même où quelqu’un d’intelligent et de renseigné mettait sur la table en termes compréhensibles un fait d’une importance cruciale, on lui coupait la parole tout net pour « recentrer » le débat et repartir dans des considérations macro-économiques et historiques de bien moindre importance. En une minute, le débat était passé de potentiellement explosif à inodore et incolore par la volonté de son hôte.

 

L’après-midi même, on m’envoyait un webfilm américain qui fait actuellement fureur sur le net et qui s’appelle Zeitgeist. Une connerie qui ne mérite probablement pas d’autre qualificatif. Les auteurs alignent et tentent de mettre des équivalences entre trois grandes conspirations : la religion, le 11-Septembre, et la crise financière actuelle. Bien sûr, la crise que nous traversons actuellement est une conspiration fomentée depuis longtemps. Il fallait donc que nous subissions cette double agression, en plus de la crise : d’un côté, les intellectuels traditionnels, confits dans leur vision politique ancienne, incapables de comprendre le début du commencement de ce qui se passe par pure ignorance ; de l’autre, des allumés qui – ils le répètent toutes les deux minutes – connaissent la vérité, la seule, la vraie et nous la révèlent pour pas un rond.

 

J’ai peur des mois qui viennent, non seulement à cause de la crise, mais à cause de ces deux manifestations qui accompagnent tout événement exceptionnel. L’écrasante majorité des gens se retranchent sur le spectacle fascinant de leur propre nombril, ferment les yeux et attendent que ça passe en refusant obstinément de s’intéresser aux causes de cet épisode. Et puis il y a cette frange, probablement grandissante, qui, face à la complexité du monde et à l’abandon des explications révélées, se réfugie dans une construction à la va-vite, de bric mystique et de broc technique, trouvant là une preuve de sa propre intelligence et de sa supériorité face à la masse acceptante. Doit-on choisir son camp ?

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19/10/2008

La BBC et Simon Schama

Simon Schama est peut-être l’un des individus les plus intelligents de notre temps. Sans surprise, il est historien et je n’ai pas peur de faire ici preuve d’un corporatisme éhonté, même si je lui concède l’appartenance à une autre ligue que la modeste mienne. Mais chaque fois que je lis une ligne de lui ou que je l’entends à la télévision, son intelligence à la fois synthétique et analytique me séduit et m’inspire. Pour ceux qui ont accès à BBC World, ils peuvent désormais y voir une série de petites histoires hebdomadaires sur l’Amérique en pleine campagne électorale, intitulée « Le futur américain : une histoire ». Schama y montre, une fois de plus, ses immenses talents de conteurs, d’historien et de commentateur.

J’apprécie particulièrement chez Schama son absence totale de complexes. Non seulement il s’est attaqué aux sujets les plus rebattus, mais il y a trouvé une substance toute neuve et insoupçonnée. Chaque titre laisse sans voix par la simplicité biblique de son énoncé : l’histoire de l’Angleterre, pas l’histoire de la fin du règne de Georges III ; l’histoire de la Révolution française, pas l’étude des liens entre la Terreur et les débuts du Consulat. Mais c’est bien plus, de sa part, le souci de notre civilisation qu’un manque d’imagination ou pire, une prétention déplacée.

Lorsque, par exemple, il dépiaute le fonctionnement de la société hollandaise du XVIe siècle, le Siècle d’Or des colonies, Simon Schama parvient à y déceler et à identifier très clairement les fondements du capitalisme mercantile et global d’aujourd’hui. À partir d’un détail curieux comme un certain supplice d’une prison d’Amsterdam où le prisonnier devait pomper seul l’eau qui menaçait de le noyer, il reconstruit le système de valeurs d’une nation entière obsédée par la menace de l’océan, et par les nouvelles valeurs du protestantisme que sont le travail et la rédemption individuelle. Toute découverte est mise en perspective, reliée à des phénomènes apparentés pour finir par expliquer, en partie, le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Il est impossible de savoir si Schama conservera une place dans cette Histoire qu’il tente si brillamment de consigner. Mais pour notre temps, je salue la présence d’une personne, trop rare, qui prend le monde très frontalement, l’embrasse, l’aime, le retourne et le soupèse avec l’espoir peut-être illusoire de le comprendre, en commençant, cela me semble évident, par son passé. Ainsi, le lire me procure autant de plaisir que de désarroi.

13/10/2008

Le Wall Street Journal et le capitalisme

Dans le petit épisode financier que nous traversons, il y a une expression qui revient souvent et qui parvient encore, étonnamment, à conserver quelque succès. Cette expression, c’est « laisser-faire ». Les banques se cassent la gueule ? Laissez faire. Les assureurs dérouillent ? Laissez faire. Les bourses s’affolent et perdent 10% par jour ? Laissez faire. Le marché tout entier s’effondre et emporte avec lui les épargnes et les retraites de millions de pauvres gens ? Laissez faire. Pourquoi ? Parce que le marché s’autorégule et que le capitalisme a ceci de supérieur aux autres systèmes qu’il corrige lui-même ses erreurs.

 

Lors de la chute du Mur de Berlin, des idéologues – professeurs d’économie, banquiers d’affaires ou investisseurs – ont été inspirés par les événements. Briser les murs semblait être une bonne idée, un truc libérateur. L’économiste américain Francis Fukuyama avait développé une thèse comique qui allait servir de petit livre rouge aux libéraux du monde entier. Cette thèse se résume ainsi : la démocratie libérale est la forme ultime de gouvernement humain et la chute du communisme représente donc la fin de l’histoire en ce qu’elle permet aux démocraties libérales de dominer le monde entier sans plus aucune résistance. On a gagné, ils ont perdu, donc nous avions raison, ils avaient tort et désormais plus rien ne nous arrêtera. En d’autres mots : laissez faire.

 

Cette proposition de liberté totale aura permis, par exemple, qu’on développe des produits financiers basés sur de la dette et non plus sur du capital, et qu’on accorde de la valeur à ces produits sans aucune base réelle, même en sachant qu’ils n’avaient absolument aucune valeur ailleurs que dans des livres de compte. Un peu comme à l’époque où on s’était mis à nourrir des vaches avec des farines animales. Depuis Fukuyama a changé et pense que les institutions financières doivent être sérieusement contrôlées, mais le pauvre homme n’arrive pas à décider comment elles doivent l’être exactement. Il en fait des nuits blanches en se rongeant les ongles dans sa maison de la banlieue riche de Washington, tandis que des John et des Mary par millions continuent de se faire éjecter de la leur qui de toute façon ne vaut plus un kopeck. Mais les disciples de Fukuyama, comme tous les disciples, ne changent pas de main et continuent d’ânonner leur mantra. Comment leur en vouloir : ils n’en connaissent pas d’autre.

 

Thomas Franck du Wall Street Journal, un papier plus connu comme temple du libéralisme, vient me soulager en soulignant l’insupportable cynisme de ces idéologues. Ceux qui défonçaient toutes les régulations pour laisser place au capitalisme le plus irrationnel sont aujourd’hui les mêmes qui critiquent les erreurs de gestion des banques et décrètent qu’on doit les laisser couler, quand on sait que c’est précisément à cause de ces théories que les banques ont commis de telles erreurs. Le gouvernement a failli à ses plus devoirs les plus élémentaires, le marché est parti en vrille, et la seule chose à faire serait donc de le regarder se casser la gueule et tuer des milliers de gens ? Comme si, en pleine crise de vache folle, on proposait comme seul remède des stocks de farines animales à prix cassé.

 

Le capitalisme me plaît en ce qu’il a un fondement pragmatique, celui de l’offre et de la demande. Même le philosophe Henry David Thoreau lui trouvait des vertus lorsqu’il voyait les habitants de Concord, Massachusetts, dans leurs activités de commerçants ingénieux et raisonnables. Mais ce laisser-faire, dans les circonstances que nous traversons, n’a évidemment plus rien de pragmatique. C’est la réponse de l’idéologue borné, incapable de réforme puisqu’un monde parfait ne se réforme pas. Les apparatchiks soviétiques qui emportèrent l’URSS avec eux dans la tombe ne pensaient pas différemment. Maintenant si ces idéologues policés, ces professeurs bien nourris devaient tous ensemble faire faillite, je deviendrai volontiers leur disciple ne serait-ce que pour quelques instants, pour dire à leur suite : laissez faire.

06/10/2008

Der Spiegel et le bombardement de Dresde

Qu’est-ce qu’un chiffre ? Celui d’aujourd’hui m’a tourmenté pendant tout ce week-end d’automne, baigné d’une lumière cristalline et comme couronné par les premières neiges qui habillent les Alpes. Tout en me promenant avec mon épouse, nous avons évoqué ce chiffre, le soupesant, l’évaluant, le critiquant, tâchant, mais n’y parvenant pas, d’y trouver une quelconque signification. Ce chiffre, c’est 25'000.

Il s’agit du nombre définitif, « endgültig », comme le dit le Spiegel, de victimes provoquées par les bombardements alliés de Dresde en février 1945. Le bombardement de Dresde et ses fameuses 3'900 tonnes de bombes incendiaires est l’un des actes les plus sanglants de la Seconde guerre mondiale, et qui reste comme une tache indélébile sur la geste alliée. Basée – déjà - sur des photos aériennes mal interprétées (les mouvements de réfugiés fuyant les Rouges pris à tort pour des soldats de la Wehrmacht), l’opération a fait immédiatement l’objet de très vives controverses, de disputes internes au camp allié lorsque Churchill, épouvanté, la renia, et de récits extraordinaires comme Abattoir 5 de Kurt Vonnegut qui en fut le témoin.

On a cité des chiffres très variables de victimes qui se sont peu à peu stabilisés autour d’un hypothétique et consensuel 135'000, repris par des historiens sérieux comme Pierre Milza, et moins sérieux comme David Irving. Au plus haut, on a atteint 500'000, au plus bas 40'000. Il fallait que la chose soit tranchée, ce que la ville de Dresde vient d’achever avec une commission d’historiens qui aura planché des années durant sur le sujet pour délivrer la semaine dernière son ultime, final et absolu 25'000. Une fois de plus, l’Allemagne se montre exemplaire sur le traitement de son passé, ce que bien des pays européens, de l’Axe ou Alliés, ne parviennent toujours pas à accomplir.

Le vingtième siècle et la multiplication par 6 de la population mondiale nous auront donc habitués à traiter tout problème sous l’angle de la statistique, même la mort, surtout la mort lorsqu’il s’agit de guerre. Depuis la fin de la Seconde, les chiffres sont un enjeu capital et parfois pénal, puisque la remise en cause des statistiques officielles est considérée selon certains pays comme une remise en cause des événements eux-mêmes. Or voici que les historiens de Dresde prennent l’une de ces statistiques sacrées et l’écrasent du bout du doigt.

Ce qui me chagrine, c’est qu’on se saisira certainement de ce précédent pour réclamer l’ouverture d’autres enquêtes. Comme le Kosovo pour l’Ossétie, il sera difficile de créer des exceptions et j’entends déjà les voix qui exigeront la révision des statistiques de Srebrenica et puis aussi, dans un futur peut-être plus lointain, d’Auschwitz. Car ces chiffres ne sont rien en eux-mêmes. En ce qui me concerne, 25'000 ou 135'000 victimes, cela ne fait absolument aucune différence, puisque les ordres du commandement général étaient de raser la ville. C’était cela le crime, c'est-à-dire la volonté délibérée et consciente de commettre un massacre, peu importe son ampleur finale.

Mais ces chiffres ne sont rien surtout en ce qu’ils dissimulent, derrière leur apparente froideur, des positions uniquement idéologiques. Il est très difficile de dissocier ces deux enjeux du traitement historique des conflits que sont les chiffres et la signification. Ceux qui affirment que tel massacre n’a pas fait tant de victimes mais le quart ou le cinquième se battent pour une cause politique et non historique, et encore une fois, l’exemple plus récent de Srebrenica est très éclairant sur cet aspect. C’est pourquoi ce qui s’est passé la semaine dernière semaine à Dresde revêt à mes yeux une grande importance. Car ces historiens indiquent plusieurs solutions d’un seul coup.

D’une part, que c’est souvent le camp qui a le moins intérêt à diminuer la taille d’un massacre qui devrait faire le décompte final, car la légitimité des résultats en dépend. Aurait-on respecté ce chiffre si c’était une commission d’historiens américains qui y était parvenue ? D'autre part que la dissociation des chiffres et de leur signification est possible, en même temps qu'elle est une condition sine qua non pour comprendre l'un et l'autre. Et puis que la vérité est atteignable, tout simplement et que l’enjeu en vaut largement la chandelle puisque la façon dont nous écrivons l’Histoire détermine souvent le cours des choses à venir. Mais je crains que l’arithmétique de la mort demeure cette chose délicate que Staline, qui y connaissait un rayon, a fort bien résumée : « Un mort, c’est une tragédie ; mille morts, c’est une statistique ».

29/09/2008

Télérama et Serge Gainsbourg

Lorsque on se promène dans Paris, il est difficile d’ignorer l’abondance des plaques commémoratives en marbre qui ornent les murs de la ville. Il y en a environ 1'600, mais les chiffres de la Mairie sont inexacts. On en trouve vraiment partout, jusque dans le tunnel du métro entre les stations Bastille et Gare de Lyon où l’une d’elles, éclairée dans sa niche à l’attention des voyageurs, indique que se dressaient à cet endroit les fondations d’un tour de la forteresse de la Bastille. Quand on vit à Paris et qu’on est attentif à ces plaques, ce qui fut mon cas, cela devient vite une obsession. Et j’éprouve envers ces plaques un mélange indistinct d’amour et de haine : d’amour pour ce que celles-ci me racontent d’histoires oubliées ; et de haine pour ce qu’elles empêchent les Parisiens de regarder l’avenir, forçant le promeneur à contempler le passé pétrifié.

 

La plaque commémorative n’est pas qu’un monument, c’est un état d’esprit et chaque pays la développe à sa façon. A Londres, pays des rangées de petites maisons identiques, les plaques sont uniformisées, bleues et rondes. A Genève, où l’on tente d’imiter Paris mais avec retenue, elles sont en granit, pas en marbre. A Rome, qui inventa le genre, elles sont immenses, parfois ornées de gravures compliquées et de longs dithyrambes. A New York, on n’en voit pas. Mais Paris détient la palme du nombre, avec une abondance délirante qui documente tout, tous et toutes. Certaines plaques, pourtant, ne sont pas en marbre, ni même collées au mur d’un immeuble. Ainsi Serge Gainsbourg pourrait se faire qualifier de plaque de marbre, dans l’acception morale du terme. Parce que depuis sa mort en 1991, c’est comme si plus personne ne pouvait écrire, composer, réciter, enregistrer ou chanter quoi que ce soit sans devoir évoquer Gainsbourg.

 

Il ne s’agit pas que d’adoration mais aussi de mimétisme. Si on chante aujourd’hui en France, quelques canons doivent être respectés : cheveux sales et mal peignés, cigarettes, alcool et voix traînante, sexualité machiste assumée avec une provocation jouissive, amour immodéré du calembour et de l’allitération, à connotation scatologique ou pédophile de préférence. Tout l’attirail choque-bourgeois des années soixante. Moi qui n’avais aucun grief particulier contre l’original, j’en suis peu à peu venu à le vomir copieusement par la faute de ses milliers de clones zélés.

 

Tout ce qui peut être dit de Gainsbourg a déjà été dit, et souvent par Gainsbourg lui-même qui ne s’est jamais intéressé à autre chose qu’à sa propre image et à l’effet que celle-ci produisait. Il est peut-être bon de rappeler qu’à peu près tout ce qu’a fait, écrit et chanté Gainsbourg durant les quinze dernières années de sa vie est très mauvais. Ce qui est dommage, c’est qu’il est impossible d’entendre cela en France. L’article de Télérama, emprunt du ton adorateur de circonstance, n’y fait évidemment pas exception. On y apprend qu’un certain Mr Sfoar, réalisateur, prépare une biographie filmée sur le chanteur au mégot. Il va falloir se retaper les délires de la réédition opportune : CD, films, séries spéciales, émissions en cascades, compilations, tout le carrousel. Mr Sfoar ne fait pas exception dans son idolâtrie. Comme l’écrasante majorité des chanteurs, écrivains, acteurs et poètes français de ma génération, il prouve ainsi que Gainsbourg est un produit parfaitement imitable.

 

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22/09/2008

Anchorage Press et l'Amérique

La semaine dernière, je suis allé au stand de tir. Un ami m’y emmenait pour décharger quelques magasins avec ses deux mousquetons 31. En pénétrant dans le stand, un vieil homme m’a regardé avec méfiance et m’a lancé : « Vous avez fait l’armée ? » Pris de court, j’ai dit : « Euh, non. Ça se voit ? » Et lui : « On ne porte JAMAIS un fusil sur l’épaule gauche ! » J’ai obtempéré, et j’ai senti quelques yeux qui se détournaient de leurs cibles pour me lancer, par-dessus l’épaule, un regard d’incompréhension méprisante. Cette atmosphère m’a fait penser à l’Amérique, celle de Sarah Palin surtout. Cette Amérique est assez proche d’une certaine Suisse et des valeurs que celle-ci entretient encore, notamment dans les stands de tir. Ce sont des valeurs protestantes et simples, selon lesquelles l’usage des armes à feu n’est pas seulement compatible avec la foi chrétienne mais presque constitutif de celle-ci, puisque l’homme est le métayer de toute la Création, ayant reçu de Dieu le mandat de s’en servir et de la faire fructifier, avec des armes si nécessaire.

 

Une certaine presse européenne et même parfois américaine voudrait croire que le modèle de société basé sur ce type de valeurs a vécu. Que l’ère des guerres, de la chasse, de la foi chrétienne, de la famille nucléaire et des conquêtes humaines, géographiques ou technologiques, est révolue. Qu’une nouvelle humanité émerge, portée par l’irrésistible avancée de la démocratie, ce qui doit être compris le plus souvent non pas comme la volonté du plus grand nombre, mais comme l’idéologie de centre-gauche. Cette même presse considère, avec des gloussements désolés, que Sarah Palin est une brave écervelée, à peine capable de grimper sur une scène de village pour se faire élire Miss Wasilla, en Alaska, un trou de 5'469 habitants dont 85,46% de Blancs. Cette même presse considère encore que les trois-quarts de la population américaine sont quasiment débiles, incultes et obèses. Que les Américains sont par nature racistes, violents et tous plus ou moins chrétiens fondamentalistes. En vérité, à en lire le Temps, le Monde ou le Times, on a vraiment l’impression que l’Amérique est en pleine décadence, que son emprise sur le monde est du passé.

 

Anchorage Press, quotidien de la capitale de l’Alaska, offre un combustible de choix pour de telles idées. Son article de tête aujourd’hui relate l’histoire de Jeff Johnston, homosexuel reconverti en hétéro, venu témoigner de sa rédemption sexuelle dans une église locale. Un autre article critique les dépenses inconsidérées de l’État d’Alaska dans ses bibliothèques publiques, sur un ton qui sous-entend que ces institutions sont grotesques et peuplées d’inutiles causeurs. Voilà l’Amérique dont se gausse, très ouvertement, la presse européenne, celle de New York aussi, avec ses idéologues en chef parmi lesquels Michael Moore, le cinéaste, occupe une place de choix. Cette même presse, ces jours-ci, se rengorge dans son autosatisfaction suite à l’effondrement des banques d’investissement de Wall Street. C’est la fin du libéralisme républicain, des reaganomics tant critiqués, et c’est, évidemment, la faute à Bush qui aura donné la chiquenaude fatale à tout ce système corrompu et de toute façon promis à la ruine.

 

Il existe pourtant une autre lecture de tous ces événements, et de ces valeurs. La crise de 29 avait, en creux, consacré la récente domination des Etats-Unis sur le monde en faisant du fameux krach d’octobre une tragédie globale et durable. Quatre-vingts ans plus tard, une semblable déconfiture provoque des effets encore plus immédiats et globaux. Mieux encore, lorsque le gouvernement fédéral propose d’éponger les pertes avec une injection de plusieurs centaines de milliards, l’action UBS prend 33,6% en un jour et les places boursières de la planète entière dansent de joie. Et avec quoi, peut-on se demander le gouvernement va-t-il payer ces milliards, lui qui souffre déjà d’un des plus graves déficits budgétaires de son histoire ? Avec quelles dettes se propose-t-il d’éponger d’autres dettes ? Peu importe, on se congratule de Londres à Shanghai et on est reparti pour un tour de carrousel. Entre temps, presque sans publicité, Morgan Stanley et Goldman Sachs, les plus prestigieuses et anciennes banques d’investissement de Wall Street, annoncent rien de moins que leur virage stratégique à 180º pour devenir des banques traditionnelles. Ainsi, en quelques jours, c’est à nouveau New York et les Etats-Unis qui écrivent, impriment et distribuent la partition sur laquelle le monde entier va jouer durant les années qui viennent. Et tout cela grâce à un seul et unique facteur : la confiance qu’inspire le modèle américain au reste du monde, en dépit de ses faillites évidentes.

 

Alors que le récent épisode géorgien a rappelé que la guerre d’autrefois n’avait pas encore dit son dernier mot, que l’insurrection afghane renaît de ses cendres et que l’irakienne se fait atomiser par les Boys, alors que la maire d’un petit village d’Alaska, chrétienne, chasseuse et mère de famille monte sur la Maison-Blanche en compagnie d’un vieux soldat blessé, alors enfin que Wall Street réaffirme son leadership financier et stratégique global, c’est une Amérique fort démodée qui semble s’imposer. Cette Amérique-là est à l’opposé absolu des projections et des désirs de toute une presse, de toute une élite intellectuelle qui ne comprend toujours pas comment on peut avoir l’impudence, venant de nulle part et n’ayant aucune éducation, de vouloir dominer le monde entier. Ce faisant, cette élite commet deux erreurs graves. D’une part, elle sous-estime son adversaire et s’en moque grossièrement. D’autre part, appelant de ses vœux la victoire d’Obama et la fin de l’Empire américain, elle ne voit que les signes qui semblent confirmer ces désirs. On ne peut imaginer de moyen plus sûr, avec une telle dialectique, de maintenir en selle, et pour longtemps encore, l’Amérique la plus démodée, la plus conservatrice et plus arrogante qui soit.

 

Moi, le gradski debil, pour lequel une arme à feu est aussi inconnue qu’une herse, je me suis senti supérieur dans ce stand de tir, la semaine dernière. J’ai considéré ces tireurs qui m’entouraient avec un mépris sociologique et curieux, ces arriérés qui pensent encore qu’on peut accomplir quoi que ce soit avec des armes à feu. Mais eux aussi me considéraient avec une méfiance un peu hostile. Et je suppose, peut-être à tort, que cette méfiance mutuelle est plus forte et plus virulente aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a vingt ou trente ans, entre les peuples, entre les générations, entre les classes sociales et entre les continents. Dans ces temps où se redessine la carte du monde, où la force brute reprend du galon et où des valeurs qu’on pensait enterrées renaissent avec une vigueur insoupçonnée, il n’est pas sûr que je sois tombé du bon côté.

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14/09/2008

B92 et la diaspora

Quand l’automne arrive, je me souviens de Belgrade. Lorsqu’on s’y promène vers la fin du mois de septembre, une odeur forte rampe parmi les rues grises et décrépies : c’est les poivrons que l’on grille pour les dépecer et les préparer pour l’hiver. Voilà une odeur qu’on n’oublie plus jamais, qui annonce la fin d’une saison et le début d’une nouvelle, des traditions culinaires régionales que l’on perpétue en famille dans la cuisine. J’en deviens tout nostalgique, m’imaginant Belgrade ce dimanche soir, voulant y être moi-même, retrouver mes amis, cette atmosphère que j’aimais tant lorsque j'y vivais autrefois.

 

Il existe une autre forme de nostalgie à laquelle je ne suis pas sensible. Ou, plus exactement, que j’abhorre. C’est la nostalgie non pas rapportée au temps, mais à l’espace. C’est comme cela que je définis le complexe de la diaspora. Pour l’illustrer, j’appelle à la barre Vojislav Šešelj (Chechel), en détention préventive depuis 2003 au Tribunal International de La Haye, accusé de crimes de guerre et de génocides. Šešelj est le fondateur et toujours Président du très puissant et très nationaliste Parti Radical Serbe (SRS). De sa cellule, il continue de donner les lignes directrices de son parti.

 

En Serbie, c’est Tomislav Nikolić qui dirige le parti et qui le mène aux élections. Enfin, jusqu’à la semaine dernière. Le Parlement s’apprêtait à voter le Pacte de Stabilisation avec l’Union Européenne, au sein duquel Nikolić et son SRS avaient obtenu les amendements qu’ils réclamaient. Coup de théâtre : 15 minutes avant le vote, Šešelj fait parvenir une lettre à ses députés et leur enjoint de voter contre le Pacte. Nikolić, furieux et humilié, quitte séance tenante la direction du parti, emportant avec lui une bonne partie des députés dans une scission suicidaire pour le SRS. Le SRS ne vote pas, le Pacte passe. Nikolić attend quelques jours puis annonce solennellement qu’il quitte le SRS et fonde un nouveau parti. Son analyse de ce qui s’est passé me permet d’illustrer mon propos : « Šešelj ne comprend plus ce qui se passe en Serbie, il est depuis trop longtemps à La Haye. »

 

Je pense que c’est exact et que Šešelj, confronté à ce qui se passe aujourd’hui en Serbie, comprenant les forces qui dominent la scène politique, aurait signé ce Pacte. C’est son éloignement qui distord sa perception de la situation réelle. Il est victime d’une grave illusion sur son propre pays, illusion qui le pousse dans les derniers retranchements d’un jusqu’au-boutisme haineux. Fidèle à quelques principes essentiels, la réalité n’a sur lui aucune prise et plus il vit loin de chez lui, plus il idéalise cet espace, et moins il le comprend. C’est un exemple archétypique du complexe de la diaspora, cette nostalgie rapportée à l’espace.

 

Car si Šešelj est serbe, et que beaucoup de Serbes souffrent de ce syndrome, ils ne sont évidemment pas les seuls. Ils rejoignent tous ceux qui ont dû quitter une patrie qui souffre, et pas toujours de leur plein gré. On a souvent collé ce terme de diasporiques aux seuls Juifs, mais il s’applique aussi bien aux Iraniens, aux Libanais, aux Kosovars ou aux Arméniens. Fuyant des coups d’état ou des régimes autoritaires, ils ne peuvent pas rentrer chez eux, où ils devraient faire face soit à la prison, soit à la pauvreté. Ils en développent, de l’étranger où ils ont un sort plus heureux, une profonde culpabilité en pensant à leur patrie qui souffre, ainsi qu’une immense frustration de n’y rien pouvoir faire. Ces sentiments violents se traduisent souvent par un irrédentisme et un manque d'humilité exaspérants. Les Israéliens sont bien plus pacifiques et ouverts aux compromis que les Juifs new yorkais, et les Serbes de Serbie sont aujourd’hui plus atlantistes que ceux de Zurich ou de Chicago.

 

Evidemment, le concept de diaspora suisse n’existe pas. On quitte toujours la Suisse de son plein gré, et on y laisse derrière soi une qualité de vie bien souvent supérieure à celle que l’on trouvera ailleurs. Alors, pourquoi la quitter ? Et comment qualifier ce million de Suisses qui vivent à l’étranger ?

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07/09/2008

Le Monde Diplomatique et l'école vaudoise

Vendredi soir, nous étions invités à dîner. Pour veiller au sommeil du petit, une charmante voisine de 16 ans vient bûcher dans notre salon ses leçons de rentrée au gymnase cantonal du coin. Tandis que mon épouse finit de se poudrer, je discute avec l’étudiante qui me montre ses manuels scolaires. Je saisis celui de géographie et feuillette l’ouvrage, puissamment rébarbatif, n’y trouvant que du texte et des schémas ennuyeux, tout cela photocopié en noir et blanc, et recto uniquement. Et je tombe en arrêt sur la page 2, le texte d’introduction de ce manuel d’instruction publique cantonale : un éditorial du Monde Diplomatique signé, évidemment, Ignacio Ramonet.

 

L’édito en question s’intitule L’an 2000­. Même en considérant qu’un journaliste ait sa place dans un manuel de géographie de première année du gymnase, où il est encore essentiellement question de lave et de tectonique, on peut froncer les sourcils devant un tel choix de texte. Car depuis l’an 2000, deux ou trois événements ont rendu obsolètes les vues de quiconque ignorait encore tout du 11-Septembre, des guerres en Irak et en Afghanistan, du réchauffement climatique dont il n’est pas fait même mention, de la puissance économique de la Chine et de la chute économique américaine, etc, etc. Pour proposer aux élèves une vision subjective et autorisée du monde tel qu’il est actuellement, intention probable des professeurs, ce texte est donc aussi inutile qu’il est déplacé.

 

Car j’aime beaucoup Ignacio Ramonet et il ne serait pas exagéré de dire qu’il m’a appris quelque chose dans ses éditoriaux, virulents et minutieux comme des actes d’accusation. Lorsque j’étais étudiant et que le communisme était en train de boire la tasse, Ramonet représentait un état d’esprit nouveau qui, plus tard, s'est incarné sous le nom d’altermondialisme et qui a pris l’ampleur que l’on sait. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, on ne peut qu’être impressionné par le personnage, par sa conviction personnelle et par sa cohérence. Mais que diable Ignacio Ramonet vient-il faire dans un manuel de géographie de l’école cantonale vaudoise ?

 

La fin de l’édito explique ceci : « C’est pourquoi les citoyens multiplient les mobilisations contre les nouveaux pouvoirs, comme on l’a vu récemment [il y a donc presque dix ans] à l’occasion du sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle. Ils restent convaincus que, au fond, le but de la mondialisation, en ce début de millénaire, c’est la destruction du collectif, l’appropriation par le marché et le privé des sphères publique et sociale. Et sont décidés à s’y opposer. » Que répondra le professeur à qui un élève aurait l’idée de demander pourquoi ce même diable absolu d’OMC a choisi de s’établir, tout comme le marchand d’armes Northrop Grumman, à Genève, en Suisse ? Je repense à ces profs de lycées parisiens qui envoyaient année après année leurs élèves se faire trucider dans le maquis.

 

Quelqu’un que j’aime me disait l’autre jour : « Le capitalisme, c’est aussi naturel que la vie, ça coule de source. » Voilà effacées en une phrase des milliers d’années d’histoire humaine et toutes les atroces batailles que les systèmes ennemis se sont livrés depuis la nuit des temps. C'est la plus puissante et la plus dangereuse victoire de toute idéologie: de faire oublier qu'elle est une idéologie pour prendre le manteau de l'évidence. Et il y a dans le choix des professeurs qui ont mis ce texte de Ramonet en exergue de leur manuel, un texte violemment communiste, cette même erreur philosophique de penser que leur point de vue est si évident qu’il en est objectif. Il est même si naturel qu’on peut, qu’on doit l’enseigner aux enfants comme s’il s’agissait d’une parole d’évangile.

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01/09/2008

The Telegraph et "l'orage catholique"

De Vevey, on voit arriver les orages longtemps avant qu’ils ne giflent les quais de leurs vagues presque marines. C’est pratique : on a tout le temps de ranger sa terrasse, de fermer ses fenêtres et de se mettre à l’abri, tandis que s’avance le rideau gris-jaune et opaque de la tempête. Il arrive parfois que cette tempête, soudain, change de cap, rase les Alpes françaises et valaisannes, traverse le Chablais vers Aigle pour aller se perdre à Fribourg. On appelle cela un orage catholique : de Savoie en Valais puis vers Fribourg, terres catholiques, il évite les vaudois protestants. Et c’est assez frustrant. Or, je suis en train de me demander si la crise qui nous menace depuis plus d’un an n’est précisément pas un orage catholique.

 

A Londres où je travaillais en automne 2006, il y a presque deux ans, les premières mauvaises nouvelles commençaient de tomber. C’était le début de la crise des subprimes, annoncée par des gestionnaires de hedge funds et de private equity. Rapidement, aux Etats-Unis, les effets de cette crise furent catastrophiques. Des millions de foyers forcés de rendre leurs maisons, des faillites en cascades, des pertes d’emploi par centaines de milliers, des pertes bancaires par dizaines de milliards, le tableau avait tout pour convaincre. En Angleterre, jusqu’en juillet 2007, on osait parfois être un tout petit peu optimiste, jusqu’au jour où Northern Rock, un des plus gros prêteurs immobiliers, menaça de couler avant de se faire sauver in extremis par le gouvernement. Mais la charge était sonnée, la crise allait faire mal.

 

Et elle a fait mal, en effet. Rien qu’à Londres, le prix de l’immobilier continue de s’effondrer, la livre a perdu plus de 10% de sa valeur, et des milliers d’emplois de la City sont partis en fumée. Les plus avisés se sont exilés vers Dubaï et Shanghai, les autres attendent la guillotine. Les banques les plus solides annonçaient des pertes abyssales : Citigroup, Merryl Lynch, Morgan Stanley, Bear Sterns, tout le monde écopait. Et puis début 2008, c’était le début de la dégringolade de l’UBS et, dans une moindre mesure, du Crédit Suisse. La crise se rapprochait dangereusement de nos rivages, les nuages se faisaient menaçants. Le mot crise apparaissait de plus en plus souvent dans les discussions et dans la presse. Les mots les plus alarmants cités par des autorités, les statistiques les plus épouvantables, tout nous murmurait que le monde était en train de s’écrouler. Typique de cette oraison funèbre annoncée, un article récent du Telegraph s’intitule : « Le pire de la crise financière est encore à venir, prédit Ken Rogoff, ancien chef économiste du FMI. » L’homme y détaille son prophétisme à la Cassandre : « Nous n’allons pas seulement voir des banques de taille moyenne couler dans les prochains mois, nous allons voir un mastodonte, nous allons voir un truc énorme, une des grosses banques d’investissements ou une des grosses banques. »

 

Je veux bien te croire, Ken. Mon problème, c’est que j’entends des Kens partout depuis bientôt deux ans et que je ne vois toujours rien arriver. Ou plus exactement, j’ai l’impression que cette crise n’est, et ne reste que financière. Pas encore économique. C’est le monde financier qui est touché, les banques, les investisseurs, les prêteurs, du coup Londres et New York, dont c’est l’activité première, en prennent pour leurs grades. Mais dans le reste du monde, et en Suisse en particulier, les hausses du chômage, les faillites en masse, en un mot la récession, tout cela peine à se concrétiser. On commence bien à dire, en France, que les résultats du troisième trimestre risquent de nous annoncer la récession. On annonce aussi des chiffres pénibles sur l’immobilier et la consommation. Pourtant, tout cela manque curieusement de soudaineté, d’évidence immédiate et les alarmes qui résonnent depuis tant de mois sonnent un peu faux. Car le propre des crises, c’est que personne ne les prévoit. Peut-être me mordrai-je les doigts de cet optimisme relatif dans quelques semaines, tandis que je ferai la queue à la soupe populaire. En attendant, je miserai sur un orage catholique et je resterai sur mon balcon.

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24/08/2008

Vanity Fair et l'immeuble à 2 milliards

Hier soir, j’ai revu Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Chaque fois que je le revois, et c’est assez fréquent, j’y découvre d’autres raisons de penser que c’est peut-être le meilleur film qu’on ait jamais réalisé à propos du XVIIIe siècle européen. Kubrick insiste avec une précision et une lenteur maladives sur ces visages poudrés et mouchés, ces perruques si hautes qu’on se demande si la poudre blanche, au sommet, n’est pas de la neige, ces soies et ces satins brodés d’or. En voyant la sublime Marisa Berenson s’avancer sous le silence d’un clair de lune, au son de l’opus 100 de Schubert, dans un appareil extravagant, cette évidence m’a frappé : comme il semble naturel aujourd’hui que cette société dispendieuse, endettée et délicate se soit noyée dans des torrents de sang, en 1789.

 

Je ne suis pas devin, et loin de moi le péché de croire que l’histoire peut se répéter de la même façon. Il y a cependant dans le numéro de ce mois de Vanity Fair un article qui, selon la façon dont on le lit, donne froid dans le dos. La couverture de ce numéro est ornée d’un portrait de Carla, pas la petite blonde furieuse, la grande brune vaporeuse. L’article qui lui est consacré est une bonne introduction au sujet de ce jour, avec des photos d’elle en robe rouge moulante, posant sur le toit de l’Elysée comme Kate Winslet sur la proue du Titanic. Puis vient l’histoire des frères Zeckendorf et de leur immeuble, le 15 Central Park West, surnommé le « fifteen ». Constitué de 201 appartements, dominant Central Park de ses façades couvertes de calcaire gris, l’immeuble reproduit le langage architectural new-yorkais d’avant-guerre. Cette élégance sobre tranche avec le délire de verre et d’acier qu’on avait vu récemment se développer à Manhattan. Mais comme le dit l’architecte : « Rien ne plaît plus aux riches que quelque chose de neuf qui n’ait pas l’air trop neuf. »

 

Cette absence d’audace a été payante. La totalité des appartements ont trouvé preneur avant que l’immeuble soit terminé, faisant de celui-ci le plus gros succès de l’immobilier mondial avec un total de ventes de 2 milliards de dollars. Donc un prix moyen de 10 millions par appartement. En plein milieu d’une des crises immobilières les plus graves de l’histoire. Et qui a acheté les appartements les plus chers, les penthouse à 40 millions de dollars l’unité, les terrasses sur le toit et les piscines couvertes ? On trouve, dans le tas, Sandy Weill, le PDG de Citigroup, une banque qui a perdu plus de 40 milliards de dollars et 9'000 employés dans la crise. On y trouve aussi son copain Lloyd Blankfein, le PDG de Goldman Sachs, une banque d’investissement qui, par spéculation, a engrangé quelques 4 milliards de dollars grâce à cette même crise. (Mais certains analystes doutent de la réalité comptable de ces gains qui seraient en réalité des pertes.)

 

Et je revois cette scène de Barry Lyndon où le prince de Tübingen, emperruqué et poudré comme il se doit, perd 15'000 fredericks d’or à la table de jeu, puis déclare qu’il ne peut, ou ne veut payer ladite somme. Le lendemain matin, son créditeur, ami de Barry Lyndon, est expulsé du royaume sur intervention du roi en personne. Car comme tant de nobles de cette époque, tout ce que ce prince possède, c’est son titre, sa situation et les dettes abyssales que les deux premiers lui permettent d’ignorer.

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18/08/2008

Libération et BHL

 

Il y a deux jours, mon fils a reçu un nouveau jouet. Il a un an, de grosses joues et des yeux rieurs. Dès que je le lui ai mis dans les mains, il s’est jeté avec passion sur cet assortiment de cubes de bois aux couleurs vives en poussant des petits grognements satisfaits. Pendant une heure au moins, absorbé et bavant, je l’ai regardé tout entier au bonheur d’avoir autre chose à faire qu’à empiler ses habituels cercles de plastic, auxquels il est d’ailleurs vite revenu avec un plaisir renouvelé.

 

La métaphore est grossière et pourtant exacte: Bernard-Henri Lévy a un nouveau jouet et il bave dessus avec bonheur depuis quelques jours. Incapable de se distinguer sur le conflit irakien, le pauvre homme avait dû se replier des sujets domestiques, à regret, on le sentait bien. Car le BHL ne se déguste que dans la fougue d’une crise aigue, internationale et désespérée. La Bosnie sous les bombes, le Rwanda et ses machettes, l’Amérique de Bush, tout était épuisé et l’avenir lui semblait bien morne, avec sa fortune d’héritier, sa femme chanteuse, sa fille pleureuse, sa chemise blanche et ses sourcils froncés. Et puis soudain, Saakachvili, le président géorgien, est tombé du ciel pour lui offrir le conflit rêvé : un face-à-face avec la Russie de Poutine sur la question ossète. Comme dans un film de Sergio Leone, gros plan sur les yeux de BHL, silence, vent sur la plaine aride, une voix qui siffle un air entêtant, et tout d’un coup, le philosophe de carnaval dégaine sa plume et sort un édito fracassant : « SOS Géorgie ? SOS Europe ! »

 

Cosigné avec son copain Glucksmann, voilà un papier d’une touchante vigueur prépubère désordonnée, de celle qu’on tolère de la part d’adolescents costauds mais mentalement limités. La malhonnêteté et la cuistrerie intellectuelles sont telles qu’elles se passeraient de commentaires, mais passons-les un peu en revue, pour le plaisir. Je cite les morceaux les plus juteux, avec cette ouverture proprement zolienne : « N’allez pas croire à une affaire simplement locale : il s’agit probablement du tournant le plus décisif de l’histoire européenne depuis la chute du mur de Berlin. » Et les trois ans de guerre civile en Bosnie sur laquelle le même BHL a cru bon de commettre films et livres, et même de créer un parti politique ? Allons donc, un échauffement sans importance à côté de ce qui se passe en Ossétie. Et puis ce subtil « probablement », très publicité Carlsberg. Passons au plat de résistance qui arrive tout brûlant sur la table avec cette question : « Qui a tiré, cette semaine, le premier ? » Et la réponse tombe, lapidaire, sans appel : « La question est obsolète. » Hélas, sur ces apparentes bonnes résolutions, BHL déclare quelques lignes plus bas : « Commençons donc par énoncer qui est l’agresseur : la Russie de Poutine et de Medvedev. » Et hop, sous le tapis, l’opération géorgienne foireuse.

 

S’ensuit un morceau de bravoure historique, que je ne peux m’empêcher de citer in extenso : « Si nous laissons les tanks et les bombardiers casser la Géorgie, nous signifions à tous les voisins proches et moins proches de la Grande Russie que nous ne les défendrons jamais, que nos promesses sont des chiffons de papier, nos bons sentiments du vent et qu’ils n’ont rien à attendre de nous. » En Pologne et en Tchécoslovaquie en 39, à Budapest en 56 et à Prague en 68, à Sarajevo, à Srebrenica, à Mostar et à Knin de 91 à 95, à Grozni depuis plus de dix ans, l’Europe a démontré, patiemment, avec une évidence aveuglante en se faisant parfaitement comprendre des pays en question, qu’elle laisserait toujours faire les tanks et les bombardiers. Mais elle permet, elle demande à BHL de s’indigner en mettant un petit « si » en début de phrase pour suspendre, pendant quelques secondes, le cours sanglant de son Histoire.

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11/08/2008

Vogue et Kate Moss

En revenant de Londres, je croyais avoir eu ma dose de célébrités. Pendant des mois, tous les jours, les journaux me rapportaient sur plusieurs pages les changements de coupe de cheveux de Victoria Beckham alias Posh, les sorties de taxis de Sienna Miller où l’on voyait apparaître sa petite culotte, ou l’absence d’icelle, et le défilés de petites copines de Hugh Grant ou de Jude Law. Mais nulle ne surpassait en tonnage de papier et d’encre la petite Kate Moss, 34 ans, native du quartier populaire de Croydon. On parle sans cesse de son nez, soit en raison du flair dont elle fait preuve pour définir la mode, soit en raison des quantités industrielles de cocaïne qui transitent par ce gracieux organe. Kate fait partie de la race de mannequins qu’on appelle supermodel. Ce terme a été précisément défini par un des plus beaux spécimens de cette caste, Linda Evangelista, qui déclara un jour : « A moins de 10'000 dollars, je ne me lève pas. » 

 

Naïvement, je pensais donc que la Katemania allait se tasser, que Rupert Murdoch allait vite trouver une autre nourriture pour le monstre qu’il doit satisfaire tous les jours en bourrant le métro avec du papier imprimé, du sol au plafond. Mais en ouvrant Vogue, affalé sur le sofa de cette maison de vacances hollandaise, j’ai vite compris que nous allons tous bouffer du Kate Moss jusqu’à l’indigestion pendant des années encore. Non seulement Kate Moss fait la couverture de cette édition US, mais on s’épanche sur elle, sur son passé et sur son avenir dans un article qui fleure bon la Corée du Nord. Tout ce qu’elle fait, dit, met, mange, boit, fume, ou sniffe, tout cela est absolument et résolument extraordinaire.

 

C’est son amie Stella McCartney, fille de Paul et designer très en vogue, qui lui aurait récemment ouvert les yeux sur son avenir en lui conseillant ceci : « Tu dois absolument créer un parfum à ton nom ; à partir de là, tu auras ta marque. » Un petit rail et c’est parti, et voilà le parfum très subtilement baptisé Kate, son premier succès planétaire. S’ensuit une collaboration très remarquée avec Sir Philip Green. Sir Philip est le propriétaire de la chaîne de magasins Top Shop, sorte de H&M anglais, et de plein d’autres marques qui en ont fait le très officiel Roi d’Oxford Street, la plus importante rue marchande de Londres. Pour les bienheureux qui l’ignorent, Oxford Street est un autre nom pour l’Enfer. Sur deux bons kilomètres au centre de la ville, c’est un énorme magasin d’habits pas chers après l’autre, regorgeant de jeunes filles prépubères qui se jettent en hululant sur des piles de jeans fabriqués en Chine, puis se jettent dans le magasin suivant pour y faire exactement la même chose, et ceci sept jours sur sept, qu’il pleuve ou qu’il vente, c'est-à-dire tout le temps. Et voilà Kate Moss, déjà en une de tous les magazines depuis des années, qui créait une collection pour Top Shop. Le résultat fut épique : des centaines de jeunes filles qui campaient toute la nuit devant les magasins Top Shop de Londres pour avoir accès, dès huit heures du matin, aux premiers articles de la ligne Kate Moss.

 

En point d’orgue de ce délire collectif, j’ai appris dans Vogue que nous devrons tous prochainement nous raser la tête, enfiler des toges et nous rendre en file indienne au British Museum. Nous devrons nous y prosterner devant Siren, la dernière création du sculpteur Marc Quinn, par ailleurs bon copain de Kate Moss. Il s’agit d’un moulage en or massif de Kate en pose de yoga. Plus littéralement proche de l’épisode biblique du veau d’or, je n’avais encore jamais vu. Et si encore ça n’était qu’une exception, mais le Victoria and Albert Museum résonnait l’année dernière des foules venues admirer une exposition sur les tenues de concert de Kylie Minogue. Une autre exposition, à la National Portrait Gallery, faisait figurer là encore un portrait noir et blanc de Kate Moss sur son affiche collée dans toutes les stations de métro. On peut trouver Kate Moss très jolie, c’est d’ailleurs mon cas, parfois même émouvante dans sa beauté urbaine et contemporaine. Mais comment diable en est-on venu à dresser de tels autels, dans de tels endroits, pour de telles personnes ?

 

Qualifier tout cela de vulgaire est inutile, et probablement faux. Kate Moss et le culte qui l’entoure personnifient la culture populaire de masse et cela n’est ni nouveau, ni même choquant. C’est plutôt l’écart grandissant entre une certaine culture d’élite et la culture dominante de masse, cette culture Kate Moss, qui me rend perplexe. On a l’impression que ces deux mondes, comme dans des époques prérévolutionnaires, évoluent sur des planètes de plus en plus étrangères l’une à l’autre, parfois même ouvertement hostiles. C’est cette distance qui les rend l’une et l’autre caricaturales, l’une dans sa sophistication hermétique, l’autre adorant ses idoles en or.

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