13/07/2008

The Economist et l'UBS

Pour fuir ce dimanche pluvieux, je suis allé voir les Maîtres italiens à la Fondation de l’Hermitage. Le parc planté d’arbres centenaires, qui font à eux seuls tout le charme de l’endroit, nous offrait, sous cette pluie diluvienne, une vision d’octobre. En pénétrant dans le petit salon bleu du premier étage, seul vestige formolé de la demeure telle qu’y vivaient autrefois ses propriétaires, j’ai été un peu déçu qu’on ne m’offre pas une tasse de thé de jasmin et une part de plum-cake. Ces propriétaires, les Bugnion, étaient des banquiers privés fort respectés. Aujourd’hui la maison appartient à des pharmaciens, les Sandoz. On se passait donc tout cela entre Helvètes de tradition, presque en famille, chacun jouissant dans sa branche d’une réputation que lui enviait toute l’Europe. Maintenant, pour la pharmacie, je ne sais pas. Mais en tout cas, pour ce qui est de la banque, les jours prudents et raisonnablement confortables du petit salon bleu semblent bien lointains.

Car L’UBS, et la banque Suisse d’une manière générale, sont en train de traverser une crise à côté de laquelle l’affaire Swissair ferait presque figure de roman à l’eau de rose. C’est du Hitchcock, sans les blondes sulfureuses. Depuis plusieurs mois, en lisant la presse spécialisée, on sentait bien que les choses ne tournaient pas rond. Un des malheurs tient précisément au fait que seule la presse spécialisée en parlait, alors qu’il s’agit d’un phénomène qui concerne les Suisses au premier degré, bien plus que les procédures de naturalisation ou les musées idiots au bord du lac. Désormais on voit les noms de Birkenfeld, Liechti et Ospel en grosses lettres à la une des jetables. Pour attirer l’attention de la presse généralisée, l’UBS a quand même dû perdre plus de 40 milliards de dollars et violer – apparemment – une quantité étourdissante de régulations, de lois et d’accords internationaux. Avant de parler de l’UBS en propre, il est important de rappeler un fait essentiel : la guerre en Irak est en train de coûter des sommes comprises entre 10%, au mieux, à 20%, au pire, du budget américain. Le souci qu’a le fisc américain de mettre un terme à l’évasion fiscale sous toutes ses formes doit par conséquent se comprendre qu’à la lumière de cette mathématique.

Petit retour sur image, grâce notamment à un excellent article de fond de l’Economist. Lorsque les USA ont dérégulé le milieu bancaire dans les années 90, l’UBS et le CS se sont senti pousser des ailes à l’idée d’avoir enfin accès au plus grand marché du monde. Le ticket d’entrée fut assez cher puisque l’UBS a racheté pour 11,8 milliards de dollars l’énorme Paine Webber, leader du wealth management avec 865 milliards de dollars sous gestion. En devenant UBS-Paine Webber, la banque pénétrait enfin le marché américain et les Suisses plastronnaient à Wall Street. Cet échange de bons procédés ne s’arrêtait évidemment pas là. Pour pouvoir vraiment travailler sur sol américain, l’UBS, mais aussi le Crédit Suisse lorsqu’ils rachetèrent First Boston, ont signé avec le fisc américain un accord selon lequel ce dernier pourrait, en contradiction absolue avec les fondements de la tradition bancaire helvétique, exiger les données des clients soupçonnés d’évasion fiscale. A l’époque, l’UBS s’était dit que la chose était risquée mais que le gain potentiel – le marché américain tout entier – dépassait de loin la perte inévitable de clients dépités par ces pratiques. Donc plus de secret bancaire pour l’UBS. Chassez le naturel…

Comme un malheur ne vient jamais seul, en pénétrant sur le marché américain, l’UBS a également été aspirée dans l’hystérie spéculative généralisée. En dérégulant gaiement les marchés financiers, les législateurs ont laissé la bride sur le cou à des économistes de génie qui ont créé des outils financiers d’une complexité telle que même les autorités bancaires centrales ne les comprennent plus. En particulier, la titrisation de la dette, c’est-à-dire la spéculation sur la dette sur le marché des capitaux, a atteint des délires de perfectionnement et de sophistication. Parmi ces outils, la spéculation sur des dettes immobilières « pourries », j’ai parlé des subprime. Et les gestionnaires de l’UBS ont été, comme les autres, grisés par les rendements faramineux enregistrés sur ces placements totalement hasardeux, extrêmement risqués et dont les fondamentaux auraient fait crier au scandale un ex-propriétaire de la Fondation de l’Hermitage.

Nous devons maintenant attendre les résultats de l’enquête sur Birkenfeld pour savoir si les pratiques de l’UBS ont été criminelles et à combien s’élèvera la facture finale : revente de Paine Webber ? Exclusion du marché américain ? Rachat par HSBC ? Les paris sont ouverts. Que le fisc américain fasse preuve d’une coupable duplicité en attaquant l’UBS lorsque celle-ci est à terre, voilà qui est indéniable. Il est également indéniable que toute cette affaire dissimule, derrière des procès et des protestations outrées, une compétition à mort entre les places financières et les géants qui les occupent. Mais que l’UBS, après avoir signé des accords tellement contraires à ses propres valeurs et à sa tradition, se plaigne aujourd’hui du traitement qui lui est réservé, témoigne soit de naïveté, soit d’inconscience grave. Pour résumer cette affaire on pourra faire usage de la fable de la grenouille et du bœuf, ou du mythe de Faust, pourtant, jusqu’à ce soir, l’histoire de l’UBS aux Etats-Unis fait plus penser à un gag de ouin-ouin.

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10/07/2008

Macleans et la guerre en Irak

La nouvelle a fait beaucoup, beaucoup moins de bruit que la victoire espagnole en football. En vérité, pas un seul média continental européen n’en parle, et pour cause : il semble que la guerre en Irak est en train d’être gagnée. Pour les éditorialistes du Monde, de la NZZ ou d’El Pais, la chose est difficile à accepter. Pourtant, dans un article très long, constellé de chiffres et de commentaires informés, le magazine canadien Macleans détaille les faits d’une façon pleine de précautions, mais néanmoins convaincante. D’autres articles, dans le Times, dans le New York Times ou sur CNN.com, donc les médias des pays engagés se relaient pour donner corps aux événements.

Petite précision : cette guerre est déjà perdue. En effet, les Alliés ont perdu cette guerre du moment où elle a coûté jusqu’à aujourd’hui des centaines de milliers de vies civiles et militaires, qu’elle a grevé le budget américain à hauteur de centaines ou même milliers de milliards de dollars, qu’elle a profondément aliéné l’opinion mondiale contre les Etats-Unis et qu’elle n’a pas du tout, pour le moment, atteint les buts que l’administration Bush lui avait fixés : destruction des armes de destruction massive de Saddam, stabilisation du Moyen-Orient par la création d’une démocratie fonctionnelle et laïque en Irak. C’est par conséquent une lourde défaite stratégique.

L’Irak est devenu pour les Américains un symbole pour tout ce qui ne va pas. C’est ainsi que la position d’Obama, qui avait voté contre la guerre en 2003 et promet le retrait des troupes en cas de victoire, a gagné la faveur d’une partie grandissante de l’électorat. En gros, il était l’homme juste qui rendrait l’honneur à son pays en l’aidant à sortir de cet infâme bourbier. McCain, soldat de carrière et profondément engagé pour la poursuite de la guerre, devait bien choisir ses mots pour justifier sa position devant un électorat las et déconfit.

Mais voilà, après plus de trois ans de violence ininterrompue et de désespoir, les bonnes nouvelles commencent à pleuvoir : en mai 2007, l’armée US a compté 121 morts ; en mai 2008, 19, c’est-à-dire le chiffre le plus bas depuis le début 2004. Le nombre d’attentats suicides ne cesse de baisser. Les dollars du pétrole commencent, grâce à l’embellie actuelle sur ce marché, à remplir les caisses de l’état irakien (et probablement celles aussi de Blackwater, Halliburton et tous ces mercenaires américains, mais c’est un autre problème). Les troupes américaines et irakiennes ont repris le contrôle de Mossoul, de Bassorah, d’une partie de Sadr City et la violence a diminué par endroits de plus de 85%. Ainsi faute de victoire stratégique, il semble que la victoire tactique, au moins, commence à se dessiner.

Obama se retrouve aujourd’hui dans une situation très critique et parallèle à celle de Bush il y a quatre ans : toute sa stratégie se fondait sur la défaite de la guerre ; en cas de victoire, même partielle, il n’a aucun plan. Mieux, une défaite lui est nécessaire puisqu’elle signifie également la défaite de l’administration Bush en général. McCain avait adopté une toute autre stratégie, plus conventionnelle mais beaucoup plus risquée : il veut que les troupes restent, cent ans, mille ans s’il le faut. Pour un ancien prisonnier des Vietcongs, la chose est une affaire d’honneur, de patrie, toutes ces choses intangibles que nous avons presque complètement oubliées de ce côté-ci de l’Altantique. En d’autres mots, McCain avait fondé sa stratégie sur une victoire américaine. Si cette victoire se confirme, il sera seul à en tirer profit.

En 1992, Bush senior paradait sa victoire en Irak lors de la campagne présidentielle. Face à lui, Clinton lui avait fait cette réponse désormais célèbre : « C’est l’économie, crétin ! » En effet, la première guerre du Golfe terminée avec succès, les Américains étaient beaucoup plus inquiets pour leur économie qui commençait à entrer en crise et les radotages de Bush tombaient complètement à plat. Aujourd’hui Obama insiste sur l’économie, à quoi McCain pourrait désormais répondre : « C’est la guerre, crétin ! » Car il y a fort à parier que les Américains, déjà très déprimés par la crise des subprimes, voient en celui qui leur offre la seule bonne nouvelle possible de l’année – une victoire qu’on nous disait impossible – celui qui sera à même de sauver également le pays sur les autres fronts auxquels il fait face. Comme en 2004, il semble que ce soit l’Irak qui, de nouveau, décide du sort de cette élection.

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30/06/2008

Le Point et Besancenot

Pour fuir le Léman assoupi dans sa canicule de bière tiède et de frite molle, avec ses enfants rouges, dégoulinants de Coca-Cola séché et de crème glacée fondue, j’ai mis le cap sur le Jura. En traversant la campagne écrasée sous le soleil d’avant l’orage, non loin de la Sarraz, les blés que je croyais balayés par le vent de juin n’étaient qu’une hallucination de ma vision trompée par la chaleur luciférienne. Au-dessus de Romainmôtier je suis allé m’asseoir sous un marronnier et respirer un peu. A mes pieds, comme une carte Michelin, mon pays tout entier dépliait ses villages et ses champs vallonnés. Non loin de là, une vaste ferme de pierre jaune, au grand toit incliné comme un béret m’a rappelé le monde de Tourgueniev. Pendant quelques instants, ivre de Celsius, je me suis imaginé vivant dans cette bâtisse séculaire comme dans un roman de Tourgueniev, paisiblement, au rythme des saisons. Recevant régulièrement une société provinciale mais colorée, me rendant chaque année à Pétersbourg pour garder vif mon carnet mondain et rafraîchir ma garde-robe. Tout cela grâce aux travaux éreintants de mes métayers, épuisés, maugréant et craignant Dieu.

 

Il y a fort à parier qu’Olivier Besancenot, lorsqu’il distribue son courrier en banlieue parisienne, ne rêve pas à Tourgueniev, encore moins à renouveler sa garde-robe à Pétersbourg. C’est l’une des quelques distinctions qui existent entre lui et moi. A quoi rêve-t-il ? Ah, voilà une question intéressante. Car il rêve, c’est certain. Mais à la différence du monde à jamais enfoui de Tourgueniev, ce dont je ne me consolerai jamais, les rêves d’Olivier Besancenot ont un brillant avenir. Mieux, à observer ce facteur au destin irrésistible, on serait presque tenté de dire que ses rêves sont l’avenir. A tout juste 34 ans, il est paraît-il le leader de gauche le plus apprécié des Français. Aux dernières présidentielles, les 1,5 millions d’électeurs qui ont mis son nom dans l’urne sont tombés sous le charme de ce qui, à mes yeux, a été de loin la meilleure campagne de candidature. En quelques années, il a rendu caduques, presque risibles, la quasi-totalité de ses concurrents.

 

Loin des rhétoriques brillantes mais (volontairement ?) suicidaires de Le Pen auquel tout le monde veut désormais le comparer, Besancenot sait manier une langue simple, sans effet de manche, mais toujours précise et en phase avec l’opinion. Ainsi, pour trancher avec le nom trop pesant de Ligue Communiste Révolutionnaire, il vient de créer le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). Anti-quelque chose ? s’étrangle-t-on à première lecture. Mais vient la seconde lecture, puis la troisième et on comprend qu’il fait mouche. Parce que son programme, c’est son parti, et vice-versa : Nouveau, parce que jeune et tranchant avec la vieille garde qui s’accrochait à son rôle d’éternel opposant ; et Anticapitaliste parce que Besancenot comprend bien qu’altermondialiste ne veut rien dire, et qu’une frange très conséquente de l’opinion n’en peut plus des excès du libéralisme. C’est une récupération sur tous les fronts : celle des déçus du socialisme qui a commis un irréparable péché idéologique en favorisant la libéralisation des marchés ; celle des déçus de la droite qui n’offre pas son pouvoir d’achat, qui ne pourra jamais l’offrir et tout le monde le sait.

 

Une des meilleures preuves de la pertinence de Besancenot est la nervosité maladive que l’évocation de son nom crée chez les Socialistes, comme en témoigne cet article moqueur du magazine de droite Le Point. L’Infatigable Nicolas plaisante même à haute voix de voir que Besancenot fait peur aux Socialistes comme autrefois Le Pen terrifia le RPR. Outre qu’il est totalement erroné – Le Pen a toujours reculé devant le pouvoir, revendiquant son rôle de fou du roi -, ce parallèle est gravement irresponsable : en encourageant Besancenot, cette droite suffisante et aveugle nourrit son propre bourreau.  

 

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Très organisé et discipliné, vivant de son travail de postier à 80%, armé d’une soif inextinguible de pouvoir, communiquant de génie et sachant parfaitement jusqu’où on ne peut pas aller trop loin, voilà l'homme providentiel qui va ramener la gauche aux affaires. En France bien sûr, mais je ne serais pas étonné qu’il fasse des émules un peu partout en Europe. Le NPA a clairement une vocation et une ambition que d’autres aujourd’hui n’ont pas, n’osent peut-être pas avoir. En d’autres mots, si le NPA était listé à la bourse, j’achèterais sans hésiter.

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26/06/2008

L.A. Times et la fin des états

Ce soir l’Allemagne a gagné la demi-finale de l’Euro ‘08. L’Allemagne, c’est une grande nation, populeuse et puissante. La Turquie qui a perdu est elle aussi une grande nation populeuse et puissante. Dans cet affrontement sportif, on lance nos meilleures cartes sur le grand tapis vert, sous les hourras et les huées de millions de supporters, eux-mêmes citoyens de ces grandes et petites nations. D’une certaine façon, ce tournoi de football est un aboutissement de la lente et pénible construction des états nations. Après les guerres civiles du XIXe siècle, les guerres mondiales du XXe, la création de l’Europe Unie et l’avènement de la mondialisation, ces vestiges d’états nous font croire, pendant 90 minutes épuisantes, qu’ils existent encore. On fait dans le pathos ? Hélas, non.

Contrairement aux clameurs anti-UE que l’on entend souvent par ici, les états nations ne sont pas condamnés par la bureaucratie bruxelloise. Ca, c’est ce qu’on a toujours dit pour gagner des voix : « Les bureaucrates vous dirigent, l’état vous surveille, prenez garde à votre liberté. » On a entendu cette chanson à Rome sous l’Empire finissant, dans la Florence des Médicis, à Berlin en 1933, à Moscou en 1960, et ce cri résonne d’ailleurs depuis deux cents ans dans toute l’Amérique : « A bas les bureaucrates de Washington ! » Obama fait de cette attitude un de ses points forts de campagne : « Je connais suffisamment Capitol Hill pour savoir que les choses doivent y changer ! » clame-t-il volontiers. Il n’est donc pas surprenant, étant donné cette tradition des états protestants obsédés par la liberté individuelle - ce qui inclut la Suisse - que le coup de grâce donné aux états nations soit venu précisément de Washington. Ainsi le L.A. Times me raconte comment la société Blackwater se fait régulièrement attribuer des contrats, sans appels d’offres, pour des « services de sécurité » valant plusieurs dizaines de milliards de dollars par le gouvernement américain. Ce qui se cache derrière ces services n’est rien d’autre que la guerre elle-même. Le bras armé du pays le plus puissant du monde, l’expression par excellence de sa souveraineté, est par conséquent à vendre.

Comment en est-on arrivé là ? D’abord, ceci : la grande guerre menée contre la bureaucratie, sous des formes et dans des époques diverses, cette guerre est terminée et la bureaucratie a perdu. Pendant qu’on nous rabattait les oreilles avec cet unique et merveilleux slogan, « moins d’état ! », d’autres, plus malins que moi, se partageaient déjà les dépouilles de celui-ci. Cela a pris le nom technique et inodore de privatisation. On a commencé, pour ne pas faire trop peur, par les brasseries, les chocolateries, les usines de tabac. Et puis, grisé par les succès financiers, on s’est attaqué aux vaches sacrées : compagnies nationales d’aviation, de transport ferroviaire, de téléphonie, banques, instituts de crédits. Entre l’état suisse, propriétaire et gestionnaire de ses postes, trains, téléphones, banques, fabriques mécaniques diverses, et l’état suisse d’aujourd’hui, gardien de nuit assoupi sur son fauteuil en skaï pendant qu’on festoie à l’étage, on n’aurait presque pas remarqué la transition. Au nom de la guerre contre le monopole d’état, on a commencé par briser le monopole. Maintenant que c’est fait, on peut briser l’état.

Et que fait-on, lorsqu’on a brisé et le monopole et l’état ? C’est très simple, on refait exactement la même chose, mais avec trois fois moins d’employés, une illusion de concurrence, un service épouvantable et cher, et le tout sans commission sénatoriale pour venir mettre le nez dans vos comptes. En plus, vos consommateurs continuent inlassablement de bêler « moins d’état ! » Alors vous sortez votre portefeuille et vous attendez qu’on vous propose les juges et leurs tribunaux, ou les bâtiments du Parlement pour en faire un spa. Pour vous délasser, vous irez voir la finale de la coupe du monde de foot : Blackwater contre Securitas.

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16/06/2008

Le Figaro et Alexandre Adler, 3e

J’ai toujours eu un problème avec l’accent vaudois. Déjà tout enfant j’ai été sensible à ce son particulier, tout en gorge et en nez, cette langue qu’on ne parle bien qu’en la maugréant, doucement, un peu en retrait de soi-même, et je ne l’ai pas aimée. L’accent valaisan, chantant et méditerranéen, me plaisait bien plus, sans parler du marseillais ou même du jurassien, rocailleux mais expressif. L’accent vaudois a pourtant reçu avec Gilles ses lettres de noblesse et on aime chez lui cette retenue, cette absence délibérée d’importance. Moi je lui trouve, toujours et encore, une lourdeur insupportable, une lenteur, une épaisseur que je soupçonne toujours d’affectation. C’est peut-être même ceci qui m’insupporte le plus, cette pesanteur voulue, cette façon de se déclarer sans importance parce qu’on n’est ni Parisien, ni brillant causeur, mais tout à la fois d’en être fier. C’est le sous-entendu anglais, sans l’humour.

 

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Une photo de mon sujet de ce soir suffira à faire comprendre pourquoi j’ai commencé par parler de l’accent vaudois : je suis l’ennemi de toutes les lourdeurs. L’accent vaudois, c’est la lourdeur morale. Alexandre Adler, c’est la lourdeur physique proportionnelle à la lourdeur intellectuelle. Sur cette dernière, il n’a pas son pareil. Pièce à conviction pour ce troisième volet, son récent article sur la Syrie. Je cite le début : Le Figaro … vient de révéler la mise à l'écart du chef des services secrets syriens, Assaf Chawkat. Ce remaniement apparemment secondaire, est en réalité une information ­capitale qui nous indique l'ampleur du tournant qui est en train de ­s'ef­fectuer au Moyen-Orient. Apparemment secondaire, mais capital. Prenez l’inverse, et vous avez l’exacte définition d’Alexandre Adler. On pourrait même en tirer un adjectif, « adlerien » : prétendre et/ou prédire absolument n’importe quoi à n’importe quel sujet, mais avec autorité.

 

Le reste du papier est à l’avenant. L’auteur convoque Israël, Téhéran, Bagdad, Washington, Paris, Beyrouth, bref, le monde entier autour de son sujet pour tenter, avec la dernière énergie, d’en tirer quelque mousse médiatique. Il nous parle même, en baissant les yeux, avec cette touchante modestie des intimes de la famille, de l’épouse d’Assaf Chawkat, prénommée Douchra. Le diable est dans les détails et Adler, pas fou, l’avait débusqué. Triste existence que celle d’Adler, toute entière passée à la recherche de l’information capitale, le petit truc, infime et pourtant tellement révélateur, qu’on avait tous oublié, nous, les idiots. Parce que sans nul doute, lorsque les historiens reviendront sur les faits, ils se rendront compte que tout a changé au moment où Assaf Chawkat s’est fait virer, que c’était ça, l’instant crucial. Et d’ailleurs sa femme Douchra, etc.

 

Dans quelques mois, lorsque les lecteurs attentifs auront réalisé que l’éviction d’Assaf Chawkat était bien secondaire et non pas capitale, et qu’Adler, pour la millième fois, s’était lourdement trompé, on sera passé à autre chose. Mais Adler, ce supertanker du journalisme, lancé à pleine vitesse, bénéficie d’une force d’inertie telle que sa fin ne semble, hélas, pas du tout proche. Euh mais voui, non mais voui.

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09/06/2008

Libération et Obama

Voilà, c’est fait, les Clinton ont jeté l’éponge. En promenant mon fils dans ce dimanche automnal, j’en viens à me demander si moi aussi, je n’ai pas jeté l’éponge. Jean-Claude Guillebaud a parlé notre état vacciné face à l’existence. Après un feu d’artifices aussi spectaculaire que le fut le 20e siècle, nous serions, selon lui, vaccinés contre les croyances, les idéologies et les promesses ; mais aussi contre l’espoir. Et devant le spectacle que nous offre la politique ces temps-ci, j’ai tendance à me sentir, ou à me vouloir vacciné. Est-ce d’avoir longtemps vécu en Serbie où j’ai appris, bien malgré moi, que tout peut toujours s’empirer ?

 

En regardant Barack Obama, une seule pensée me vient à l’esprit : quel diable d’homme que cet homme-là. Comment résister à ce grand et beau Sénateur, à cette immaculée dentition, à ce phrasé lent, sûr, inspiré qu’Obama adopte dans ses discours ? Libération en dresse régulièrement des portraits, modèles staliniens d’éloges à-plat-ventristes. En cela, pour une fois, le quotidien de gauche est très représentatif de l’Obamania générale qui est en train de s’emparer de ce côté-ci de l’Atlantique. Obama, gendre idéal, anti-Bush par excellence, grand orateur fougueux. On se rappelle maintenant ces mots prononcés lors de sa première victoire, aux primaires de l’Iowa : « En cette nuit de janvier, en ce moment décisif de l’Histoire, vous avez fait ce que les cyniques disaient que nous ne pourrions pas faire ». Et on se prêt à rêver qu’effectivement les Américains élisent un homme jeune, métisse, brillant et idéaliste pour remplacer un vieux, blanc, idiot et cynique.

 

Et pourtant, je n’aime pas Obama. Pour être plus précis, j’aime bien Obama maintenant, cet homme providentiel, ce souffle d’espoir incarné. Mais je n’aime pas Obama président des Etats-Unis. Je prends des pincettes lorsque j'entends « Obama est le nouveau Kennedy », comme ces bleds pourris qu’on appelle « La Venise croate », ou ce scribouillard qui devient « L’Oscar Wilde zurichois ». L’Hebdo de cette semaine titre « Obama : condamné à décevoir », mais cela, tout le monde le sait, l’anticipe même. Devant un déficit budgétaire de 500 milliards de dollars, une guerre interminable (inter-minables, pour reprendre un mot d’Alpha Blondy) qui a déjà coûté 3 trillions de dollars, une image internationale pas bien meilleure que celle de l’Allemagne nazie, une récession qui s’annonce et le dollar qui continue de couler, il serait léger de croire que même un génie de la politique puisse arranger tout cela en quatre années, ou même en huit.

 

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C’est là que Tony Blair m’offre un rappel de vaccin bienvenu. Après des années de conservatisme cruel, sous Thatcher et Major, voilà ce jeune avocat brillant, pas très expérimenté, orateur hors pair, qui parlait de changement pour son pays. Sa soif de pouvoir, il en parlait librement, on trouvait cela candide et honnête. Alors on l’a élu triomphalement, plusieurs fois même. Et puis bien des années plus tard, on réalise qu’il était aussi cruel que ses ennemis, plus belliqueux même, qu’il a en réalité appliqué exactement la même politique qu’eux, juste en plus agressif. Pourtant, jusqu’au dernier jour, même lorsqu’il est éreinté par la presse quotidienne, il suffit qu’il s’empare d’un micro pour que la magie opère de nouveau, pendant quelques secondes volées à son infamie. Je crois, je crains qu’Obama ne fasse une démonstration très semblable à celle de Blair. Plus on les attend, plus les politiques nous trompent, c’est d’une macabre prévisibilité. Contre ce syndrome-là, hélas, les vaccins semblent inopérants.

02/06/2008

The Times et les honteux plaisirs

En Angleterre, dès qu’on évoque la France de 39-45, les blagues fusent. A tel point que la BBC en a fait une série télévisée très populaire dans les années 80. Ca s’appelait « Allô-allô ? », et c’était absolument hilarant. Des acteurs parlant anglais avec un ridicule accent français jouaient les résistants, d’autres avec un abominable accent allemand jouaient les nazis, et tout cela dans une atmosphère de vaudeville où le vin, le sexe et la bonne chère avaient toujours le mot de la fin. Comme Paris, et donc Genève, firent blocus sur cette série, je ne l’ai finalement découverte qu’à Belgrade, où la population se délecte encore aujourd’hui de cette jouissive irrévérence britannique face aux pompeux Français.

 

On croyait ne voir dans cette série qu’une farce, mais on vient d’apprendre qu’Allô-allô serait peut-être à prendre au pied de la lettre. Patrick Buisson, directeur de la chaîne Histoire, et, ce qui n’est peut-être pas sans lien, conseiller de Nicolas Sarkozy, vient de jeter un pavé dans la mare avec un livre intitulé « 1939-1945, Années érotiques ». Sa thèse est aussi simple qu’inacceptable pour un grand nombre de Français : sous l’occupation, à part les Juifs et les Communistes, les Parisiens se sont amusés comme jamais, ont fait l’amour comme des lapins et les femmes s’y sont plus libéré en quatre ans que durant les cinquante qui ont suivi. Buisson raconte les statistiques de natalité de 1942 qui bondirent tandis que deux millions d’hommes étaient loin de chez eux, les salles de cinémas transformés en hôtel de fortune, les femmes seules affolées par ces beaux soldats blonds et seuls, eux aussi. De Beauvoir écrit quelque part : « Ce n’est qu’au cours de ces nuits que j’ai compris la véritable signification du mot fête. » Et Sartre qui répond au Paris humilié de de Gaulle par ce laconique : « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande ».

 

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Fidèle aux traditions, la critique du Times est une sorte d’éclat de rire contenu. En France la réaction a été prévisible : impertinent, a même clamé un critique. Les hasards du calendrier avaient déjà soumis l’opinion publique à rude épreuve. Les photographies d’André Zucca sur Paris sous l’occupation, en couleurs, prises pour des besoins de propagande pro-allemande, étaient exposées à la Bibliothèque de la Ville de Paris lorsqu’on s’est ému : comment permettre que cette exposition puisse s’intituler « Les Parisiens sous l’occupation », comme si ces sourires espiègles, ces boulevards bondés d’une foule amène, ces femmes élégantes et souriantes représentaient l’état de la France sous l’occupation ? Le maire de Paris Delanoë avait dû intervenir en personne et exiger que l’on change le titre en « Des Parisiens sous l’occupation ». La doxa sur la souffrance du peuple français opprimé sous l’occupant ne peut être altérée à aucun prix.

 

Il vaut mieux gagner une guerre. Ou alors il faut la perdre, mais perdre vraiment. Sinon, malheur aux vainqueurs. Aujourd’hui encore les Allemands débattent de leur lourde histoire et se demandent comment une telle abomination fut possible. Mais les faits sont là, incontestables, et permettent à l’ensemble de la société d’en discuter du même point de vue. En France, les faits sont retors et fuyants : collaborateurs et résistants, opprimés et oppresseurs, pauvres et prospères. Ainsi dès qu’on évoque la période de 39-45, la nation toute entière est à droite et à gauche. Cette indéfinition fait encore rire les Anglais, mais c’est en réalité un sale virus qui continue, 60 ans plus tard, de ronger ce beau pays. J’en viens à me demander si, après des décennies d’adoration, on ne se mettra pas un jour à haïr de Gaulle pour avoir arraché à son peuple la chance d'une véritable défaite .

26/05/2008

Vogue et la femme de

Que faire dans un entretien d’embauche lorsqu’on doute de votre santé physique, pour un job assez exigeant de ce point de vue ? Se dépoitrailler et gonfler ses pectoraux en hurlant ? Empoigner le bureau du responsable des ressources humaines et le jeter par la fenêtre ? A cette épineuse question, John McCain, candidat républicain à la Maison Blanche, a trouvé la réponse idéale parce qu’indirecte et pourtant explicite : il a collé sa somptueuse femme Cindy, blonde, riche et élégante, en couverture du magazine Vogue, édition US. Dans une pause alanguie, le regard perdu dans l’océan Pacifique au loin et les lèvres entrouvertes, Cindy distille son message pas très subliminal : son John, c’est un homme, un vrai.

 

Après avoir passé plusieurs années dans les geôles vietnamiennes, s’être fait briser tous les os des bras et des jambes, John McCain est revenu aux Etats-Unis en piteuse condition. Aujourd’hui les mauvaises langues se délient : McCain n’arrive pas à lever les bras jusqu’au ciel parce qu’il est complètement fichu, il n’en a plus que pour quelques mois, sa santé physique est au plus mal, comme sa santé mentale d’ailleurs, etc. C’est à cet instant que la blonde Cindy fait irruption sur la couverture de Vogue (on ne parle même pas de l’article indigeste et convenu sur le thème « ahahah-mon-labrador-vient-de-bouffer-une-côte-de-bœuf-à-150-dollars-qu’on-allait-se-faire-au-barbecue ! »). Pour ceux qui n’auraient pas compris, McCain faisait en même temps publier son check-up médical complet de plusieurs dizaines de pages, du style de ceux qu’on vous délivre à la Blécherette avant de vous renvoyer sur les routes, vous et votre Opel Kadett de 1989.

 

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La méthode McCain a ceci d’intriguant qu’elle innove un tout petit peu. Un tout petit peu, parce qu’en politique, malgré d’inquiétants développements, la femme sait heureusement rester à sa place de potiche, et avec le sourire. Que Carla Bruni, Chérie Blair, et même Hillary Clinton, dont la défaite aura surtout été celle de son Bill de mari, viennent seulement me contredire. Pourtant avant McCain, l’homo politicus préférait prouver très directement sa forme physique, trouvant pour épouse une femme convenable à laquelle il lui arriverait d’être fidèle. Le Président Félix Faure n’est-il pas mort à l’Elysée, en plein adultère, dans les bras de la Belle Mag, ce qui valut à cette dernière le surnom de « pompe funèbre » ? Ne trouve-t-on pas à Manille des cigares roulés à la main et gratifiés d’une bague portant leur marque, « Monica’s Special » ? A ces manières de rustre McCain préfère le « je-suis-encore-vert » murmuré avec une haleine de framboise, mais parfaitement audible. Ce que les Américains appellent « trophy wife » et les Serbes « sponsorousha », McCain vient donc de le clamer avec un éclat qui tromperait presque sur ses intentions, s’il n’était pas écrit Vogue en grosses lettres sur la couverture.

 

La blonde Cindy – quel prénom judicieusement choisi – provoque une légère urticaire, une irritation lassée parce que cent fois ressentie dans diverses situations : cette femme qui s’affiche pieds nus, allongée, maquillée comme une voiture volée, pourquoi se prête-t-elle à ce jeu-là ? Pourquoi veut-on nous faire croire qu’on veut parler d’elle alors que la mise en scène est celle qu’on réserve à un modèle pour une marque de pulls en mohair ? Et pourtant, il m’est bien inconfortable de jouer les porteurs de la cause féminine. J’ai toujours trouvé Aragon un rien puant, et pour tout dire suspect avec son vers « la femme est l’avenir de l’homme ». Il me fait penser au gros propriétaire terrien qui pousse ses esclaves à s’émanciper, en espérant que ça limitera les inévitables dégâts et qu’au moins on lui laissera la vie sauve. Que me reste-t-il à dire autre que ceci : entre hommes et femmes, en dépit de quelques changements matériels, il me semble que rien n’a vraiment changé.

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16/05/2008

Politika et la Grande Nébuleuse

Dans le train qui m’emmenait à Vevey ce midi, j’ai aperçu le bateau le Rhône qui cinglait vers le Haut Lac. Sautant du train à Cully puis dévalant les petites rues comme un dératé, j’ai couru le long du quai et me suis précipité, hors d’haleine, sur la passerelle d’aluminium. Une fois installé sur le pont avant, j’ai commandé une bière, fermé les yeux sous le soleil et la brise de mai, et béni le pays qui m’offre pareil moyen de transport pour revenir du bureau. Car je n’ai pas toujours connu de tels taxis.

A Belgrade, ceux que j’utilisais dataient d’avant la guerre. C’étaient d’antiques Mercedès 123, des Golf 1, des Opel Kadett, sans parler des Lada, des Yugo Koral et des Yugo Skala ou même des Wartburg. Les fauteuils défoncés, la fumée si épaisse qu’on distinguait à peine le chauffeur, les hoquets du moteur et des amortisseurs, voilà des choses qu’on n’oublie pas lorsqu’on pénètre dans un taxi Honda de la ville de Lausanne avec un inexplicable sentiment de regret. Ce sont des différences faciles à identifier, concrètes. Il existe cependant entre la Serbie et la Suisse des similitudes plus difficiles à accepter.

Un exemple entre mille, la politique. On vient d’y tenir des élections générales pour la xième fois depuis la chute de Milosevic, et pour la deuxième fois depuis une année seulement. Pour une fois les urnes ont accouché d’une grosse surprise. Défiant les sondages, le parti proeuropéen du Président Tadic a obtenu une victoire sans partage. Les nationalistes de Seselj, embastillé actuellement à La Haye, ont eux reçu une gifle alors qu’on les donnait largement vainqueurs. Pourtant, dans ce système où l’on compte autant de partis que de taches sur une Holstein laitière, c’est l’arithmétique post-électorale qui décide de tout.

Un peu comme en Italie, ou comme en France. Ou comme chez nous ? On se paye de mots en prétendant que la multiplicité des partis représente l’éventail des sensibilités de toute une société. Alors que dans un parlement les députés n’ont en général qu’à voter pour, ou contre un projet. Ce système à multiples partis permet en réalité de diffuser, d’éclater les voix populaires en une énorme nébuleuse dont seuls les députés et futur ministrables ont le droit de faire façon, pour ou contre la volonté populaire. En l’espèce, la Serbie, qui vient de voter massivement pour l’Europe et la continuation des réformes, risque bien de se retrouver avec un gouvernement résolument anti-européen. Le vieux quotidien Politika, comme à son habitude, joue les intellectuels de service et rappelle les bienfaits du système en place. Alors que nous assistons, une fois de plus, à un déni de démocratie constitutionnalisé.

Notre dernière élection du conseil fédéral, le 12 décembre 2007, ne fut pas beaucoup plus reluisante que les manips balkaniques. Voilà les bienfaits de la politique des partis. Car nous aussi, derrière notre démocratie directe, nous basons notre politique sur l’existence d’une quantité de partis. En Angleterre ou aux Etats-Unis, depuis la nuit des temps, ce sont deux partis qui s’affrontent au sein desquels coexistent plus ou moins harmonieusement plusieurs courants de pensée. Plus que des partis, ce sont en réalité des camps suffisamment vastes et nuancés pour que les électeurs sachent s’y reconnaître. L’Amérique possède la plus ancienne constitution au monde encore en exercice, et l’Angleterre n’en possède même pas.

Les taxis lausannois fonctionnent très bien et notre démocratie n’est pas en ruine non plus. Mais c’est comme toujours : seuls les excès révèlent la nature des choses.

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05/05/2008

France Inter et le capitalisme de grand-père

En longeant le lac cet après-midi de Vevey à Villeneuve, je suis repassé par Montreux. Et une fois de plus mon cœur s’est serré dans ma poitrine en voyant cette rive informe et inondée de voitures, ces devantures tapageuses et ces immeubles en béton armé, lugubres, banlieusards. Ces blocs font penser à de fausses dents dans le parfait sourire que devait autrefois offrir l’élégant alignement des immeubles fin-de-siècle à balustrades, rêve rilkien d’un Montreux détruit au marteau-piqueur. Et on continue de les anéantir, ces délicieuses tartes à la crème, ces balcons de fer forgé et ces marquises, pour les remplacer par des verrues qui vous inspirent immédiatement ce je-ne-sais-quoi suicidaire. On est même parvenu à faire croire à celui qui pénètre dans Vevey en venant de l’Ouest qu’il s’agit non pas d’un joli bourg vigneron, lacustre et commerçant, mais d’une zone industrielle. Depuis 1940, n’a-t-on appris à nos architectes à ne faire que des bunkers ?

 

Tandis que je maudissais allégrement ces ingénieurs militaires qui ne disent pas leurs noms, France Inter passait une émission sur le capitalisme des dynasties alsaciennes protestantes. On évoquait les Schlumberger, les Herrenschmidt, les de Dietrich, tous ces noms qui respirent le charbon, le cuir et l’acier. Une époque où Montreux devait recevoir ces barons de l’industrie et leurs longues suites, où la rotonde du Palace devait résonner du rire de ces duchesses et de ces capitalistes sûrs d’eux et paternalistes. Toutefois en écoutant les explications qu’en donnait l’émission, si Montreux a effectivement résonné du rire de certains barons, il ne s’agissait probablement pas de ceux-là. Car le capitalisme n’a pas toujours été celui que nous connaissons aujourd’hui. Ainsi, les Herrenschmidt. Vieille dynastie industrielle capable de dépasser la définition d’usage - le grand-père aigle, le fils faucon, le petit-fils vrai con – pour parvenir à la quatrième génération et au-delà, les Herrenschmidt ont fait fortune dans les tanneries. Développant ses ateliers jusqu’à en faire les plus importants de France ou presque, la famille se refuse pourtant à jouir du fruit de son labeur et mène une vie simple. Le progrès en a finalement raison sous la forme de polymères et de caoutchouc. En 1968 « Monsieur Philippe », comme l’appellent les ouvriers dans la plus pure tradition paternaliste, doit donc se résoudre à tout vendre.

 

Ayant liquidé ses tanneries familiales, Philippe Herrenschmidt doit louer un appartement en ville de Strasbourg. Selon la tradition protestante, celle qui a forgé le capitalisme industriel moderne sur le modèle monastique, tout bénéfice est aussitôt réinvesti et on ne conserve que le nécessaire pour vivre. Monsieur Philippe lisait la Bible tous les matins, était tout imprégné de ces principes d’airain et n’avait donc pas accumulé de fortune personnelle. Tous les bénéfices réinvestis avaient permis aux tanneries Herrenschmidt d’introduire congés payés, logements pour ouvriers et sécurité sociale avant même les réglementations gouvernementales. Aujourd’hui encore, les monastères ne fonctionnent pas différemment : la communauté de Taizé en Bourgogne réinvestit immédiatement le produit très important de ses ventes de poteries, prisées dans toute l’Europe. La communauté elle-même ne s’enrichit pas, elle subvient à ses besoins puis réinvestit le reste dans ses outils de production.

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Aujourd’hui, les Monsieur Philippe qui vendent leur patrimoine industriel se retrouvent à la tête d’une fortune en liquide, en stock-options, en immeubles et en avantages divers. Et même si ce patrimoine n’est pas vraiment le leur, même si en plus ils  l’ont dilapidé par des stratégies hasardeuses, ils parviennent encore à s’en tirer avec une fortune considérable, comme viennent de le prouver les PDG de Merryl Lynch ou de Morgan Stanley. Chacun d’eux a touché plus de 100 millions de dollars après avoir coûté des milliards à leurs entreprises. Sans compter l’abonnement à vie au club de golf et l’usage discrétionnaire du jet de la compagnie. Au-delà des valeurs et du temps qui passent, nous nous trouvons probablement face à une crise de perspectives : plus personne ne croit au réinvestissement, tout le monde ne pense plus qu’à s’enrichir le plus vite possible. N’y croit-on plus parce qu’on sent que la fin est proche, que le Titanic est prêt à sombrer, ou alors s’est-on seulement perdu en chemin ? Il est néanmoins peu surprenant, dans ce monde-là, qu’on préfère des tonnes de petites verrues en béton à de magnifiques bâtiments avec vitraux, hauts plafonds et parquets lustrés.

26/04/2008

L.A. Times et l'évêque-président

Pour certains, découvrir la Patagonie ou l'Amazonie est la tentation de toute une vie. Personnellement, ça ne m'a jamais vraiment attiré et, sans rentrer dans de trop longues considérations, je pense qu'il doit y avoir là un fond vaguement vieil Européen encombré de son complexe de supériorité: comme les couronnes d'Espagne et du Portugal ont presque entièrement exterminé la culture indigène, ce qui reste aujourd'hui, c'est la nature et une culture à dominante post-coloniale. Et puis Tintin et les Picaros a fait le reste. Je demeure encore victime d'une certaine image de l'Amérique du Sud, terre de colonels de carnaval, d'églises baroques, de temples enfouis, d'agents de la CIA qui dirigent tout en sous-main, de barons de la drogue, de plats épicés et de quadrupèdes méprisants. Jamais je n'ai poussé plus loin que le Mexique, le Guatemala et le Honduras, et puis je suis reparti, satisfait de pouvoir clamer que j'avais vu l'Amérique Latine.

Pourtant tout est en train de se passer comme si cette région, longtemps réduite à servir de champs de foire pour les Etats-Unis, était en passe de devenir un véritable laboratoire politique de l'avenir. Comme si, fatigué de jouer les faire-valoir, le continent tout entier s'affirmait contre son puissant voisin du Nord, et contre l'Europe elle-même. C'est Castro, moribond sur son île ruinée, qui doit bien rigoler. Il aura réussi, malgré tout, le pari de rester au pouvoir et de faire de l'Amérique Latine un espace de résistance politique aux Etats-Unis. Les élections successives de représentants d'une gauche dure telle que Chavez au Vénézuela, Lula en Argentine, Morales en Bolivie, viennent ainsi d'accueillir un nouveau-venu, Fernando Lugo, récemment élu président du Paraguay. Les Etats-Unis ont-ils abandonné la partie, après avoir installé et entretenu tant de dictateurs à leur botte durant des décennies? Ou est-ce que simplement ils ne parviennent plus à se faire entendre? Cela semble plus probable étant donné la puissance de la vague en cours. Ce qui est plus épicé dans le cas de Lugo, c'est qu'il est évêque, qu'il est lié au mouvement très controversé de la théologie de la libération, et que le Vatican conteste encore son élection car il est interdit à un prêtre d'exercer un mandat politique. Lugo répond qu'il a quitté la prêtrise très formellement pour pouvoir être candidat et renverser le parti Colorado, en place depuis 60 ans. Le portrait qu'en dresse le L.A. Times semble avertir entre les lignes ses lecteurs, très concernés par l'immigration "latino", que le gaillard est à prendre très au sérieux.

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Quel contraste avec ce qui se passe en Europe et aux Etats-Unis. L'Angleterre travailliste de Blair a mis en place une politique plus capitaliste encore que celle de Sarkozy, plus libérale que celle de Merkel. Zapatero, un peu plus socialiste que Brown, a tout de même été réélu sur un programme économique très libéral. Les Etats-Unis semblent prêts à reconduire les Républicains à la Maison-Blanche, déconcertés par les combats internes chez les Démocrates. Chez nous l'UDC a carte blanche pour mener une politique conservatrice dont la violence eût été impensable il y a 20 ans, comme en témoignent ces campagnes d'affichages dignes des placards anti-juifs du Paris occupé. En d'autres mots, la droite ne cesse de s'affirmer et de gagner en puissance depuis la chute du Mur en 1989. Les Socialistes de tous bords, réduits à la politique du "d'accord, mais...", se réduisent comme peau de chagrin et les déçus parmi eux vont grossir les rangs des nationalistes ou des trotskystes.

Il n'est donc pas très étonnant dans ce contexte qu'une partie non négligeable de la jeunesse actuelle brandisse des portraits du Che, de Castro mais aussi de Chavez ou de Lula comme emblèmes de leurs rêves politiques. Le futur appartient-il à cette idéologie-là, ce mélange de foi chrétienne, d'anti-américanisme et de marxisme? Une chose est certaine, c'est que les succès actuels du capitalisme et des idées de droite, partout sur le vieux continent, prendront fin un jour ou l'autre. Reste à savoir si la gauche d'Amérique Latine, ce mouvement apparemment irrésistible, annonce un mouvement encore plus large, une sorte de retour de pendule qui remettra chez nous le communisme à la mode. Avec les crises financières qui s'enchaînent et le coût de la vie qui ne cesse d'augmenter, peut-être les conditions seront-elles bientôt réunies. Lorsque ce jour sera revenu, ce sera du dernier chic d'aller à Asuncion.

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23/04/2008

Vanity Fair et les colons

Tout près d'où je vivais à Londres, il y a Kensington Palace Gardens, l'une des rues les plus chères du monde. D'accès privé, gardée par d'élégants portails frappés aux écussons royaux, elle donne accès au Palais de Kensington où la princesse Diana passait ses journées entre gymnastique et séries télé. On peut toutefois s'y aventurer à pied, ce que je fis très souvent avec mon épouse pour rejoindre le quartier de South Kensington et ses musées. Large, rectiligne, ombragée, opulente, ses quelques centaines de mètres sont bordés de demeures victoriennes immenses et qui s'efforcent toutes de le faire savoir. En lisant l'histoire du quartier, j'appris que la famille Cholmondeley, barons Delamere, autrefois richissime, avait été contrainte de vendre sa propriété pour quelques misérables centaines de milliers de livres dans les années cinquante. Aujourd'hui, Lakshmi Mittal, le baron indien de l'acier, y a acquis son pied à terre pour 200 millions de francs.

Pourtant, le nom et l'histoire de cette famille imprononçable m'était resté dans l'oeil. J'imaginais, je ne sais pourquoi, les adieux de ces barons à leur demeure, adresse et honneur de leur lignée. Un jour froid de septembre dans les années 50, deux ou trois Bentleys bicolores emportent quelques hommes sombrement vêtus, accompagnés de leurs femmes impossiblement élégantes. Nigel a déjà fait porter les effets de Madame et Monsieur à leur nouvelle adresse. En se retournant une dernière fois sur la maison de son enfance, le 4e Baron Delamere sent sa gorge se serrer, lui qui va désormais devoir se contenter d'un humiliant duplex de 400 mètres carré à Bayswater, on the wrong side of the Park. Je sais, j'exagère, mais en vivant dans le Londres d'aujourd'hui avec le rêve de celui d'hier, celui du thé, des bouteilles de lait en verre, des bobbies et de l'odeur de charbon en hiver, ces aimables fantômes m'ont accompagné partout.

J'avais oublié cette histoire, quand Vanity Fair me l'a rappelée d'une façon brutale. Il se trouve que Thomas Cholmondeley, héritier du 5e baron Delamere, né en 1968 et éduqué au collège d'Eton, est en prison au Kenya. Diable, l'hériter de l'homme à la Bentley bicolore, accusé de meurtre. L'une des premières qualités de l'article était de m'apprendre que Cholmondeley se prononce "Chumley", ce qui paraît tout à fait évident après coup. Thomas, longuement interviewé, s'indigne d'ailleurs que ceux qui sont venus le chercher s'en sont pris à lui en criant "Cholmonley! Cholmonley!". Ils ridiculisent mon nom, s'indigne-t-il sincèrement. Le procès en cours, où l'héritier du baron Delamere (Tom pour les intimes) risque de laisser sa peau, doit éclaircir les circonstances qui ont poussé cet homme à perdre son sang-froid britannique et à faire feu sur un garde-chasse qu'il dit avoir pris pour un bandit. Et de cela, tout le monde se fout éperdument.

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Parce qu'il s'agit avant tout du procès de tout un système, de tout un symbole. Vanity Fair m'a aussi appris que les Cholmondeley n'avaient pas émigré à Bayswater mais s'en étaient retournés au Kenya où ils possèdent un ranch. Plus proche en réalité du petit pays que du gros ranch, la propriété s'étend sur 200 kilomètres carré et compte 10'000 têtes de bétail. Pour maintenir le gazon anglais, faut se lever de bonne heure. Thomas a toujours ou presque vécu là et s'y sent chez lui. Il est connu dans les environs, tout comme ses ancêtres récents, pour ses excentricités et son tempérament tête brûlée. En lisant l'article, on découvre une existence tout droit sortie d'Out of Africa, le récit de Karen Blixen. Et rien, en cent ans, ne semble avoir changé: immense maison abritant une famille éduquée en Europe, chassant le buffle, servie par un personnel noir, recevant le gratin de Londres et Paris pour d'amusants safaris où l'on admire une gazelle avant d'en faire une tête de lit. Il semble que le procès de Tom, quelles que soient ses circonstances exactes, soit venu bousculer quelque peu les choses, déjà pas franchement roses depuis qu'au Zimbabwe le président Mugabe a déclaré la guerre aux propriétaires terriens blancs, surtout anglais.

De quelques semaines de travail au Cameroun en 1999, j'avais gardé l'impression que les Blancs étaient encore totalement en contrôle de l'économie et que l'Ambassade de France était au moins aussi importante que le palais du président Biya. En entrant un matin dans une boulangerie, une haie silencieuse s'était formée pour moi du pas de porte au comptoir, avec une singulière évidence. Pour Tom, dans sa prison, ce genre de situations devait être la vie quotidienne. Pour lui et ses semblables, la fin de règne sera très dure, plus dure encore peut-être que de devoir se séparer d'une grosse maison au centre de Londres, et qu'un Indien rachètera un jour.

08/04/2008

Le Daily News et la courtisane

On a déjà beaucoup parlé de la démission du gouverneur de New York Eliot Spitzer à la suite d’un nouveau SSS, ou scandale singulièrement salace. Il y était question de jeune prostituée, de nuit facturée à 4'300 dollars et de l'ignominieuse chute d’un homme qui avait construit sa carrière sur une réputation de probité morale. C’est au fond une histoire bien banale, presque prévisible. Même Bill Clinton n’avait rien inventé avec sa stagiaire, ses cigares et l’usage insolite auquel ils furent soumis sur cette dernière. Je viens aussi de lire dans Vanity Fair l’histoire d’un homme qui se dit le fils naturel de JFK. Et pourquoi pas, quand on sait que le président défunt était surnommé 2-minute-Jack par les pleines garnisons de femmes que les services secrets mettaient à sa disposition. On sait depuis Rome que le pouvoir corrompt et fait perdre la tête à ceux qui l’exercent. Or le pouvoir politique, très réel, ne signifie rien pour celui qui en jouit s'il n'est pas confirmé par le sentiment de puissance, plus immatériel, qu'on peut obtenir par la possession physique, qu'elle soit sexuelle ou meurtrière. Je me sentirais donc un peu naïf de m’offusquer de ce énième SSS politique.

 

Le Daily News, un tabloïd new-yorkais, met le projecteur dans une récente édition sur l’aspect féminin de ce SSS. On voit sur sa couverture une photo provocante d’Ashley Alexandra Dupré, nom d’emprunt de la jeune brune en question, avec laquelle une sortie au cinéma et une crème glacée s’obtiennent en prenant une hypothèque sur votre appartement. Bien dotée par la nature et affichant des tenues minimalistes, elle correspond en tous points à l’idée qu’on s’en fait : jeune, plutôt mignonne, gonflée et sans scrupules. A voir la photo du gouverneur, qu’on appelle désormais « le client numéro 9 » et qui fait furieusement penser au gardien d’une prison face à une crise de sureffectif, on devine qu’elle ne couchait pas avec lui pour son charme. Probablement pas non plus parce que « c’est la mode et qu’elle est snob », comme le suggérait Brassens. Pour de l’argent ? La demoiselle gagnait correctement sa vie et ne risquait pas d’être jetée à la rue. Alors pourquoi ? Par impatience, voilà pourquoi.

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Je ne vais pas jeter la pierre à Ashley Alexandra Dupré, alias Ashley Youmans, son vrai nom, alias Kirsten pour ses fortunés clients. Elle est le produit extrême d’une époque extrême. En cela elle est plus intéressante que son client, plus révélatrice du système qui lui a donné vie. Et puis elle me fait penser à Jérôme Kerviel, le trader fou qui jonglait avec les dizaines de milliards de la Société Générale. Les deux sont des apprentis sorciers, des jouets pour des forces qui les dépassent très largement, ont un système de valeurs personnelles pour le moins flou et sont prêts à tout pour être riches, célèbres et puissants. Ils n’ont pas le temps d’attendre de le devenir, peut-être, un jour. C’est ici, maintenant, tout de suite. Leur gloire aussi fulgurante qu'inattendue grâce à Internet vient d'ailleurs les conforter dans leurs choix stratégiques. Alors, ce cynisme violent et décomplexé, cette soif d’excès, ce contexte de crises financières en série, ces multimilliardaires clinquants auxquels se heurtent la masse grondante des pauvres qui ne cessent de s’appauvrir, et cette montée irrésistible des nationalismes, ça ne vous rappelle rien ?

29/03/2008

France Inter et le cardinal

Tous les soirs de cette semaine, en cuisinant mon dîner, j’ai écouté sur France Inter une série d’entretiens avec l’archevêque de Paris, le cardinal André Vingt-Trois. En dépit de tous les signaux d’alarme que déclenche ma mécréance assumée, voilà quelqu’un qui m’a séduit. Ses propos m’atteignent aussi parce que je sens bien que le journaliste et moi sommes du même bord et que le Monseigneur a sur nous le même effet érodant. Face aux questions parfois incisives et dérangeantes, l’archevêque oppose une bonne foi aussi évidente qu’intelligente et une absence si complète de faux-semblants qu’on peut ne pas être d’accord, mais on doit saluer la performance. Je sens bien que, tout comme moi, le journaliste n’a aucune prise sur le cardinal et ce n’est pourtant pas l’envie qui lui manque.

 

D’un soir à l’autre, en écoutant la voix de ce curé qui a réussi, je me suis senti de plus en plus banal. Longtemps Chrétien convaincu et pratiquant, j’ai quitté le giron de mon propre chef il y a plusieurs années et je ne songe pas à y revenir. Mes raisons de sauter le pas étaient suffisamment réfléchies alors pour ne pas être caduques aujourd’hui. Pourtant, au gré de ces discussions et de mes lectures récentes, quelques pensées ont germé. La première, c’est que l’Eglise Catholique est bien la matrice de l’Europe moderne, qu’elle en a façonné l’Histoire et les valeurs fondamentales. Tous les efforts pour minimiser cette importance historique que font la majorité des mécréants, des agnostiques et des athées dont je fais partie n’y changeront rien. Pire, ces efforts ne parviennent qu’à distordre ou effacer la mémoire collective et à la remplacer par des vérités plus conformes à la morale de notre temps. Par exemple celle qui consiste à affirmer que l’Europe à des fondements multiculturels, qu’elle est un immense melting-pot humain et religieux, que tout est dans tout et inversement. Cela pour éviter une affirmation d’identité dont on craint, à très juste titre, la violence des débordements, mais au mépris de la vérité historique. Ou alors on affirme que le Protestantisme a su dépasser le Catholicisme des cours papales, qu’il est le moteur de l’Europe moderne capitaliste et libérale. Ce faisant on oublie que ce qui a fait la force du Protestantisme, c’est au Catholicisme et notamment à la culture monastique qu’il le doit. Depuis Weber on néglige le fait que les monastères, pas les Protestants, ont créé, pour le pire ou le meilleur, le capitalisme organisé et industriel de notre société moderne et le rationalisme qui la caractérise. Et si le Protestantisme insiste depuis ses débuts sur l’indépendance, il est aussi cette force qui mène nos sociétés à l’égoïsme et à l’isolement. Le Catholicisme, en dépit de son organisation hiérarchique, insiste lui non pas tant sur l’indépendance que sur l’égalité. Il faut aussi voir les papes et les rois aux enfers sur les bas-reliefs moyenâgeux pour se convaincre que l’égalité – l’égalité devant Dieu, seule garante de celle qui unit les hommes - n’a jamais été un vain mot pour Rome. Cette égalité-là est génétiquement identique à celle que revendiquait la Révolution et c’est aussi celle qui nous est garantie par nos constitutions modernes.

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La deuxième pensée, c’est que le Catholicisme s’est trahi lui-même lorsqu’il s’est constitué, lorsqu’il accumulé les biens dont le Christ prêchait l’abandon, lorsqu’il a fait lapider les femmes adultères et brûler les pécheurs. Aujourd’hui, le Pape ne règne plus que sur 44 hectares, l’Eglise est séparée de l’Etat et le Catholicisme semble par conséquent s’approcher d’une forme de simplicité qui lui sied mieux que les guerres et les ors de son passé. Et malgré tout il disparaît lentement, chassé par la pression de l’Histoire, par les autres religions, par l’Oubli. On peut se réjouir de constater que son emprise sur nos vies individuelles ne nous force plus à suivre ses règles parfois inhumaines. Pourtant, si nous sommes capables aujourd’hui de revendiquer notre liberté d’humains, rappelons-nous que ce sont les évangiles qui nous ont appris à penser de cette façon. Rappelons-nous aussi que c’est l’Eglise Catholique, pour le pire et pour le meilleur, qui nous a transmis ce message, à son propre péril, comme on le voit aujourd’hui. Ainsi même sans foi, même sans pratique de la foi, le cardinal Vingt-Trois m’a rappelé que je suis et reste un Chrétien.

25/03/2008

The Times et la Suisse

Moi qui viens de quitter Londres pour me planquer en Suisse, il paraît que j’ai été très mal avisé. The Times recense une étude menée par Jane, le magazine de défense britannique, qui me révèle que l’Angleterre est jugée bien plus sûre, prospère et stable que la Suisse. Le premier de la classe est le Vatican, et le dernier est Gaza. L’Angleterre arrive en septième place, la Suisse en dix-septième. Après le Danemark, après l’Autriche, après l’Allemagne. Diable, dois-je croire que le quai d’Ouchy est plus dangereux que l’East End ? Devrai-je bientôt glisser un cran d’arrêt dans mon panier de courses ?

 

Les critères sur lesquels se basent les enquêteurs sont paraît-il très objectifs et non politisés. Ils imputent une bonne part de l’instabilité croissante de notre pauvre pays à ce qu’ils qualifient de political divide, un phénomène trop extraordinaire pour ne pas être menaçant. La division dont il est question est celle provoquée par l’UDC et par cet épouvantail de service qu’est devenu Blocher. D’autres articles de Jane couvrant les événements de l’automne dernier, des élections d’octobre au tyrannicide de décembre, soulignent à grand renfort d’épithètes le gouffre qui est en train de s’ouvrir sous les pieds dodus de l’heureuse mais inconsciente Helvétie. En revanche l’Angleterre, en dépit des attentats de 2005, de ceux qui ont été évités de justesse depuis, des dizaines d’adolescents en bas âge assassinés au cœur de Londres et des déconvenues financières en série des derniers mois, l’Angleterre est paraît-il remarquablement stable et sûre pour qui désire s’y aventurer.

Un des intérêts majeurs de cet article du Times réside dans son titre : « If you think it’s bad here, don’t try Switzerland ! » (Si vous pensez qu’ici c’est mauvais, n’essayez pas la Suisse !) Icône absolue de sérénité et de prospérité, la Suisse est un sujet de conversation de plus en plus fréquent outre-Manche. Depuis les récentes propositions de Gordon Brown en matière fiscale, on assiste à un exode massif des sujets de sa Gracieuse Majesté, et de leurs sociétés financières, sur les rivages du lac Léman. Plus qu’une provocation potache, le titre devrait donc se lire comme un appel très sérieux aux lecteurs du Times à ne pas quitter Londres. « Méfiez-vous des apparences : la Suisse, ça n’est pas si bien que ça, » suggère en substance le journaliste.

 

On ne va pas jouer les patriotes outrés mais déclarer que la Suisse est plus instable et moins sûre que l’Angleterre ne peut que faire sourire ceux qui ont vécu dans les deux réalités. Malheureusement c’est avant tout sur des critères externes que se jouent les grandes batailles d’aujourd’hui. Or en quelques occasions récentes la Suisse, quelle que soit sa condition réelle et effective, a donné d’elle-même une image peu avantageuse, en désaccord avec elle-même et souvent trop semblable à ses grands voisins. Ainsi en dépit des assurances offertes par Jane, l’étude publiée se fonde bel et bien sur le subjectif et le politique. L’image de la Suisse est probablement un de ses plus sérieux atouts dans le monde. Lorsque celle-ci, ou même seulement la perception de celle-ci se détériore, et même si ça n’est que pour des raisons hypocrites, c’est qu’une bataille importante est en train d’avoir lieu. Notre histoire récente nous suggèrerait de ne pas en faire peu de cas.

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20/03/2008

The Sun et la délicatesse

Un gros rhume, refilé par mon fils que je voulais trop soulager du sien, me fait vivre un supplice épouvantable: j’ai totalement perdu l’usage du goût. Un plat de pâtes carbonara, un verre de Syrah du Valais, et tout ça comme de la ouatte, comme de l’eau. Je ne me doutais pas que la perte de ce sens là puisse rendre la vie si triste. Il y a d’autres sens, parfois, qu’on perdrait presque volontiers. Par exemple, en lisant The Sun, le premier quotidien anglais, on rêverait presque de perdre la vue, mais c’est un tantinet drastique. Disons qu’il vaudrait mieux n’y pas chercher de sens du tout.

 

En bringuebalant mollement je passe sur la célèbre et institutionnelle “Page 3”, cette photo couleur en pleine page d’une gentille Londonienne précédée de ses puissants arguments laitiers, souvent laiteux d’ailleurs étant donné la latitude. Et puis il y a le reste du journal, c’est à dire une série de potins et de ragots illustrés par d’immenses photos floues, prises au téléobjectif. On y apprendra comment telle star d’une émission de téléréalité est sortie de sa voiture avec une jupe un peu trop courte. Comme elle avait oublié ses sous-vêtements, le cliché est d’un naturalisme touchant. Mais The Sun, et ce cher vieux Rupert Murdoch qui en a fait la fierté de son groupe de presse, vous informe aussi quelques fois. L’autre jour, j’ai donc appris que Heather Mills, alias la deuxième femme de Paul McCartney, avait  finalement remporté 30 millions d’Euros à l’issue de son divorce. Or il paraît que c’est une menteuse compulsive et qu’en plus elle a posé dans sa jeunesse dans des magazines de charme. Ces tares combinées de mensonges et de pornographie, pourtant familière aux lecteurs du Sun, met en branle les rédacteurs grassement payés pour trouver des titres délicats et sobres. Ils décernent donc à Mme Mills le charmant surnom de Pornocchio.

 


Dans un registre apparemment différent, j’ai également appris dans The Sun que l’appartement le plus cher du monde vient de trouver preneur. Sur St James’s Square, un étage d’immeuble entièrement refait a été échangé contre 300 millions de francs suisses. A ce stade, les métaphores sont sans effet. On peut à la limite s’exclamer : autant claquer 300 millions pour un seul appartement ! Je me demande, à titre comparatif, pourquoi l’acquéreur n’a pas simplement racheté tout le Val d’Anniviers, ou tout Cully, ou tout le centre d’Orange. Pour une retraite dorée, c’eût été plus tranquille que le centre de Londres. Mais j’avais parlé plus haut d’un registre apparemment différent que la délicate Pornocchio. Il y a en effet des liens très directs entre ces deux types de nouvelles : la destruction délibérée des limites, qu’elles soient morales ou financières.

 

Le libéralisme à l’anglaise explose et se décline désormais sous toutes ses formes, et nous n’avons pas encore fini de l’apprendre. On peut évidemment, comme les Français, à l’exception notable de leur président, se pincer le nez et faire un écart devant cette pénible vulgarité. On peut aussi trouver cela diablement intéressant, sans avoir besoin d’y souscrire ou de rentrer dans la danse. Cette période d’excès de toutes sortes prendra de toute façon fin, probablement plus tôt que prévu, et probablement dans la douleur. Cette fin pointe d’ailleurs le bout de son nez, et 300 millions pour un appartement, ou la pathétique Pornocchio, m’en racontent bien plus que de longues analyses socioéconomiques. En attendant le mot fin, et en dépit de mon rhume, je déguste.

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13/03/2008

B92 et l'Assassinat

Il y a cinq ans exactement, le 12 mars 2003, le Premier ministre serbe Zoran Djindjic était assassiné. En attendant la victoire finale du Bien sur le Mal, c’était l’occasion pour l’assassinat de démontrer sa redoutable efficacité politique. Parce que cinq ans plus tard, ceux qui ont tué Djindjic ont gagné. Bien sûr, ceux qui ont pressé sur la gâchette sont morts, sous les verrous ou en fuite. Les porte-flingues, ça n’intéresse personne et encore moins leurs employeurs qui eux n’ont pas cessé de prospérer depuis toutes ces années. Le site serbe d'information B92 revient longuement sur ce sujet qui est encore loin d'être clos.

 

Il y a quelque chose d’étrangement similaire entre les assassinats de Djindjic et de Kennedy, même si les personnages et les circonstances sont très différents. Ces événements révèlent la nature organique d’une société : les anticorps, connus ou non, éliminent les virus. L’Amérique des années 60 a ceci en commun avec la Serbie des années 2000 : la prépondérance de la mafia jusqu’au cœur du pouvoir. Jusqu’à la victime de l’assassinat lui-même. JFK et Djindjic ont tous les deux un passé lourd de compromissions très dangereuses : le premier avec son père Joe Kennedy, cet Irlandais totalement acquis à la cause des grands boss mafieux industriels qui ne pouvaient accepter les menaces de ce playboy de fiston, après qu’ils l’avaient mis à la Maison Blanche. Et le second, ce politicien très – trop ? – pragmatique qui avait conclu un accord de paix avec les porte-flingues de Milosevic en leur garantissant de ne pas se faire extrader à La Haye. C’est la fable invertie de la vipère et du laboureur.

 

On n’imagine que dans les mauvais films les réunions secrètes qui mettent au point le 22 novembre 63 ou le 12 mars 2003. La réalité, telle que je la conçois, est moins saisissable. Il suffit d’un coup de fil plein de sous-entendus, peut-être même de malentendus, d’allusions discrètes mais pesantes, de phrases lancées en l’air pour qu’une machine se mette en marche. « Oui, mon ami, nous ne pouvons plus tolérer cette situation, vous ne trouvez pas ? ». « En effet, cher ami, il faudrait peut-être faire quelque chose. J’en discuterai avec qui vous savez… » On déléguera donc les basses œuvres à des brutes fortement compromises, des pantins musclés, entraînés et soumis. L’organisme se referme alors sur l’empêcheur de corrompre en rond, sur ce bacille malfaisant qui menace de briser le système invisible qui se cache derrière l’existant.

 

Ce 12 mars 2003 à Belgrade, je m’en souviens très bien et je ne l’oublierai jamais. L’atmosphère était tendue depuis plusieurs mois, plus exactement depuis l’extradition de Milosevic à La Haye qui avait divisé la société toute entière. Mais quelque chose qui ressemble à de l’espoir soufflait dans les rues de la ville, tout semblait possible, tout s’ouvrait, tout respirait. Jamais je n’ai connu, avant ou après, une atmosphère plus euphorisante que ces deux années d’avant le 12 mars. Et puis en un jour, en une seule heure, toute l’ambition d’une société, son désir d’ouverture et sa naïveté durement rachetée, tout cela avait disparu. Je me souviens que, le 12 mars, il faisait 21 degrés et un soleil de printemps éclatait dans le ciel. Le 15 mars, le jour de l’enterrement de Djindjic, le soleil était voilé. La température avait chuté à 5 degrés. Elle n’est pas remontée depuis.

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07/03/2008

Le Guardian et la Conspiration Cotillard

Avant de rencontrer mon épouse, j’étais idiot et ne suivais pas la remise des Oscars. Citoyen d’un des très rares pays de la planète à ne pas rediffuser la cérémonie, je n’en récoltais le lendemain matin que les miettes, à la façon de l’Européen supérieur que désole l’increvable culture à paillettes hollywoodienne. Mais depuis quelques années, je n’en décolle plus. Je connais la liste des nominés, j’essaye d’aller les voir les films en question, je me perds en conjectures sur les raisons des nominations, les palmarès possibles et les palmarès désirés. Parfois, grosse déception. Je me souviens par exemple de l’année honteuse où Shakespeare in Love, la Mère de tous les navets, avait tout emporté, y compris l’oscar de la meilleure actrice à cette cruche sans fond de Gouinette Paltrot. Mais cette année, très bonnes surprises : les frères Coen, mes chouchous depuis Big Lebowski, y rafflent la mise, le génial Daniel Day-Lewis emporte le morceau, le non moins génial Javier Bardem le petit morceau. Et Marion Cotillard, délicieusement imprononçable en anglais, vole la vedette à tout le monde. En plus, sur le red carpet, la belle s’en sortait mieux que d’autres avec un fourreau Gautier du meilleur effet. Bref, champagne pour tout le monde.

 

C’était sans compter sur les effets immédiats d’une énorme gloire : le retour détaillé sur le passé de la star. Et voilà qu’on exhume des oubliettes médiatiques une interview donnée dans les catacombes de Paris en janvier 2007. La Marion s’y exprime sans fards et sans fourreau Gautier. C’est dommage, on y aurait moins fait attention aux convictions profondes, presque religieuses, qu’elle déballe sur le monde qui nous entoure, avec un sens tout relatif de la modération. Ainsi, de la mort de Coluche à l’homme sur la Lune, sans oublier l’indispensable 11-septembre, Marion a « tendance à être de l'avis de la théorie du complot ». S’en suit une série de déclarations plus ou moins sordides que le Guardian a l’élégance de ne pas reproduire entièrement, contrairement à tant d’autres qui ne se privent pas d’imprimer ces pénibles élucubrations. Pour le journaliste britannique, Cotillard, qui peut désormais envisager une carrière américaine, risque de payer cher ce qu’il n’hésite pas à qualifier de propos anti-américains. Prétendre que les Twin Towers auraient été dynamitées pour éviter des frais de câblage, relève peut-être en effet de l’adage anglo-saxon adding insult to injury, ou aggraver la blessure par une insulte.

 

Pourtant, ça n’est pas vraiment le complexe d’infériorité caricatural envers l’Amérique par une Européenne bobo qui me fait soupirer. Ce n’est pas non plus l’hypothèque probable sur sa carrière, ça, je m’en tartine le coquillard. Non, c’est plutôt l’intrusion, au beau milieu de cette célébration aussi convenue que délectable, de ce que notre époque produit de plus inquiétant. Les théories de la conspiration ont toujours fait le lit des régimes sordides. Durant les années 30, les théories du complot judéo-maçonnico-communisto-cosmopolite tombèrent sur l’Europe comme la vérole sur le bas clergé breton. Ce n’est donc pas un hasard si le bouquin de Thierry Meyssan, L’effroyable imposture, qui prétend que le 11-septembre est un complot du gouvernement américain, se vend si bien au Moyen-Orient, avec Le protocole des Sages de Sion, morceau de bravoure antisémite, et Mein Kampf, dont l’auteur a connu son petit succès dans les années 40.

 

 

Face à des événements extraordinaires, l’humanité à besoin de réponses, elles-mêmes souvent extraordinaires. Il y eut une époque, pas si lointaine, où ces réponses étaient regroupées sous le terme de Religion. Aujourd’hui, à l’âge de la science objective, on n’est pas bête au point de croire encore en une intelligence divine. Alors on croit à la diabolique intelligence de la CIA, du Mossad, du FSB et de toutes les officines merveilleusement commodes en ce qu’elles sont, tout comme Dieu, invisibles et jamais là pour répondre directement. Et tout comme Dieu, elles nous envoient un clergé de choc en la personne de Cotillard et des autres, pour nous enseigner la Bonne, ou plutôt la Mauvaise Nouvelle. Enfin, tant que personne ne me gâche ma remise des Oscars l’année prochaine, je suis prêt à prendre tout ce qu’on raconte pour argent comptant pendant encore une année entière.

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29/02/2008

France 3 et le Kosovo

 

Il y avait mercredi soir un débat sur l’indépendance du Kosovo dans l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddeï sur France 3. Le camp albanais peinait à convaincre en la personne de l’écrivain Skender Sherifi qui ânonnait le discours touchant du serf remerciant le seigneur qui vient de lui donner une vache, un lopin et un toit. Le camp serbe était représenté par Slobodan Despot, très brillant mais que je connais trop bien et sur lequel je ne me prononcerai donc pas plus, et par l’insondable Jacques Vergès, plus serbophile et provocateur que jamais

 

On est à Paris, et à quelques entorses près (cf. 1999), la France a depuis la Grande Guerre un petit faible déclaré pour la Serbie. Encore plus depuis que les ennemis sont désormais musulmans. Frédéric Taddeï ne semble donc pas cacher sa préférence pour le camp serbe, dont on devine alors que les invités ont été choisis pour leur capacité à rabattre le caquet dialectique du pauvre écrivain albanais, ce qu’ils accomplissent sans état d’âme. Et puis, les années Milošević sont loin désormais et les crimes serbes sont presque oubliés. C’est pourquoi ceux des Albanais contre les Serbes du Kosovo paraissent maintenant plus intéressants et colorés, en un sens plus nouveaux que ceux, tant ressassés, de Srebrenica, de Račak et d’ailleurs. Bref, les Albanais du Kosovo sont en passe d’endosser, bien malgré eux, le costume peu désirable du Bad Guy de l’Europe. Une fois leur indépendance clairement assumée, les Nations Unies et l’Otan pourront en effet les blâmer pour toutes les délicatesses – mafia rampante, criminalité endémique - dont ils portaient la responsabilité en silence. Jusqu’à ce dimanche 17 février.

 

L’histoire est un pendule étrange. On accusait les Serbes de tous les maux et on vantait le courage des résistants albanais, ce qui était faux. Désormais, on va se mettre à faire exactement l’inverse, et ça n’en devient pas vrai pour autant. Tout cela est très immatériel, seuls les noms changent. Mais les règles de ce jeu macabre ne changeront jamais. On y joue dans le monde entier, en Palestine, en Irak, en Irlande et ailleurs, avec comme seul principe que tout principe peut être violé au nom de nouveaux principes, eux-mêmes temporaires. La communauté internationale vient donc d’applaudir, un rien timidement, à la création d’un état, le Kosovo, selon exactement les mêmes méthodes de l’ennemi d’hier, la Serbie, celles du découpage ethnique décidé par une administration criminelle et mafieuse. Mais pour une raison ou un autre, ces méthodes sont maintenant acceptables par les puissances étrangères.

 

Il y a les catastrophistes, ceux qui comme Vergès voient l’Europe s’entredéchirer jusqu’à ce que tous s’affranchissent de leur état central et plantent un jolis treillis autour de leur hectare et demi de terre ou de pierre. Il y a les cyniques souriants qui disent que c’est la moins pire des solutions, que c’était inévitable. Il y a les triomphalistes qui brandissent drapeaux et calicots, les déçus qui font exactement la même chose et puis il y a les costumes à rayures qui décident de tout ça entre deux avions, selon des critères impénétrables. En ce qui me concerne, même si j’ai mes petits tropismes assumés, un malaise certain me saisit chaque fois que je me prononce en public sur ces sujets : aussi doctement que je puisse l’exposer, et comme je n’en ai qu’une expérience indirecte, la réalité historique qui se cache derrière les mots que j’emploie me semble bien trop lourde à porter.

 

 

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21/02/2008

"Vreme" et moi

Dans cet hebdomadaire serbe de gauche et proeuropéen, on parle encore de moi. J’ai dû faire forte impression, pas forcément la bonne d’ailleurs. En plus, j’ai quitté la Serbie il y a quatre ans, alors il y a prescription, non ? Eh bien non. Car dans la catégorie de crimes dont on m’accuse là-bas, on n’accorde ni oubli, ni pardon. En effet, pour certains, je suis un espion. Un espion ! On ne parle même pas de meurtre ou de viol, pour ça, il y a les flics. Car en Serbie, l’espion, c’est le virus malfaisant et sournois de l’influence extérieure. Dans une chambre où traîne une puissante odeur de renfermé, on accuse facilement celui qui ouvre la fenêtre de vouloir vous tuer d’un mauvais rhume.

 

Le journaliste demande à un peintre connu – et très patriote – s’il pense que la Serbie est aujourd’hui une colonie. Il répond que oui, et que les agents de la colonisation sont partout. Puis il joue sur mon nom de famille qui signifie aussi le fou au jeu d’échec, et par conséquent la mouche du coche. Ainsi, dit-il, « dans tous nos ministères, on trouve des laufers. Même au Musée National où je crois qu’un véritable Laufer a travaillé pour voir comment la situation se développait ». A la décharge de « Vreme », la citation est reprise d’un mauvais tabloïd et l’hebdomadaire la reprend dans un but manifestement ironique.

 

Il se trouve que j’ai travaillé au Musée National de Belgrade en 2002 et 2003 et mis au point le projet de reconstruction actuellement en cours. Après quelques mois, j’ai réalisé que la plus belle partie des œuvres de maîtres français du musée, la collection Chlomovitch (voir livre), avait été obtenue illégalement par la Serbie au sortir de la deuxième guerre mondiale. Attirant l’attention de la direction sur la nécessité de remédier à cette situation très dangereuse, je ne me suis bien sûr attiré que fort peu de sympathie, et me suis bientôt vu d’autre solution que de quitter le Musée, accompagné de l’anathème absolu d’espionnage.

 

Même si les circonstances de mon histoire sont un peu exotiques, il serait faux d’en faire une affaire de Balkaniques obtus. En réalité, voilà une histoire à la morale bien banale, et bien universelle. Partout la société se referme sur elle-même, appelle de ses vœux les chefs providentiels, regarde l’avenir avec anxiété et le passé avec adoration. Et s’en prend avec passion aux étrangers, tous plus ou moins criminels, espions, sauvages. Les Serbes le font avec des gueulements édentés, des drapeaux à tête de mort et des poings levés. En Suisse nous pratiquons exactement le même art, mais avec de belles affiches dessinées en Allemagne, des parlementaires sagement assis et des haussements d’épaules désolés. La crainte du rhume justifie les vaccins les plus énergiques, et gare à celui qui fait des courants d'air.

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