18/11/2012

L'effondrement du Tribunal international

Ce week-end, les humanistes, anti-nationalistes et non-violents s'en sont pris plein la gueule. Bien plus que d'ordinaire en fait. Jusque dans les camps d'entraînement des extrémistes, je parle ici des associations pour la défense des droits de l'homme et des minorités, on a entendu de gros soupirs, voire des portes claquer. Car lorsque le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, l'une des institutions les plus révérées des hurluberlus sus-nommés et dont on aura compris que je me réclame, a tout simplement acquitté les généraux croates Gotovina et Markac, c'est toute une vision du monde qui s'est soudain effondrée, dont on imagine mal le redressement désormais.

 

Petit rappel des faits. Ces deux généraux ont été responsables d'opérations militaires croates contre des populations croates, mais d'origine (c'est-à-dire, dans cette région, de religion) serbe. Le général Gotovina a personnellement supervisé l'expulsion de son propre pays, en août 1995, d'environ 100'000 de ses ressortissants, sous prétexte qu'ils avaient tenté de faire sécession. Une sécession, c'est grave. Un nettoyage ethnique aussi. Enfin je crois, mais je n'en suis plus tout à fait certain désormais. A la fin de la guerre, le Tribunal a exercé des pressions particulièrement fortes sur la Croatie pour qu'elle leur livre Gotovina. Et la Croatie a donc cédé. Gotovina a été livré au Tribunal en 2005. La porte de l'UE s'ouvrait enfin pour la jeune république.

 

En première instance, Gotovina a été jugé et condamné, cela va sans dire lorsqu'on examine un peu les faits, à une peine de 24 ans de prison. C'était normal. Ça semblait naturel. On n'inculpe pas un général officiellement responsable d'épuration ethnique, on ne lance pas les polices de toute l'Europe contre lui, on ne met pas tout un pays sous une pression politique intense et continue, pour ne rien lui trouver de mal, au fond, tout compte fait. Eh bien si. Car en appel, la cour a trouvé Gotovina innocent, tout bêtement. Et l'a, sans attendre une seule seconde, relâché dans la nature. C'est-à-dire dans un jet affrété par la Croatie, dont les foules en liesse exultaient dans la rue.

 

Sans forcer le trait, cette décision a définitivement ôté toute forme de légitimité au Tribunal. Et les conséquences de cette décision seront très nombreuses et foncièrement négatives. Le Président de la Cour étant américain, le lourd soupçon d'intentionnalité vient à l'esprit, les USA ayant toujours fait ouvertement état de leur désapprobation du concept de justice pénale internationale. Au-delà de cela, il demeure que cette décision, en une seconde, balaye plus de quinze ans de travaux, d'espoirs de réparation et d'éclatement de la vérité, de milliards de fonds publics, d'investigations minutieuses et de conceptions juridiques et les réduit à néant.

 

Il faut ici, impérativement, dépasser la seule question du biais anti-serbe. Car ce n'est pas seulement les Serbes, indéniablement heurtés par ce déni de justice, que cette décision pénalisera. C'est contre toutes les victimes de toutes les guerres présentes et à venir que l'acquittement de Gotovina pèsera, puisqu'elles sauront maintenant que leurs bourreaux pourront toujours être acquittés. C'est donc le discrédit d'une certaine idée de la justice qui juge et qui punit les plus puissants, quel que soit leur rang. A partir de vendredi dernier, toute cour internationale de justice enquêtant sur des crimes de guerre sera, d'entrée de jeu, discréditée. Aucune cour n'aura désormais la légitimité nécessaire pour exiger, et obtenir, des gouvernements qu'ils lui livrent des accusés et des renseignements.

 

Sur place, les conséquences seront douloureuses. Gotovina acquitté, c'est toute une cause qui se décomplexe enfin. Cette cause, c'est celle du fascisme croate, un fascisme particulièrement violent et sanglant, qui a déjà causé des centaines de milliers de morts entre 40 et 45, et que seul Tito est parvenu à juguler efficacement. Ainsi l'épuration ethnique de 1995, la fameuse opération Tempête, est-elle une fête nationale en Croatie. L'acquittement de Gotovina permet donc de célébrer cette épuration avec en plus la bénédiction des institutions dont l'existence même était entièrement vouée à la lutte contre ce genre de barbaries. Et si le fascisme croate est dédouané, les fascismes serbe, musulman et albanais fleuriront eux aussi de plus belle, avec les conséquences que l'on peut imaginer.

 

Il ne faut pas oublier que deux des plus grands criminels des guerres yougoslaves sont en train d'être jugés par cette même Cour. Que, comme Gotovina, leur arrestation a exigé des années de diplomatie intense, des pressions politiques considérables et des efforts budgétaires inouïs. Que, comme Gotovina, on les traduit en justice, non pour savoir s'ils sont coupables, mais pour savoir à quel point exactement ils le sont et dans quelle mesure ils peuvent contribuer à l'éclatement de la vérité, le poids de leur condamnation étant presque réduit à un détail. Et que, avec la décision de vendredi dernier, les procès historiques de ces deux criminels sont instantanément devenus inutiles, presque ridicules.

 

Jusqu'à vendredi dernier, malgré les nombreuses et douloureuses entailles au contrat, le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie représentait, n'ayons pas peur de la grandiloquence, une lueur d'espoir pour l'établissement durable d'une forme de justice sans limites, indépendante et contribuant à la construction d'une paix authentique dans les zones de conflit. Le Président de la Cour a tiré la chasse. Il ne reste, en tout cas pour moi, plus rien de ces efforts remarquables, lumineux. C'est la fin de la Société des Nations.  

21/09/2012

Tous ces bâtons merdeux

Je parle de la couverture de Charlie Hebdo, et de l'usurpation de sa liberté d'expression dont ce canard parisien et gauchiste fait usage pour s'en prendre, en réalité, aux musulmans de France, qu'on trouve essentiellement parmi les classes populaires les plus défavorisées.

 

De ceux qui brandissent la « liberté d'expression » pour donner des leçons non pas aux leurs mais à des gens qui sont plongés dans des réalités socio-politiques d'une gravité et d'une volatilité extrêmes, et qu'ils ignorent presque entièrement.

 

De ceux qui prônent le jusqu'au-boutisme de l'irrévérence, dont ils ne paieront jamais le prix, confortablement installés qu'ils sont sur des plateaux de télé, ceux auxquels Brassens disait : « Ô vous les boute-feux, ô vous les bons apôtres, mourrez donc les premiers, nous vous cédons le pas ».

 

Du mal absolu qu'est l'évangélisme, cette croyance selon laquelle nous détenons, d'abord avec la Bible puis avec « les valeurs des lumières », le droit d'imposer au monde entier (c'est le sens du mot « catholique ») un mode de vie et de pensée unique, sans aucun égard aux circonstances.

 

De notre totale hypocrisie qui consiste à accuser les pays musulmans d'obscurantisme, eux qui émergent seuls de dictatures militaires qui nous fournissaient sans sourciller notre pétrole, sans cesser de caresser et de ménager la dictature chinoise qui nous fournit sans sourciller ses ateliers bon marché et la dictature russe qui nous fournit sans sourciller son gaz.

 

De notre ignorance crasse de l'Islam autant que des pays arabes, au sujet desquels nous entretenons des clichés qui font passer « OSS, Le Caire nid d'espions » pour un documentaire savant.

 

Des violentes émeutes et des massacres qui ont eu lieu à la suite de la diffusion du film « L'innocence des musulmans », dont on a appris que ce film n'existe en réalité que sous forme de teaser, ce qui offre une caricature effroyable des débordements et des limites de la société d'information.

 

De cette injonction formidable que certains lancent aux musulmans modérés de condamner les musulmans fanatiques, comme si cela pourrait changer quoi que ce soit, comme si les modérés ne disaient effectivement rien, ce qui est contraire à la vérité.

 

Du printemps arabe et de ses ratés autant que de ses réussites, et de notre devoir de leur laisser le temps de reconstituer leurs sociétés, de trouver un modèle, nous qui avons mis des siècles pour le faire, et de leur offrir notre assistance lorsqu'elle est désirée.

 

De la jalousie maladive dont souffrent les peuples des pays musulmans à notre égard, eux qui sont pauvres, politiquement handicapés et prisonniers de préceptes religieux d'un autre âge qui ne peuvent leur offrir, pour soulager leur peine, que des remèdes d'un autre âge.

 

De l'islamophobie patente dont nous faisons preuve sous couvert de laïcité, de liberté d'expression et de tant d'autres vocables grandiloquents au nom desquels des millions de gens continuent de mourir chaque année, mais pour des raisons exactement opposées à celles que nous défendons si fièrement.

 

Du caractère nécessairement fondamentaliste et intolérant de toutes les formes de monothéisme, ce qui inclut le communisme soviétique et toutes les idéologies politiques archi-centralisatrices qui trouvent toutes leur origine dans le message d'absolu universel enseigné par Jésus, en rupture totale avec les religions de son temps.

 

De notre propre oubli des siècles durant lesquels nous avons conquis, soumis, démembré, exploité et ruiné les pays dont nous semblons découvrir avec surprise que leurs habitants nourrissent à notre égard d'autres sentiments qu'une gratitude éternelle.

 

De la difficulté, de l'impossibilité de faire entendre une voix dissonante sans se faire immédiatement taxer d'angélique, de bisounours ou d'adjuvant du terrorisme islamiste.

27/04/2009

Vanity Fair et la torture

« Es-tu de gauche ou de droite ? » me demandait hier un vieil ami, sur l’autoroute qui mène à Bâle où nous allions visiter le Schaulager<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->. Je n’ai offert pour toute réponse que le « un peu des deux » qui semble définir tout débat politique de nos jours, paumé entre des valeurs qui se délitent, une classe politique horrifiante de nullité et des questions de fond d’une complexité telle qu’on préfère allumer le poste et regarder Californication<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->.

 

Mais il est sain de se poser cette question et de tenter d’y répondre. Pour le faire, il est un sujet plus pertinent que les autres, une sorte de ligne de faille qui ne manque jamais de susciter des réactions révélatrices : la sécurité. La sécurité est le terrain sur lequel administrations de droite et de gauche ont successivement perdu tout crédit face à leurs propres troupes mais aussi face à la population d’une manière plus générale. Très grossièrement voilà ce qui se passe lorsqu’on pose la question de sécurité à un gouvernement.

 

S’il est de droite, au nom de la protection de la propriété privée et de la famille, il va doubler les forces de police, installer des caméras de surveillance, utiliser à fond les dernières technologies – taser, veille Internet, analyse ADN, etc – et faire du Ministère de l’Intérieur un bunker bourré d’électronique au personnel pléthorique. Ce faisant, ce gouvernement de droite trahit l’un des fondements d’une doctrine conservatrice universelle selon laquelle le gouvernement doit être réduit à sa portion congrue. Même satisfait de la baisse de criminalité, l’électeur type finira par se lasser des contrôles et des restrictions des libertés individuelles, comme l’a illustré le Patriot Act passé par George Bush en 2001.

 

S’il est de gauche, au nom du désir de traiter la cause de la criminalité et non pas seulement ses conséquences et pétri d’une vieille aversion de l’autorité paterno-flico-militaire, il va multiplier les libérations sous caution, les mesures sociales d’intégration dont on abusera avec bonheur, et punira la moindre bavure de sanctions telles qu’elles mettront en cause l’honneur de la police et sa nécessaire soumission au politique. Ce faisant, ce gouvernement de gauche discréditera durablement la confiance que le citoyen peut avoir dans son gouvernement. L’insécurité grandissante qui en résultera donnera l’impression d’un pouvoir central atrophié et incapable.

 

Dans un Vanity Fair de 2008, j’ai trouvé un exemple explicite. Le reporter Christopher Hitchens a décidé, il y a quelques mois, de se prêter à l’expérience du waterboarding, cette noyade simulée sur des prisonniers qui a eu largement cours à Guantanamo et à Bagdad. La vidéo est visible sur le site de Vanity Fair. On l’allonge sur une planche, on le ligote et on lui met un linge sur le visage sur lequel on verse de l’eau. Hitchens résiste pendant 17 secondes avant de demander grâce. Son article dans le magazine s’intitule : « Croyez-moi, c’est de la torture ». Il y explique qu’il ne s’agit pas du tout d’une simulation mais d’une noyade très réelle et absolument effroyable.

 

C’est le cœur de la question de la sécurité : qu’êtes-vous prêt à faire ou à accepter que l’on fasse en votre nom dans la défense de la sécurité ? Le but poursuivi par le waterboarding est la protection de la nation, la mise en échec des terroristes mais le résultat, tel que le démontre Hitchens, est presque certainement un fiasco complet assorti de grosses complications juridiques. Le waterboarding sonne surtout comme un aveu d’impuissance d’une administration excédée par un ennemi possédant le don d’ubiquité et comme un désir mâle de ne pas s’en faire conter. Mais comme stratégie, c’est zéro pointé.

 

Ainsi, à la question du début, je vais offrir une réponse parfaitement scélérate, mais la voici. Sur le principe, je suis pour une approche de gauche. Clairement et sans remord. La « réponse musclée » contredit le bon sens populaire huit fois sur dix et n’offre jamais que des mises à l’écart temporaires des menaces potentielles qui ne tarderont à ressurgir. Pour la mise en pratique, je suis pour une approche de droite, sans états d’âme, avec force, avec brutalité même si nécessaire, mais toujours avec un souci de proportion et dans la mesure où cette option ne cause pas un mal plus grand que le mal qu’elle est sensée combattre. Comment résumer ? Des principes de gauche, des solutions de droite. Follement bobo, non ?

<!--[if !supportFootnotes]-->

<!--[endif]-->

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Que je recommande très, très vivement à tout le monde. www.schaulager.ch

16:48 Publié dans Monde | Lien permanent | Commentaires (9)