18/11/2012

L'effondrement du Tribunal international

Ce week-end, les humanistes, anti-nationalistes et non-violents s'en sont pris plein la gueule. Bien plus que d'ordinaire en fait. Jusque dans les camps d'entraînement des extrémistes, je parle ici des associations pour la défense des droits de l'homme et des minorités, on a entendu de gros soupirs, voire des portes claquer. Car lorsque le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, l'une des institutions les plus révérées des hurluberlus sus-nommés et dont on aura compris que je me réclame, a tout simplement acquitté les généraux croates Gotovina et Markac, c'est toute une vision du monde qui s'est soudain effondrée, dont on imagine mal le redressement désormais.

 

Petit rappel des faits. Ces deux généraux ont été responsables d'opérations militaires croates contre des populations croates, mais d'origine (c'est-à-dire, dans cette région, de religion) serbe. Le général Gotovina a personnellement supervisé l'expulsion de son propre pays, en août 1995, d'environ 100'000 de ses ressortissants, sous prétexte qu'ils avaient tenté de faire sécession. Une sécession, c'est grave. Un nettoyage ethnique aussi. Enfin je crois, mais je n'en suis plus tout à fait certain désormais. A la fin de la guerre, le Tribunal a exercé des pressions particulièrement fortes sur la Croatie pour qu'elle leur livre Gotovina. Et la Croatie a donc cédé. Gotovina a été livré au Tribunal en 2005. La porte de l'UE s'ouvrait enfin pour la jeune république.

 

En première instance, Gotovina a été jugé et condamné, cela va sans dire lorsqu'on examine un peu les faits, à une peine de 24 ans de prison. C'était normal. Ça semblait naturel. On n'inculpe pas un général officiellement responsable d'épuration ethnique, on ne lance pas les polices de toute l'Europe contre lui, on ne met pas tout un pays sous une pression politique intense et continue, pour ne rien lui trouver de mal, au fond, tout compte fait. Eh bien si. Car en appel, la cour a trouvé Gotovina innocent, tout bêtement. Et l'a, sans attendre une seule seconde, relâché dans la nature. C'est-à-dire dans un jet affrété par la Croatie, dont les foules en liesse exultaient dans la rue.

 

Sans forcer le trait, cette décision a définitivement ôté toute forme de légitimité au Tribunal. Et les conséquences de cette décision seront très nombreuses et foncièrement négatives. Le Président de la Cour étant américain, le lourd soupçon d'intentionnalité vient à l'esprit, les USA ayant toujours fait ouvertement état de leur désapprobation du concept de justice pénale internationale. Au-delà de cela, il demeure que cette décision, en une seconde, balaye plus de quinze ans de travaux, d'espoirs de réparation et d'éclatement de la vérité, de milliards de fonds publics, d'investigations minutieuses et de conceptions juridiques et les réduit à néant.

 

Il faut ici, impérativement, dépasser la seule question du biais anti-serbe. Car ce n'est pas seulement les Serbes, indéniablement heurtés par ce déni de justice, que cette décision pénalisera. C'est contre toutes les victimes de toutes les guerres présentes et à venir que l'acquittement de Gotovina pèsera, puisqu'elles sauront maintenant que leurs bourreaux pourront toujours être acquittés. C'est donc le discrédit d'une certaine idée de la justice qui juge et qui punit les plus puissants, quel que soit leur rang. A partir de vendredi dernier, toute cour internationale de justice enquêtant sur des crimes de guerre sera, d'entrée de jeu, discréditée. Aucune cour n'aura désormais la légitimité nécessaire pour exiger, et obtenir, des gouvernements qu'ils lui livrent des accusés et des renseignements.

 

Sur place, les conséquences seront douloureuses. Gotovina acquitté, c'est toute une cause qui se décomplexe enfin. Cette cause, c'est celle du fascisme croate, un fascisme particulièrement violent et sanglant, qui a déjà causé des centaines de milliers de morts entre 40 et 45, et que seul Tito est parvenu à juguler efficacement. Ainsi l'épuration ethnique de 1995, la fameuse opération Tempête, est-elle une fête nationale en Croatie. L'acquittement de Gotovina permet donc de célébrer cette épuration avec en plus la bénédiction des institutions dont l'existence même était entièrement vouée à la lutte contre ce genre de barbaries. Et si le fascisme croate est dédouané, les fascismes serbe, musulman et albanais fleuriront eux aussi de plus belle, avec les conséquences que l'on peut imaginer.

 

Il ne faut pas oublier que deux des plus grands criminels des guerres yougoslaves sont en train d'être jugés par cette même Cour. Que, comme Gotovina, leur arrestation a exigé des années de diplomatie intense, des pressions politiques considérables et des efforts budgétaires inouïs. Que, comme Gotovina, on les traduit en justice, non pour savoir s'ils sont coupables, mais pour savoir à quel point exactement ils le sont et dans quelle mesure ils peuvent contribuer à l'éclatement de la vérité, le poids de leur condamnation étant presque réduit à un détail. Et que, avec la décision de vendredi dernier, les procès historiques de ces deux criminels sont instantanément devenus inutiles, presque ridicules.

 

Jusqu'à vendredi dernier, malgré les nombreuses et douloureuses entailles au contrat, le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie représentait, n'ayons pas peur de la grandiloquence, une lueur d'espoir pour l'établissement durable d'une forme de justice sans limites, indépendante et contribuant à la construction d'une paix authentique dans les zones de conflit. Le Président de la Cour a tiré la chasse. Il ne reste, en tout cas pour moi, plus rien de ces efforts remarquables, lumineux. C'est la fin de la Société des Nations.  

26/09/2012

Vie et mort de la démocratie directe

Et voilà, encore un dimanche inutile. Pendant toute la journée, la Suisse a un peu plus perverti sa démocratie directe. Les votants ont été appelés à se prononcer sur des sujets abscons et techniques, les élus ont prétendu en tirer du matériel à débats sanglants et les journalistes ont fait des efforts louables pour trouver un peu d'intérêt dans ce qui ressemble de plus en plus à un théâtre d'ombres. Trois jours plus tard, plus personne ne parle des trois sujets soumis au vote fédéral, plus personne d'ailleurs ne s'en souvient, et tout le monde peut enfin s'en foutre royalement et sans mauvaise conscience.

 

La nocivité de la fumée passive, la sécurité du logement des retraités et la constitutionnalité de l'éducation musicale. Voilà pourquoi on a mobilisé l'attention de tout un peuple. Pourquoi on a dépensé des dizaines de millions de francs d'argent public et privé en campagnes d'affichages, en émissions de télé et radio, en rédaction, impression et envoi de matériel de vote. Pourquoi on s'est retrouvé, un soir, devant une grosse enveloppe à fenêtre à lire ledit matériel en ne sachant absolument pas ce qu'il fallait en penser. Pourquoi on a investi des quantités non négligeables d'énergie et de talent journalistiques dans la construction parfaitement artificielle d'un débat national reçu dans une apathie presque complète.

 

Dimanche soir, une fois les résultats annoncés, on devrait être fiers. Sentir que notre devoir a été accompli une fois de plus sans fausse note, dans le respect de la loi et pour le meilleur du bien commun. On devrait célébrer notre « Sonderfall », notre tradition unique et merveilleuse de lente et patiente construction d'un consensus. Au lieu de cela, tout le monde s'en fout. Même les journalistes. Même les défenseurs des initiatives. Même et surtout les votants, dont seuls 42% auront fait l'effort de donner sur ces trois sujets un avis le plus souvent non construit, mal informé et capricieux. 

 

La démocratie directe est un mode de fonctionnement archaïque et pesant, qui privilégie le conservatisme le plus pusillanime. Mais c'est aussi, lorsqu'on s'en sert correctement, un mode qui permet l'expression de toutes les sensibilités sur les sujets les plus délicats. Face aux choix qui déterminent son avenir, toute société devrait pouvoir se prononcer comme nous le faisons et choisir librement, à la majorité et au terme d'un authentique débat de fond, le chemin à suivre. On s'assure ainsi de l'adhésion de la population sur les points essentiels. C'est donc un outil institutionnel remarquable, mais qui ne prend son sens plein que sous certaines conditions.

 

Or nous utilisons cet outil à tort et à travers. Minarets ou fumée passive sont les deux faces du même problème: questions mal posées, anti-constitutionnelles ou simplement sans aucun intérêt, nous multiplions les abus de plus en plus grossiers de notre propre système. La participation s'effrite lentement et sûrement et l'intérêt général pour ces questions ne peut plus s'allumer que lorsque le scandale s'invite dans le débat. Mais le plus grave n'est pas que nous devions nous prononcer sur des sujets inutiles ou contre-productifs: c'est que, pendant que nous nous distrayons de la sorte, les vrais sujets nous passent sous le nez.

 

Dès qu'on critique la démocratie directe, on fait face à deux oppositions immédiates: ce sont des propos d'élitiste, et d'ailleurs la Suisse fonctionne très bien, donc le système est le bon. La première opposition tente classiquement de disqualifier le messager sans s'intéresser au message, ce qui coupe court à toute discussion. La seconde est plus importante et pose une question: la Suisse va-t-elle bien grâce à, ou en dépit du fonctionnement de notre démocratie directe? Certes, nous vivons comme des coqs en pâte, certes notre niveau de corruption est anormalement bas, certes nos minorités sont (encore) très protégées. Mais est-ce le fait de notre mode de décision politique? Et surtout, notre démocratie directe nous garantit-elle contre les aléas d'un avenir de plus en plus incertain?

 

Non, la démocratie directe n'est pas la raison de notre niveau de vie. La rente de la gestion de fortune offerte par les banques pendant 50 ans y joue un bien plus grand rôle. Comme nos entreprises de mécaniques de précision, la pharmaceutique, l'agro-alimentaire, le luxe et tant d'autres. Et non, la démocratie directe ne nous garantit en rien contre les éventuels revers de fortune liés à un monde de moins en moins prévisible. Bien au contraire. Revenons par exemple sur la question bancaire. En moins de trois ans, les banques suisses ont dû modifier en profondeur leur modèle de fonctionnement, au pas de charge et sans aucune intervention populaire. Pendant ce temps-là, on nous gavait de minarets et de criminels étrangers.

 

Les défis auxquels nous faisons face sont nombreux, graves et pressants. Pendant que nous perdons notre temps à nous poser des questions sur le sexe des anges, la place bancaire suisse, à laquelle nous devons 14% de notre PIB, est plongée dans un maelström administratif monstre; notre monnaie mène un combat quotidien et désespéré contre l'euro et le dollar; la Chine et la Russie investissent l'Europe et y achètent tout sur leur passage; l'UE nous cherche querelle sur les bilatérales et sur la fiscalité, etc, etc. Nous persistons à nous vanter de pouvoir nous prononcer sur tout. Mais quand réalisera-t-on que nous ne décidons jamais de rien?

21/09/2012

Tous ces bâtons merdeux

Je parle de la couverture de Charlie Hebdo, et de l'usurpation de sa liberté d'expression dont ce canard parisien et gauchiste fait usage pour s'en prendre, en réalité, aux musulmans de France, qu'on trouve essentiellement parmi les classes populaires les plus défavorisées.

 

De ceux qui brandissent la « liberté d'expression » pour donner des leçons non pas aux leurs mais à des gens qui sont plongés dans des réalités socio-politiques d'une gravité et d'une volatilité extrêmes, et qu'ils ignorent presque entièrement.

 

De ceux qui prônent le jusqu'au-boutisme de l'irrévérence, dont ils ne paieront jamais le prix, confortablement installés qu'ils sont sur des plateaux de télé, ceux auxquels Brassens disait : « Ô vous les boute-feux, ô vous les bons apôtres, mourrez donc les premiers, nous vous cédons le pas ».

 

Du mal absolu qu'est l'évangélisme, cette croyance selon laquelle nous détenons, d'abord avec la Bible puis avec « les valeurs des lumières », le droit d'imposer au monde entier (c'est le sens du mot « catholique ») un mode de vie et de pensée unique, sans aucun égard aux circonstances.

 

De notre totale hypocrisie qui consiste à accuser les pays musulmans d'obscurantisme, eux qui émergent seuls de dictatures militaires qui nous fournissaient sans sourciller notre pétrole, sans cesser de caresser et de ménager la dictature chinoise qui nous fournit sans sourciller ses ateliers bon marché et la dictature russe qui nous fournit sans sourciller son gaz.

 

De notre ignorance crasse de l'Islam autant que des pays arabes, au sujet desquels nous entretenons des clichés qui font passer « OSS, Le Caire nid d'espions » pour un documentaire savant.

 

Des violentes émeutes et des massacres qui ont eu lieu à la suite de la diffusion du film « L'innocence des musulmans », dont on a appris que ce film n'existe en réalité que sous forme de teaser, ce qui offre une caricature effroyable des débordements et des limites de la société d'information.

 

De cette injonction formidable que certains lancent aux musulmans modérés de condamner les musulmans fanatiques, comme si cela pourrait changer quoi que ce soit, comme si les modérés ne disaient effectivement rien, ce qui est contraire à la vérité.

 

Du printemps arabe et de ses ratés autant que de ses réussites, et de notre devoir de leur laisser le temps de reconstituer leurs sociétés, de trouver un modèle, nous qui avons mis des siècles pour le faire, et de leur offrir notre assistance lorsqu'elle est désirée.

 

De la jalousie maladive dont souffrent les peuples des pays musulmans à notre égard, eux qui sont pauvres, politiquement handicapés et prisonniers de préceptes religieux d'un autre âge qui ne peuvent leur offrir, pour soulager leur peine, que des remèdes d'un autre âge.

 

De l'islamophobie patente dont nous faisons preuve sous couvert de laïcité, de liberté d'expression et de tant d'autres vocables grandiloquents au nom desquels des millions de gens continuent de mourir chaque année, mais pour des raisons exactement opposées à celles que nous défendons si fièrement.

 

Du caractère nécessairement fondamentaliste et intolérant de toutes les formes de monothéisme, ce qui inclut le communisme soviétique et toutes les idéologies politiques archi-centralisatrices qui trouvent toutes leur origine dans le message d'absolu universel enseigné par Jésus, en rupture totale avec les religions de son temps.

 

De notre propre oubli des siècles durant lesquels nous avons conquis, soumis, démembré, exploité et ruiné les pays dont nous semblons découvrir avec surprise que leurs habitants nourrissent à notre égard d'autres sentiments qu'une gratitude éternelle.

 

De la difficulté, de l'impossibilité de faire entendre une voix dissonante sans se faire immédiatement taxer d'angélique, de bisounours ou d'adjuvant du terrorisme islamiste.

12/09/2012

La Suisse allemande: la nouvelle Suisse romande

Après avoir passé son enfance et fait ses études à Lausanne, un de mes meilleurs amis vit à Hong Kong depuis maintenant 10 ans. Comme il était de passage en Suisse pour quelques jours, je lui ai proposé d'aller passer l'après-midi à Berne. « A Berne? T'es pas bien? ». Je ne me suis pas étonné de cette réponse. J'aurais réagi de la même manière il y a quelques années seulement. Berne: je citais volontiers les propos de Romain Gary qui, diplomate pendant six mois en Suisse, prétendait n'en avoir absolument aucun souvenir. Le problème, c'est que Gary – et moi-même par conséquent – parlait de la Berne des années 50. Nous avons largement hérité, en Suisse romande, de la conception que se faisaient nos parents de la Suisse allemande qui, même si elle était vraie alors, ne l'est plus du tout aujourd'hui. On pourrait même soutenir que les réalités se sont inversées. Berne ou Bâle sont plus vives, plus latines et plus fourmillantes de création artistique et économique que Genève ou Lausanne. Les nouveaux renfrognés sont romands, les nouveaux joyeux sont suisses allemands.

 

Je ne parle pas que de Berne, Bâle et Zurich, qui ont autant à offrir aujourd'hui, artistiquement et économiquement, que bien des capitales européennes. Je parle aussi de Winterthur, d'Aarau, de Lucerne, de Coire, de St Gall ou de Schaffhouse, toutes ces villes petites et moyennes qui ont remarquablement rénové leur patrimoine tout en faisant la part belle à l'innovation et à la modernité la plus iconoclaste. La comparaison est douloureuse. Prenez Aarau, une ville sans autre avantage qu'une proximité avec Zurich, une économie vive et un centre ville confortablement bucolique. Pas d'histoire glorieuse, de patrimoines architectural ou viticole ou culinaire hors du commun, d'environnement naturel époustouflant. Une petite ville sans rien pour se distinguer de mille autres petites villes. Mais allez à Aarau, visitez les expositions audacieuses du tout nouveau musée d'art à l'architecture futuriste, allez manger dans un des nombreux restaurants qui rivalisent d'inventivité et de qualité. Et promenez-vous dans les rues, découvrez un centre ville rénové sans excès, sans mauvais goût non plus, une ville qui vit, des jeunes partout, un paysage qui exprime la confiance. Un peu trop confortable peut-être dans son opulence provinciale, mais voilà une ville de 19'000 habitants qui tire le maximum de son potentiel.

 

Et puis allez à Montreux. Une situation géographique que le monde entier lui envie. Un patrimoine architectural – pour ce qu'il en reste et quand on sait le distinguer derrière les dégâts provoqués par des rénovations criminelles – à faire pâlir de jalousie un Parisien. Une histoire plus vieille encore que son château de Chillon, le monument le plus visité de Suisse. Une industrie touristique alentour qui ne faiblit pas. Et pas un musée – pas un seul! - pas un restaurant un tout petit peu inventif, pas un seul lieu où se presse la bonne société. En revanche, un front de lac consciencieusement défiguré par des rénovations catastrophiques et des ajouts de bunkers, de tours et des blocs de bétons. Une apathie presque complète de la vie culturelle. En dehors de l'inévitable Jazz où ne se pressent d'ailleurs plus que des cinquantenaires qui jouent pour des soixantenaires. Et une impression générale d'ennui profond, une ville qui hésite entre un passé glorieux sur lequel elle ne peut plus se reposer, des illusions de grandeur des années 70 et 80, et un avenir que personne, manifestement, ne sait prendre en main.

 

Entre les grandes villes, la comparaison devient carrément honteuse. Il est beaucoup, beaucoup plus cher de vivre à Genève qu'à Bâle, alors que Bâle a cent fois plus à offrir que Genève, artistiquement, économiquement, socialement. M'arrêtant au hasard dans un petit resto à Zurich lundi dernier, j'étais saisi par la qualité du menu, de la déco et du service. Parce que je n'y suis pas du tout habitué en Suisse romande, où l'on persiste à considérer le Café Romand à Lausanne ou le Café du Centre à Genève comme des bons restaurants, quand ils ne servent la même tambouille sans goût ni grâce depuis la nuit des temps, dans le même décor. Seuls les prix ont changé. L'offre culturelle est également déséquilibrée. Art contemporain, photographie, architecture contemporaine, galeries, on trouve de tout en qualité et en quantité en Suisse allemande. Quand les Genevois se moquent des Valaisans qui possèdent, eux, une authentique fondation d'art dynamique et vivante, ce que Genève, malgré tout son fric et sa situation, n'est pas fichue d'offrir. Lausanne s'en tire un tout petit mieux avec l'Elysée ou l'Hermitage, mais le débat qui entoure, depuis des années, le Musée des Beaux-Arts ou la réfection du Parlement vaudois, souligne péniblement notre manque de détermination, notre apathie et notre pusillanimité.

 

Et pourtant, nous persistons à penser, en Suisse romande, que les Suisses allemands nous envient, qu'ils sont rigides, rétrogrades et conservateurs. Ce qui correspond presque exactement à ce que nous sommes, nous Romands, aujourd'hui, en dépit de notre vote majoritairement de gauche, de notre attachement de façade au progrès social, de notre soleil, de notre foutu lac et de notre foutu chasselas, qui noie nos éternels et foutus filets de perche. Nous nous plaignons à peu près de tout, des frontaliers qui nous piquent les jobs dont nous ne voulons plus, des jeunes que nous empêchons systématiquement de faire la fête, des politiques auxquels nous nous évertuons à mettre des bâtons dans les roues, des banquiers que nous insultons après qu'ils ont financé notre train de vie de cinglés pendant 50 ans.

 

Je ne vois qu'une seule circonstance atténuante: les Suisses allemands nous ignorent presque tout autant que nous les ignorons. C'est sans dégoût de leur part peut-être, mais avec une certaine méfiance tout de même, irritante parfois doit-on ajouter. Notre fédéralisme est merveilleux pour décider de qui paye quoi. Mais voilà, avec le temps, nous nous sommes construits d'épaisses, d'infranchissables barrières culturelles et linguistiques. Heureusement – c'est le génie du système, si le terme de génie possède une quelconque légitimité – ces barrières ne coïncident pas avec les barrières politiques. Pour le moment. Et pour le moment, je dois accepter que je ne vis pas en Suisse mais en Suisse romande. Pas même deux millions d'habitants qui s'ignorent entre eux avec allégresse, qui vivent de plus en plus repliés sur leur village et qui ignorent à peu près tout du reste du pays. De notre pays.

David Laufer

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05/09/2012

Le Parti socialiste, entre suivisme et cynisme

Lors du congrès du PS en 2010 à Lausanne a été voté le fameux concept de « dépassement du capitalisme ». Le professeur Jean-Daniel Delley, sur le site Domaine public, concluait ainsi à l'issue du congrès: « Le capitalisme comme épouvantail ne suffit pas à fonder une action (…) Le dépassement du capitalisme implique des actions ciblées et coordonnées. » Et sans trop de surprises, deux ans plus tard, il n'existe toujours pas l'ombre d'une loi, pas une seule action ciblée et coordonnée qui puisse donner chair à ce mot d'ordre.

 

Avec le recul, on peut affirmer que « le dépassement du capitalisme » est un slogan cuistre. D'abord, parce qu'il est rigoureusement négatif: on désigne un ennemi d'autant plus commode qu'il ne peut pas répondre, mais on ne donne aux militants ni outil, ni but concret. Ensuite, parce que sa formulation est confortablement ambigüe. Dépasser peut tout signifier, sauf l'essentiel: on ne dit pas s'il faut détruire le capitalisme, s'il faut l'abolir, s'il faut le remplacer par autre chose. Dépasser est un mot qui suggère une supériorité intrinsèque mais non prouvée sur l'ennemi. Et puis ce mot d'ordre, combiné avec une consommation aigüe de produits bio et commerce équitable, agira comme un baume apaisant sur la conscience du militant qui, passés les nobles élans du congrès, devra survivre à toutes les compromissions lorsqu'il retournera, docilement, prendre sa place active dans les rouages de la machine capitaliste. Le « dépassement du capitalisme » s'illustre donc par son innocuité autant que par son cynisme: c'est un authentique appel à la révolution dans un fauteuil.

 

Voilà pour les élans inutiles. Passons maintenant aux actions destructrices. En 2010, à l'occasion de l'initiative sur le renvoi des criminels étrangers, le Parti socialiste vaudois devait se prononcer sur ce sujet lors d'un congrès à Avenches. Pierre-Yves Maillard y a proposé la consigne de vote suivante: non au projet de l'UDC, non au contre-projet du Conseil fédéral, mais oui au contre-projet du CF pour la question subsidiaire. Ce qui revient très exactement à dire ceci: « Nous nous opposerons à tous ces projets, mais tordez-nous un peu le bras et nous les accepterons ». Sans surprise, la majorité des militants ont entériné cette consigne. En revenant chez eux, ceux-ci ont-ils compris qu'ils venaient de dérouler un tapis rouge et moelleux sous les bottes de l'UDC? Probablement, puisque c'était l'intention explicite de Pierre-Yves Maillard pour qui un triple non serait perçu comme « un manque de responsabilité politique ». Autrement dit: « Minaudez d'abord mais acceptez au final, sinon nous risquons de passer pour des guignols ». La cohérence politique? Le droit des êtres humains? Sans aucune valeur au regard des mécanismes politiciens.

 

Exactement dans le même esprit, le PS vaudois a entériné le 3 septembre dernier un amendement de Cesla Amarelle apparemment sans importance mais en réalité crucial. Dans le cadre du renvoi forcé des requérants d'asile, le PSV s'oppose en principe, avec une émouvante détermination, aux mesures de contraintes physiques. L'amendement de Cesla Amarelle, soutenue par l'appareil du parti à quelques exceptions près, propose d'accepter quand même les mesures de contraintes sur la personne des criminels condamnés à au moins deux ans de prison. Le PSV affirme par conséquent que sa conception des droits humains connaît des limites, elles-mêmes difficilement traduisibles dans la pratique et exclusivement électoralistes. On ne va pas ici pleurer sur le sort de dealers de drogue endurcis ou de voleurs à la tire. Mais au nom de quel principe peut-on déclarer, paisiblement assis dans un fauteuil autour de quelques bouteilles d'eau gazeuse, que ceux-ci ont sur notre territoire des droits et une dignité humaine négociables?

 

Le dernier exemple nous vient du Valais. On peut suivre depuis quelques semaines les mésaventures de Miroslav Cvetković, de sa femme et de ses deux enfants, qui s'apprêtent à être tous ensemble expulsés de force vers la Serbie. A droite et à gauche, les élus rivalisent de zèle pour affirmer que la famille Cvetković est un modèle d'intégration et que cette expulsion est injuste. Dans Le Matin, la position de la ministre Esther Waeber-Kalbermatten, en charge du dossier, est la suivante: « Mme et M. Cvetkovic n’ont aujourd’hui plus de recours possible et le canton doit malheureusement exécuter leur renvoi. Lors du dépôt de leur demande d’asile, ils ont été clairement avertis des conséquences d’un refus, ils connaissaient donc les règles du jeu. Le mieux pour eux serait maintenant de se préparer au départ, afin que ce dernier ne se fasse pas sous la contrainte, et de profiter des aides au retour dont la famille peut bénéficier ». « Malheureusement », parce qu'on voudrait bien mais on ne peut pas. « Les règles du jeu », parce qu'elle est responsable mais pas coupable. Et puis « le mieux serait... », termine-t-elle, agitant très explicitement la menace physique contre d'éventuelles résistances. Ponce Pilate n'aurait pas dit mieux.

 

D'un côté, sur les programmes, le PS agite donc haut et fort des concepts qui sentent la révolution ouvrière, mais sans mèche ni poudre. Et de l'autre, sur les questions très concrètes de l'immigration, il se caractérise par un suivisme discipliné de la droite dure. Cette attitude servile procède de l'effroi de se faire taxer de mou, de naïf ou de bisounours par des adversaires qui ne font pas beaucoup plus que des moulinets avec les bras. Et tout en gueulant qu'on veut dépasser le capitalisme, on sacrifie tranquillement les valeurs qui constituent le socle même de la social-démocratie par crainte d'hypothétiques attaques politiciennes. Le « dépassement du capitalisme » est peut-être un prurit sans conséquence. En revanche, les décisions de Mr Maillard, de Mme Amarelle et de Mme Waeber-Kalbermatten peuvent avoir des conséquences physiques très réelles et d'une gravité indiscutable, de celle à l'aune de laquelle on juge plus tard, non seulement un parti, mais un régime tout entier. 

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13/02/2011

Vanity Fair et l'optimisme

Une importante leçon de philosophie m'a été donnée en Serbie dans un salon de coiffure en 2003. La femme entre deux âges qui s'occupait de moi écoutait avec indulgence mes tentatives de faire la conversation en serbo-croate. La situation n'était pas bonne. Le Premier ministre, Zoran Djindjic, venait de se faire assassiner et l'on redoutait un retour du chaos. Ma foi dans son pays venait d'en prendre un coup. L'une des seules choses, lui expliquais-je, qui me donnait encore de l'espoir était que, à l'issue d'une telle tragédie, les choses ne pouvaient que s'améliorer. « Monsieur, en Serbie, tout peut toujours s'empirer ». Cette phrase sonne bien mieux en serbo-croate (« U Srbiji, uvek moze gore »), et même si elle traduit un sentiment sombre, j'y vois l'expression du pessimisme actif. C'est l'opposé du « ça pourrait être pire », qu'on entend souvent et qui est l'expression même du défaitisme. Ainsi, dans ces jours particulièrement pénibles du printemps 2003, alors que son pays sortait de dix ans de dictature et que celui qui l'en avait sorti venait de se faire enterrer, cette petite femme me disait en substance : « Préparez-vous au pire, mais rappelez-vous que c'est un endroit où l'on arrive jamais. » Au lieu des mythes dont on nous gave par ici, il faudrait comprendre que cette femme n'énonçait pas là une vérité locale mais bien universelle.

 

Dans leur essence, le pessimisme et l'optimisme sont identiques : c'est une question de foi. C'est-à-dire un choix. A la différence de l'optimisme, le pessimisme est une posture diablement séduisante parce qu'elle repose sur la peur. L'erreur d'appréciation du pessimiste n'est pas grave, il passera tout au plus pour un esprit chagrin. Mais l'erreur de l'optimiste paraît inexcusable et passe pour de la naïveté. Voilà l'une des faiblesses humaines les plus redoutées, synonyme de stupidité pour beaucoup alors que la naïveté est seule capable de préserver l'étonnement qui, comme l'affirmait Aristote, est le début de toute science. Ainsi le pessimiste, qui ne s'étonne de rien et prétend avoir tout envisagé, ne prend-il jamais aucun risque. Il craint tant la déception et la moquerie qu'il préfère prédire le pire et se contenter des miettes que le destin lui jette sous la table. L'optimiste se définit par le risque qu'il prend d'être déçu et ridiculisé. Il n'a peur que des conséquences réelles de son erreur, c'est-à-dire si les choses effectivement empirent, et il conjure cette peur par un acte de foi. Le pessimiste a peur d'avoir tort. L'optimiste réalise qu'il aurait tort d'avoir peur.

 

Lorsque tous sont convaincus du pire, convaincus par des armées de pessimistes professionnels, alors le pire arrive. Le pessimiste est toujours largement majoritaire. C'est ce qui se passe en Suisse. La puissance de l'optimiste est telle pourtant qu'il suffit d'une proportion légèrement supérieure à la moyenne pour que le destin change de trottoir. C'est ce qui se passe en Egypte. Ainsi, dans sa livraison de janvier, Vanity Fair publie un texte étonnant de Christopher Hitchens, écrivain avec lequel j'entretiens, bien à son insu, une relation d'amour-haine. Hitchens raconte un entretien qu'il a eu avec Tony Blair. Hitchens déteste Blair depuis longtemps et l'a longtemps professé. Mais Hitchens est aussi un des rares intellectuels à avoir soutenu l'invasion de l'Iraq. Son dilemme devant Blair est palpable. Il termine son article par une constatation qui mérite qu'on s'y arrête. Parlant d'une femme qui, lors d'une conférence, avait hurlé « criminel de guerre ! » à Blair, Hitchens se révolte. Se souvenant des dictatures de Milosevic, du Mollah Omar, de Charles Taylor et de Saddam Hussein, il rappelle que, si ces potentats sanguinaires sont en fuite, morts, ou en prison, c'est en grande partie grâce à Blair. Il y a donc quelque chose de vaguement obscène à le traiter de criminel de guerre, quelle que soit la profondeur de ses mensonges et turpitudes.

 

A la lumière des formidables événements égyptiens, le texte de Hitchens prend plus d'épaisseur encore. Car il peut suggérer que l'invasion irakienne n'est pas sans effet dans l'extraordinaire alignement d'étoiles qui a permis la révolution de la place Tahrir. Ces questions auxquelles personne n'a de réponse définitive me réjouissent précisément parce que personne n'a de réponse. Parce que cette incertitude totale permet l'émergence et la durabilité, pendant quelques mois cruciaux, de l'optimisme. Les révolutions tunisienne et égyptienne sont survenues à la surprise générale et complète. Elles font taire les théories du complot, les cyniques qui prétendent que tout est calculé et joué d'avance. Oui, tout peut toujours s'empirer, ici comme en Egypte. Mais non, rien n'est joué et tout est à faire. C'est une leçon de politique, c'est-à-dire d'optimisme.

 

Trois cents Egyptiens sont morts pour obtenir ce que 70% des Suisses, qui y ont droit sans lever le petit doigt, refuseront quand même demain de pr atiquer. Parce qu'ils n'y croient pas, parce qu'ils skient, parce qu'ils n'y connaissent rien, toutes les excuses sont bonnes. La majorité des Suisses ne votent plus parce qu'ils sont repus. Tant que leur confort n'est pas immédiatement menacé, ils n'en ont rien à foutre. Ils sont pessimistes parce qu'ils ne croient plus à rien et parce qu'ils sont consumés par la peur d'un avenir un tout petit peu moins prospère. Plus de rêve, d'aspiration, de désir autre que celui d'un nouveau téléviseur écran plat. Par respect pour les Egyptiens, par respect pour l'optimisme dont ils ont fait preuve et dont vous n'êtes plus capables, votez.

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23/01/2011

Le WSJ et les agences de notation

Depuis une semaine, le monde entier a les yeux braqués sur la Tunisie. On découvre émerveillé qu'un peuple, même sous la dictature policière la plus corrompue et la plus ferme, peut reprendre à tout instant sa liberté et chasser le dictateur et sa famille. Les pays environnants tremblent de peur à l'idée que leurs propres populations ne soient contaminées par ces événements extraordinaires. L'Europe et les Etats-Unis entonnent d'un seul homme des chants de victoire, de félicitations et d'admiration. Assis sur sa tonne et demi d'or, Ben Ali rumine à Jeddah son amertume de s'être fait chasser si vertement et sans préventions. Bref, la révolution tunisienne est une sorte de conte de fée presque hollywoodien dans son déroulement et dans la distribution des personnages principaux, en tous points conformes à l'idée qu'on se fait d'un soulèvement démocratique.

 

Voilà pour la politique, en tout cas pour le moment car rien n'indique que les choses en restent là en Tunisie. Il y a tant de défis qui attendent les Tunisiens qu'on en a mal au dos pour eux rien qu'à y penser : purger l'ancien régime sans détruire l'administration, installer des institutions civil es démocratiques, laisser une place à l'islam politique mais résister à l'islamisme, empêcher le retour des anciens caciques à des postes de pouvoir, devenir, pourquoi pas ? la seule authentique démocratie du Maghreb et même du monde musulman, redéfinir son économie sans la brader à des intérêts étrangers, etc, etc. Comme la totalité des exemples récents de pays qui sont parvenus à chasser leurs dictateurs – URSS, Serbie, Haïti, Chili,... - ne sont pas exactement encourageants, on espère que les Tunisiens pensent plus à engager des réformes qu'à plastronner. Encore faudrait-il que nous ne nous acharnions pas à leur mettre des bâtons dans les roues.

 

Oui car il faut vraiment réprimer toute forme de surprise lorsqu'on lit ce qu'a décidé l'agence de notation Moody's. Le 19 janvier dernier, j'ai appris en lisant le Wall Street Journal, dans un article froid comme le marbre, que la fameuse agence new yorkaise a dégradé la note de la Tunisie d'un Baa2 à un Baa3, faisant passer la toute nouvelle démocratie de stable à instable. On immédiatement est tenté de hurler « La finance mondiale vote pour la dictature ! », ou « La démocratie se fait menacer par la finance ! ». Ce serait hélas faux. Car le mouvement inverse eût été accueilli par exactement le même commentaire : instabilité. Peu importe aux agences de notations que l'on passe de la démocratie à la dictature ou de la dictature à la démocratie. Non, ce qui importe, c'est qu'on vient de changer de régime et que va falloir recalculer la dette et la croissance et le PIB et que tout ça, c'est du boulot et des incertitudes en plus. Donc, de dépit, on baisse la note et on marque ainsi sa défiance.

 

Les gars de chez Moody's donnent ainsi l'impression détestable de préférer Ben Ali et son régime économiquement corrompu jusqu'à la trogne à un régime démocratique et économiquement vertueux. Ou de condamner toute tentative véritable de sortir de l'un pour aller vers l'autre. Surtout, Moody's prouve ainsi que rien, absolument rien n'a changé depuis les épouvantables dysfonctionnements des années 2000. Pendant des années, les mêmes gugusses tartinaient les dettes subprime avec des notes maximales et des commentaires élogieux. Jusqu'au jour où, etc. Mis en face de leurs responsabilités, les agences de notations ont convoqué – je vous le promets – la liberté d'expression, arguant que leurs notes sont des « opinions » et qu'en tant que telles, elles expriment non pas une vérité objective mais un avis, ni plus, ni moins.

 

Les naïfs, dont je suis parfois, ont quand même espéré, un peu, qu'en dépit de ces insupportables mensonges les agences de notations allaient faire amende honorable et apprendre quoi que ce soit de leurs gigantesques erreurs. Depuis quelques mois et les valses-hésitations autour de l'Irlande et de l'Espagne ou du Portugal, on était déjà en droit de douter. Ainsi l'histoire tunisienne a ceci d'utile qu'elle démontre, sans fard, sans erreur possible, que non seulement les agences de notation n'ont absolument rien appris des erreurs du passé, mais qu'elles persistent à les répéter, sans peur aucune que leur stupidité finisse un jour par leur retomber sur la figure, comme elles le méritent amplement. Et que tout finisse dans des procès ruineux, des condamnations pénales même, si l'on considère un instant ce que la dégradation de la note tunisienne peut avoir comme conséquences.

 

Que Warren Buffet soit l'un des investisseurs principaux de Moody's est le meilleur atout pour la crédibilité de cette entreprise, puisque Buffet est considéré comme l'investisseur individuel le plus avisé. Conservateur et moutonnier comme il l'est, tout le monde de la finance leur emboîte le pas, sans se demander une seule seconde si ces avis et ces ratings sont pertinents ou seulement crédibles. Et dans le cas de la Tunisie, sans faire une seconde le seul rapport pertinent qui s'impose : qu'un peuple parvienne à mettre en fuite un dictateur qui détournait l'économie du pays à des fins d'enrichissement personnel est essentiellement une bonne chose, pour la politique, pour la société, pour l'économie et pour la finance, même si cela doit s'accompagner d'une période un peu instable ou complexe. Que ce pays possède donc, en dépit des années de dictature, une société civile assez solide et des ressources humaines encourageantes, ce qui sont des indicateurs économiques probablement plus significatifs que l'absence soudaine d'un dictateur.

 

Moody's persiste dans l'ignorance et l'arrogance, dans la même mesure, inquiétante, où le monde de la finance et le monde politique se tournent le dos et refusent de se comprendre ou même de se parler. Et tant que Moody's ne sera pas mis au défi par un concurrent sérieux, les choses ne risquent pas de changer. Il serait peut-être donc temps, enfin, de considérer avec un peu de sérieux les propositions exprimées en 2008 et 2009 de remplacer ces acteurs privés et nationaux par des acteurs publics et internationaux. On pourrait ainsi garantir dans ces ratings plus d'indépendance, moins de soupçons de collusion et surtout, des critères plus complets pour émettre des jugements qui peuvent mettre en danger l'établissement, toujours délicat, de nouvelles démocraties.

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05/12/2010

Novaya Gazeta et de Rahm vs. Voiblet

Depuis quelques jours, une petite vidéo fait le tour de la toile en Suisse romande. On y voit un extrait du journal de La Télé au soir du 29 novembre. Les invités débattent, on s'en doute, des votations. Patrick de Rahm, codirecteur du festival Les Urbaines, est présent. Alors qu'on lui donne la parole, il saisit quelques feuilles volantes et les montre à la caméra, refusant manifestement de prendre la parole. Passant d'une feuille à l'autre, il égrène silencieusement un message que je ne vais pas reproduire ici. D'une part parce qu'il est mal écrit et insupportablement pathétique. Et d'autre part parce qu'on peut le résumer en une seule phrase, imprimée sur une seule des ses nombreuses feuilles : « Nous ne désirons plus dialoguer ».

 

A ses côtés, Voiblet, coordinateur romand du SVP, se marre doucement. Et il a raison, pour une fois, pour les raisons que je vais exposer ici. J'en profiterai pour donner une petite leçon de contestation politique à Mr de Rahm. Voiblet a raison de se frotter les mains car l'attitude de de Rahm apporte directement de l'eau à son moulin. De Rahm personnifie le refus outré des élites et des pouvoirs divers de seulement s'adresser à un membre éminent de ce parti. Or, en démocratie, la posture qui consiste à ne pas serrer la main de l'adversaire est non seulement peu loyale, elle vous aliène le public à 90%, les 10% qui restent vous étant de toute façon acquis. Lorsqu'on fait, comme moi, partie de ces 10%, il est rageant de voir celui qui est sensé nous défendre se tirer des balles dum-dum dans le pied, et dans le pied de toute une cause.

 

Lorsqu'on a la chance d'avoir une caméra plantée sur vous, un micro ouvert et aucun flic ou censeur qui vous tient en joue depuis l'arrière-scène, on a le devoir de s'exprimer. On peut aussi refuser l'invitation à s'exprimer, faire un gag ou se mettre à chanter. Mais accepter une invitation et puis finalement se taire et refuser de parler, on appelle ça une imposture. Il eût été possible d'utiliser ces techniques dans une dictature, si on vous bâillonnait, si la caméra refusait instamment de vous capter, si un flic était en train de vous coffrer. Mais cet abus de la posture du bâillonné, alors même que des milliers de gens sont prêts à vous entendre, est une faute disqualifiante. Alors que le parti de Voiblet accuse la gauche de vouloir l'étouffer, vous lui donnez toutes les raisons de persister. Ce parti usurpe sa position de victime alors qu'il écrase tout sur son passage.

 

Faire usage de feuilles volantes pour faire croire qu'on est jugulé sur La Télé est assez ridicule mais aussi scandaleux. Les journalistes de Novaya Gazeta, en Russie, et tant d'autres dans tant d'autres pays, paient de leurs vies pour s'exprimer et pour faire avancer la vérité et la justice. Ces feuilles volantes ont beau être une expression en soi, elles n'en sont pas moins l'expression d'un désengagement délibéré. Vous vous engagez à vous désengager. Mais comment, dans ce cas-là, imaginer qu'on peut vaincre l'adversaire sur son propre terrain. Le temps du silence est totalement révolu, depuis bientôt vingt ans maintenant.

 

De Rahm et ceux qui pensent comme lui feraient bien de se réveiller : le parti de Blocher n'a pas gagné son pouvoir à la loyale, avec des idées, des mots et des programmes. Il a gagné son pouvoir par l'argent, le secret, la perversion, le mensonge, la violence et la peur. Autrement dit, ce parti a, depuis très longtemps, abandonné toute forme de scrupules et d'élégance dans le combat politique. Le but unique de Blocher, c'est le pouvoir. Dans moins de vingt ans, à ce rythme, le système judiciaire n'existe plus : on expédie toutes les décisions par des automatismes, on centralise tout le pouvoir sur un leader charismatique et incontesté, et on verrouille tout. Alors ces feuilles volantes et cette attitude dignement outragée, c'était un peu comme un gant de boxe contre un canon de 75mm.

 

On ne gagnera jamais à condamner leur racisme, parce que ces gens-là se foutent du racisme autant qu'ils se foutent de la démocratie. Ils s'en vantent, s'en délectent. Il faut les battre avec leurs armes. Ces armes-là sont sales, salissantes, comme la politique qui n'est pas plus sale aujourd'hui qu'hier et qui demeure au coeur de notre société. Et c'est bien là que ce parti gagne, parce que ses opposants potentiels refusent de faire usage de ces armes et se drapent dans leur dignité. Ils se mettent sur le bord du chemin et disent : je refuse de dialoguer. Ils pensent que c'est une attitude noble et que cette noblesse permet de gagner. Si gagner équivaut à mourir avec élégance sur le champ d'honneur, alors oui, certainement, la victoire sera cinglante. Ce que les opposants comme de Rahm disent en réalité est : je refuse de faire de la politique, continuez sans moi.

 

Les points faibles de ce parti sont 1. le manque d'humour, 2. l'origine suspecte de sa fortune financière, 3. la faiblesse intellectuelle de beaucoup de ses cadres, 4. l'absence de démocratie interne, et 5. l'amour immodéré de la posture de victime qui rend le travail gouvernemental impossible. Sur tous ces points, et surtout sur l'aspect financier qui est une faiblesse doublée d'un gros scandale, on peut construire des stratégies de sape, de critique et de harcèlement qui peuvent, à la longue, fédérer suffisamment de citoyens à l'une ou l'autre cause pour commencer à se traduire en bulletins de vote. Mais qu'on arrête de parler de racisme, de dire qu'on est consterné, d'accuser l'autre d'être nauséabond, ça fait vingt ans que ça ne sert à rien. Laissons ça aux idiots utiles.

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29/11/2010

Le NY Times et les vrais problèmes

 

La semaine dernière, Warren Buffet, le multimilliardaire américain, a publié un surprenant édito dans le NY Times. Il y remercie le gouvernement américain de son efficacité dans la crise financière. Il termine son papier par ces mots : « Merci, Oncle Sam, à toi et à tes collaborateurs. Souvent, tu es inutile, et parfois même tu nous malmènes. À l'occasion, tu es carrément insupportable. Mais dans cette situation d'urgence extraordinaire, tu as surmonté l'épreuve - et le monde serait bien différent aujourd'hui si tu n'y étais pas parvenu. Ton neveu reconnaissant, Warren ». Quelques jours plus tard, il cosignait un appel de plusieurs centaines d'ultra-riches américains qui estiment qu'ils ne sont pas suffisamment taxés pour aider le pays à se relever. Cela me servira de plateforme pour rebondir sur les événements de ce week-end de votations.

 

D'abord, Warren Buffett rappelle que les vrais problèmes, aux Etats-Unis comme chez nous, sont d'ordre économique et social. Aux Etats-Unis, l'hystérie de la Tea Party a détourné l'attention du public des questions essentielles. On ne s'intéressait plus qu'à l'extrait de naissance du Président et à sa religion, quand on ne se mettait pas à l'accuser, entre autres, de racisme anti-blanc. Buffett recadre le débat : la crise financière, l'action gouvernementale, la sortie de crise. Au-delà, c'est de l'émotion, de la fleur de peau, et c'est bien gentil mais ça ne résout rien. Bien au contraire. Chez nous, l'initiative sur les criminels étrangers avait exactement le même objet : masquer les problèmes ennuyeux et réels et en inventer d'autres plus juteux, même s'ils sont inexistants. Et baigner le tout de patriotisme larmoyant.

 

Non seulement nous avons validé une initiative qui ne concerne que quelques centaines d'individus au total, mais en plus ceux qui l'ont votée sont, pour la majorité d'entre eux, absolument pas concernés par les problèmes dénoncés. En quoi est-il légitime qu'un Glaronnais se sente en insécurité, lui qui vit dans un paradis où les rares étrangers sont riches et la criminalité quasiment inexistante. Et comment un Genevois, qui fait face à presque une moitié de population étrangère et à une criminalité endémique, vote-t-il résolument contre cette initiative. Ceux qui font face aux problèmes dénoncés par l'initiative, c'est-à-dire les habitants des zones urbaines, ont répondu unanimement non à l'initiative (le Röstigraben n'existe pas). Et s'il peut paraître amusant de manifester son ras-le-bol sur une initiative, une élection fédérale manipule des objets autrement plus difficiles à escamoter.

 

L'autre intérêt de cette intervention de Warren Buffett, c'est la mise en lumière de sa qualité de fortuné. Il l'assume pleinement et ne s'en excuse pas. Pour autant, il ne se considère nullement comme plus intelligent ou comme méritant plus d'attention que le commun des mortels. En bon américain, il considère seulement que sa très grande richesse l'oblige à une grande responsabilité politique, sociale et fiscale. On connaît ainsi au dollar près (42'300$ depuis le 26.01.2007) le montant de ses contributions au Parti démocrate. Voyant la situation particulièrement difficile dans laquelle se trouvent nombre de ces concitoyens, et avouant que sa fortune a considérablement augmenté depuis trois ans, il en déduit que sa contribution à l'effort général doit être accrue.

 

En Suisse, un seul milliardaire contribue très largement à une campagne politique nationale, inédite par son intensité. Bien évidemment, il y contribue d'une manière totalement opaque car nos lois lui garantissent le secret. Il peut opportunément s'en saisir pour exiger la discrétion sur ce sujet. Ce qui lui permet, de l'autre main, d'exiger que nos lois, nos institutions et notre constitution soient perverties pour satisfaire son inextinguible soif de pouvoir. Ainsi au beau milieu d'une des situations financières les plus tendues de son histoire récente, la Suisse se fait kidnapper par cet homme. Le voilà qui jure ses grands dieux que les vraies préoccupations des gens, qu'il finira par convaincre avec plusieurs millions de francs et un feu roulant d'affiches mensongères, ce sont quelques centaines de criminels étrangers. Pas les dizaines de milliers de criminels suisses, pas le chômage, pas les assurances sociales, pas la fiscalité. Non, ça, c'est sans intérêt.

 

Ainsi, tout n'est pas si sombre. Pendant huit longues années, les Américains ont vécu une présidence si parfaitement catastrophique que les mots manquent pour la décrire. La machine à mensonge était si puissante, la peur d'une attaque si tenace, la pompe à finances si svelte et l'opposition si divisée qu'on croyait que cela ne prendrait jamais fin. Mais à force de travail, en choisissant le bon candidat, en misant sur les bons sujets et en faisant confiance aux électeurs, cette ère a pris fin, calmement, sans violence. Elle était devenue prévisible, à mesure que le mensonge, de plus en plus manifestement, perçait un peu partout derrière la cuirasse. Il ne suffisait plus alors que l'opposition s'unisse, ce qu'elle fit.

 

C'est à peu près exactement ce qui peut nous attendre en Suisse. Car même si on doit reconnaître une victoire importante aux initiants, elle n'en est pas moins ténue et formidablement coûteuse. En effet, selon les calculs des sommes investies, chaque voix remportée aura coûté entre 50 et 100 fois plus aux vainqueurs qu'aux perdants. Cela n'est une victoire, ni pour la démocratie, qu'on a littéralement enfoncée dans le gosier des citoyens, ni pour la logique électorale. Car par rapport à la campagne sur les minarets et ses 58% de oui, on constate, un an plus tard et avec moins de 53% de oui, que l'électeur s'est nettement essoufflé. Comme le prix de l'électeur continue de monter, 2011 risque de devenir carrément inabordable.

 

Le problème que nous avons en Suisse avec ce parti n'est pas un problème de ra cisme ou d'institutions : nous ne sommes pas particulièrement racistes et nos institutions fonctionnent encore bien. Non, nous avons un problème financier et législatif : il faut tout faire pour obliger les partis et leurs contributeurs à faire état de leurs liens exacts, comme c'est le cas aux Etats-Unis. En attendant, il faudra que ceux qui ont les moyens de le faire aient la responsabilité de faire barrage à cette politique-là, par leur travail et par leur porte-monnaie. En d'autres termes, il s'agit maintenant de faire monter les enchères sur le prix moyen de l'électeur. Comme nous avons voté en faveur d'une concurrence débridée, profitons-en.

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20/11/2010

Le Figaro et la politique du rétroviseur

Vous avez le Louvre à l'esprit. Un gigantesque corps de bâtiments ouverts sur un gigantesque parc, ouvert sur une gigantesque avenue, etc. J'apprends dans le Figaro de ce jour que tout cela pourrait complètement changer dans les années qui viennent. Le projet de reconstruire le Palais des Tuileries est en route et pourrait bientôt se faire valider par l'Etat. Jusqu'en 1871, les Tuileries fermaient le Palais du Louvre sur l'ouest et, de toute leur longueur, servaient de façade pour le jardin éponyme. Incendiées lors de la Commune de Paris, elles avaient finalement été arasées en 1884.

 

Ce palais n'est pas anodin. Les Tuileries sont l'immeuble plus historiquement chargé dans l'histoire de la France moderne. C'est là que Louis XVI fut assigné à résidence pour fuir ensuite à Varennes, que la royauté fut destituée, que la garde suisse se fit massacrer, que les révolutionnaires tinrent leurs assemblées les plus importantes, que furent institués les Droits de l'Homme, que Napoléon 1er résida, que la Restauration fleurit, et que la Commune accomplit son fait d'arme le plus significatif. Ainsi la perspective de voir un tel monument reconstruit à l'identique est enthousiasmante, d'un point de vue tant architectural qu'historique.

 

On apprend dans le même article que cette reconstruction n'est pas un projet nouveau. De Gaulle, déjà, prévoyait d'y installer la Présidence de la République, dans l'un de ces mouvements paradoxaux si typiques de son règne. Aujourd'hui, la chose est estimée à 350 millions d'Euros, dont une partie importante proviendrait de fonds privés. Un projet grandiose que s'empresseront de financer les sponsors français et étrangers, trop contents de voir leurs logos associés à une telle image au centre de Paris. Comment résister. Et pourtant.

 

Il y a quelques années, Donald Rumsfeld moquait « la vieille Europe ». La reconstruction des Tuileries, outre sa complète inutilité, est l'une des illustrations les plus expressives de cette boutade. On ne sera d'accord d'investir un tel montant que pour contribuer à faire de Paris, de la France et de l'Europe une sorte de tableau vivant aussi kitsch que les reproductions maladroites qu'en font les palaces de Las Vegas. Personne n'ira investir 350 millions pour construire des universités, des écoles, des hôpitaux. On préfère de très loin se regarder le nombril en pleurant un passé mort, idéalisé, formolisé et qui nous oblige à constamment regarder dans le rétroviseur. Un mal français ?

 

Notre regrettable fixation sur les étrangers – criminels ou pas – n'est pas le reflet d'une préoccupation authentique. Elle ne résout en rien nos problèmes réels de criminalité. Elle ne fait qu'exprimer notre sanglot, notre regret éternel de voir le passé disparaître jour après jour, à mesure que les visages et les noms qui nous entourent se diversifient, se mélangent et nous font perdre le reste de consensus réel ou imaginaire qui nous liait encore, sous les tonnes d'or que nous protégeons jalousement. Les uns édifient des palais incendiés pour reconstituer le décor de leurs rêves d'enfants, les autres édifient des barrières juridiques et sociales pour reconstituer une société à jamais disparue. Dans les deux cas, on fait marche arrière. De toutes nos forces.

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14/11/2010

Le Las Vegas Sun et le financement occulte de l'UDC

Un récent article du Las Vegas Sun révèle que, rien qu'en 2010, le montant dépensé par les Républicains et les Démocrates dans leur publicité politique dépasse déjà les 4 milliards de dollars. C'est probablement excessif, pourtant chaque centime est traçable à sa source, ce qui a d'ailleurs coûté à Keith Olberman, un des chroniqueurs politiques les plus influents à gauche, sa place et son salaire sur NSNBC, lorsqu'il a été constaté qu'il avait soutenu deux candidats démocrates à hauteur de 3'000 dollars environ. En Suisse, les efforts de parlementaires de gauche pour poser un cadre législatif sur ce qui est un des aspects centraux de notre système, ont été par trois fois rejetés rien que l'an dernier au Parlement. Et l'on ne parle même pas à ce stade de limiter les sommes investies, seulement d'en donner les origines et les montants exacts. On sait deux ou trois choses, on suppute, on soupçonne, mais on n'a aucun chiffre, aucun nom. Enfin, presque.

 

Avez-vous déjà entendu parler de la Stiftung für bürgerliche Politik, la Fondation pour une politique bourgeoise ? Domiciliée à Zoug, à la Bahnhofstrasse 23, chez l'avocat Toni Junas, ses administrateurs sont Hans Kaufmann, Rita Fuhrer, Caspar Baader, Toni Brunner, Walter Frey, Jean-Henri Dunant et Hansruedi Wanfluh. Tous sont membres de l'UDC, certains sont immensément riches. Ce qui est tout naturel lorsqu'on sait que les buts poursuivis par cette fondation sont les suivants : « Soutien financier du Parti populaire suisse (UDC) dans la construction de l'opinion politique au niveau fédéral, soutien financier aux travaux scientifiques du parti, en particulier pour les publications de nature fondamentale et programmatique de l'UDC, programme politique de soutien financier de la formation des jeunes et des élus ainsi que soutien financier aux élections et aux campagnes et initiatives du parti. »

 

Autrement dit, la Stiftung, c'est le parti réel, le cerveau et les muscles de l'UDC. L'UDC, c'est la vitrine, le truc pour lequel les gogos s'enthousiasment le temps d'une campagne ou d'une élection. Savoir qui finance la Stiftung est rigoureusement exclu. Une seule fois en 2005, un Conseiller national, Rudolf Rechsteiner, a demandé à savoir qui finançait cette Stiftung, qui payait des encarts publicitaires pour les discours de Blocher, à l'époque Conseiller fédéral. Réponse du CF : « Comme il l'a déjà indiqué dans sa réponse à la question Rechsteiner Rudolf 05.1108, du 17 juin 2005, le Conseil fédéral ne connaît pas l'identité des donateurs de la "Stiftung für bürgerliche Politik". Il en est encore ainsi aujourd'hui. Le Conseil fédéral réaffirme que le conseiller fédéral Christoph Blocher n'appartient pas aux donateurs de cette fondation de manière directe ou indirecte. » Et voilà, circulez, y a rien à voir. Dans la presse, même silence ou presque : une mention dans le Temps, une autre dans 24 Heures en 2005, deux papiers dans le Tages Anzeiger, et c'est tout. On rappelle qu'il s'agit tout de même du principal organe de financement du principal parti national. Alors empoignons nos calculettes.

 

La campagne sur les criminels étrangers a fait l'objet de trois vagues très onéreuses de communication de masse en provenance de l'UDC. La première en 2008, la récolte des signatures, fameuse pour ses affiches ovines, a coûté selon certaines estimations dans les 2 millions de francs. Cet été, une « consultation populaire », entendez un sondage complètement biaisé, envoyé à 3,9 millions de boîtes aux lettres, a dû coûter dans les 7 millions au total, envoi et traitement compris. Cet automne, nous assistons à la phase numéro 3, la seconde campagne d'affichage national, elle aussi estimée dans les 2 millions de francs. 2 millions + 2 millions + 7 millions = 11 millions de francs suisses pour une seule campagne. Je ne parlerai pas ici du contenu de cette campagne. Il faut seulement garder à l'esprit que l'UDC préfère dépenser 11 millions pour dénoncer un problème plutôt que d'y apporter des solutions, par exemple des programmes d'intégration ou d'éducation. En face, le budget total d'un parti comme le PDC pour les élections fédérales de 2007 est de 1,2 millions. Pour les criminels étrangers, le PS met 125'000 francs sur la table.

 

Ces quelques chiffres nous posent les questions suivantes concernant l'UDC : est-ce que son argent provient de son pouvoir, ou n'est-ce pas exactement l'inverse ? Est-ce que, Christoph Blocher disparu, le parti disparaîtra avec lui, comme la Yougoslavie après Tito ? Est-ce que toutes ces campagnes scandaleuses à répétition, ces hystéries collectives contre les étrangers nourries à coups de dizaines de milliers d'affiches par année, est-ce que tout cela ne tient que grâce à l'argent de Christoph Blocher et de ses amis de la Stiftung ? Comment peut-on croire que la population est en mesure de former son opinion librement lorsqu'un seul des acteurs de l'arène politique, à lui seul, met des sommes plusieurs dizaines de fois supérieures à celles investies par ses concurrents ? Comment un parti qui se déclare populaire peut-il confier les décisions les plus importantes de son financement et de son programme à un conseil non-élu de sept personnes ?

 

Evitons la naïveté qui consisterait à croire que de légiférer règlerait le problème. Les scandales français, américains ou italiens des dernières années nous en apprennent tous les jours sur l'efficacité des lois sensées prévenir tout débordement en matière de financement des partis. La solution ne passe donc pas uniquement par la loi, elle passe aussi par un vrai débat ouvert, national, qui contraint les acteurs politiques et financiers à plus de candeur sur les liens véritables qui les lient. Dans un pays qui se targue sans cesse d'être à la pointe de la démocratie, il serait peut-être le moment de réaliser qu'il est inacceptable de laisser un seul homme déverser des millions de sa fortune personnelle, à travers des fondations occultes et détaxées, dans le seul but de subvertir la politique fédérale et l'opinion publique à ses intérêts personnels. Que l'UDC ait un grand pouvoir en Suisse est incontestable. Mais la population suisse est en droit de savoir d'où provient et à combien se monte le financement de ce parti, plusieurs dizaines de fois supérieur à celui de ses concurrents.

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25/10/2010

NY Times et la question subsidiaire

Il y avait au Collège de Champittet, dans les années 80, un petit homme étrange. Sa fonction était la plus détestée et la plus méprisée d'entre toutes : il était surveillant, autant dire flic. Nous le haïssions donc tous avec une énergie considérable. L'air vaguement pédant, il passait les pauses à fumer les cigarettes et boire le café qui lui procuraient sa redoutable haleine, dont les effluves nous étouffaient lorsqu'il nous sermonnait à voix basse, tout près de l'oreille et donc du nez. Pourtant survivre des années à la haine manifeste, à bien des égards injustifiée, de centaines d'étudiants bourgeois n'est pas une mince affaire. Et puis il avait une façon assez subtile de se jouer de nous. Par exemple, il m'avait surpris un jour comme ceci : « Joseph, me dit-il, venez donc par ici. » Moi : « Mais, Monsieur, je m'appelle David, pas Joseph. » Lui : « Je sais. Mais vous venez quand même. » Je n'ai pas oublié ce petit machiavélisme pratique.

 

Or, de machiavélisme, il semble que nous manquions cruellement dans notre Suisse un peu rêveuse. Ainsi l'un des nombreux pièges de la votation du 28 novembre consiste à entrer dans les détails des deux projets concurrents sur le renvoi des criminels étrangers. Ce faisant, on perd de vue le coeur même de ces deux projets, à savoir que l'un et l'autre sont parfaitement équivalents dans leurs conceptions et leurs conséquences, ce que soulignait récemment un long article du NY Times que nos prurits répétés en la matière, nous si riches et si paisibles, ne cessent d'estomaquer. En effet le contre-projet constitue en soi une victoire de l'UDC puisqu'il met en scène une droite centriste fébrile et suiviste qui ne semble pas se rendre compte qu'elle perdra même si elle gagne, puisqu'on préfère toujours l'original à la copie. D'autre part, les deux projets proposent de remédier à une situation qui n'a nullement besoin de législation supplémentaire comme l'ont démontré des statistiques fédérales promptement dénigrées par Yvan Perrin qui n'avait rien dans le fond à y redire.

 

Mais si l'initiative et le contre-projet sont acceptés, lequel des deux soutiendra-t-on. Et c'est sur ce sujet, la question subsidiaire, qu'on peut s'étriper à longueur de journée, à droite comme à gauche. Les arguments les plus spécieux se font entendre. A droite, dans La Nation, on conseille de soutenir l'initiative de l'UDC au nom du sacrosaint fédéralisme que ménagerait moins le contreprojet. A gauche, au PS vaudois, on propose au contraire de soutenir le contre-projet au nom de l'idée selon laquelle l'absence de consigne de vote équivaut à une perte à peu près complète de crédibilité. Il est piquant de voir que tant La Nation que le PSV proposent de dire deux fois non et détaillent longuement les défauts majeurs, les faiblesses et l'inutilité flagrante des deux projets. Mais tordez leur un tout petit peu le bras et vous obtiendrez très vite des aveux complets. On ne peut alors leur demander qu'une seule chose : pourquoi ne pas voter oui d'emblée, si ce n'est pour sauvegarder ce qui vous reste d'illusions sur vos véritables dilections politiques ?

 

Car s'il y a bien quelque chose dont on se fout complètement en démocratie, c'est les raisons pour lesquelles on vote oui ou non. La chose était particulièrement manifeste lors de l'initiative sur les minarets. Que n'a-t-on pas entendu : j'ai voté pour, mais c'est parce que je suis une femme et que le machisme islamiste ne doit pas passer ; j'ai voté pour, mais c'est parce que je suis pour le maintien de la laïcité en Suisse ; j'ai voté pour, mais c'est parce que j'étais c onvaincu que ça allait être rejeté et qu'il fallait faire un certain chiffre, etc. Sur un bulletin de vote, il y a de la place pour un oui ou pour un non, pas pour des explications, des états d'âme et des suggestions. L'histoire ne retient absolument jamais rien d'autre que ceci : le référendum a été accepté, ou rejeté. La démocratie, c'est de répondre à la question posée par oui, par non, ou de ne pas répondre. Ce n'est pas de répondre aux intentions plus ou moins réelles derrière celles-ci. On vous propose de renvoyer les étrangers criminels selon certaines procédures, on ne vous demande pas votre avis sur l'UDC ou sur le PLR ou sur la politique d'intégration du gouvernement. Et rappelons que la démocratie permet qu'on ne se prononce pas, ce qui est en soi réponse tout aussi recevable qu'un oui qu'un non.

 

La proposition, de droite comme de gauche, qui consiste à dire « non », pour finir par dire « oui » équivaut exactement à dire « oui, mais », et de cela, tout le monde se contrefout avec raison. C'est cette stratégie de faux pragmatique qui fait le lit des extrêmes. Grâce à elle, l'UDC peut ainsi débouler dans le débat démocratique avec ses grosses bottes noires et ses vociférations qui écrasent le murmure ambiant. La question subsidiaire n'est pas vraiment importante en soi pour notre avenir, et d'ailleurs cette votation, pour tout le bruit qu'elle provoque, n'aura sans doute que très peu de conséquences concrètes. Mais la façon que le centre a de lui opposer ses principes confits et ses fausses convictions est assez nauséeuse. Tant qu'on ne répondra pas à toutes les questions fausses avec lesquelles l'UDC kidnappe le débat depuis tant d'années par des réponses claires on ne fera que lui ajouter, à chaque coup, quelques milliers d'électeurs supplémentaires, dégoûtés, à juste titre, de l'inconsistance de l'opposition, de droite comme de gauche. Le machiavélisme est une attitude quotidienne qui a le mérite de nous rappeler que les raisons, les intentions et les principes n'ont strictement aucune valeur dans le cadre d'une votation.

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16/10/2010

Libération et l'horreur de l'élection du CF par le peuple

 

Parmi tous les sujets rances qu'on nous agite sous le nez depuis des années comme autant de spécialités locales douteuses et indigestes, cette vieille rengaine de l'élection du Conseil fédéral par le peuple promet de nous rester sur l'estomac pour un bon moment. Les arguments sont tous patinés de bon sens et de pragmatisme - plus de contrôle sur le législatif, plus de représentativité, plus de visibilité, moins de petite cuisine politicienne et d'infâmes calculs partisans, moins de secrets, etc. Comment ne pas placer un "oui" fier et courageux dans l'urne, convaincu qu'on sera d'avoir offert au peuple un indispensable instrument de démocratie.

 

Qu'on se mette tout de suite d'accord : si cette initiative passe et que notre Conseil fédéral est soumis au suffrage universel, la Suisse telle que nous la connaissons aujourd'hui cesse presque instantanément d'exister. Parmi les nouveautés inestimables que nous apportera ce nouveau régime, on peut être certain que les grèves, dont notre grand voisin abuse avec tant de bonheur, feront partie de notre quotidien. J'en veux pour preuve un calicot pris en photo sur le site de Libération et qui dit ceci : "Ce que le Parlement fait, le peuple peut le défaire". Et sous ce calicot, on découvre le sourire légendaire et béat d'Arlette Laguiller, trotskiste professionnelle.

 

Cette phrase est exemplaire, à la fois en ce qu'elle traduit les intentions profondes qui agitent ceux qui veulent faire élire le CF par le peuple, et surtout en ce qu'elle se trouve si abondamment illustrée par le chaos qui l'environne, tant dans la rue que dans les institutions françaises. Les intentions d'une élection par le peuple sont en effet de l'ordre de la confrontation et de la méfiance, non pas de la confiance et du compromis. L'UDC saisit cette initiative avec l'intention manifeste de mener une sorte de guerre contre le Parlement. Le Parlement, selon l'UDC qui décidément ne digère pas décembre 2007, n'est pas l'assemblée des représentants démocratiquement élus du peuple suisse mais un ramassis d'ennemis affairistes.

 

Car cette initiative a bien pour objet principal de castrer le Parlement fédéral en lui ôtant l'une de ses plus importantes prérogatives, celle qui consiste à élire le pouvoir exécutif. Cette prérogative est essentielle : elle assure une composition de l'exécutif conforme aux forces politiques en place à travers tout le pays, ainsi qu'un fonctionnement fluide de la démocratie. Le Parlement est constitué de représentants élus localement, qui rendent également des comptes localement. Un CF élu par la totalité du peuple serait donc choisi par tout le monde mais redevable devant personne. En soustrayant le pouvoir exécutif au contrôle du pouvoir législatif, le peuple se retrouverait avec deux représentations concurrentes et ennemies : l'une, locale, au législatif ; l'autre, universelle, à l'exécutif. Et rien ne permet d'être certain que celles-ci agiraient en bonne intelligence.

 

Bien au contraire, et c'est là aussi l'une des intentions des initiants, une fois le Parlement éliminé du jeu démocratique, l'exécutif se retrouve seul devant le peuple, libre de jouer à fond la carte émotionnelle, sans les contraintes qu'impose le contrôle du Parlement. Le calcul de l'UDC est transparent : pour le parti, ce système permettrait enfin à Christoph Blocher de revenir non seulement au pouvoir, mais seul et incontesté devant un peuple subjugué par sa machine électorale et financière. Le site mis en place par l'UDC ne laisse que peu de place au doute sur ces intentions : « L'élection du Conseil fédéral par le peuple donne aux personnalités profilées et qui ont fait leurs preuves de meilleures chances d'accéder au gouvernement suisse ». Les caractères gras ne sont pas de moi.

 

Voilà pour les intentions que cachent cette initiative apparemment pleine de bon sens : plus de pouvoir entre moins de mains. Et pour l'illustration dont je parlais plus haut, les grèves en cours en France nous en offrent une aveuglante : un pouvoir exécutif aveugle et sourd, indéboulonnable pour 5 ans ou plus, donnant des ordres à une chambre d'enregistrement paralysée, et une population à laquelle le seul semblant d'outil démocratique qui reste est une grève, dont l'objet même semble être en train, comme toujours, de partir d'un point précis pour dériver sur un ras-le-bol généralisé et destructeur.

 

Le programme de l'UDC semble, depuis 2007, n'avoir pour objet plus qu'une seule obsession : le retour de Christoph Blocher au gouvernement puisque lui seul, apparemment, possède les qualités nécessaires pour appliquer le programme du parti. Ce que les pauvres Maurer, Schmidt ou Widmer-Schlumpf se montrent incapables ou pas assez désireux de réaliser. Et comme l'UDC est conscient qu'un Blocher au sein d'un CF élu par le Parlement rencontrerait les mêmes échecs cuisants, la seule alternative consiste donc à exiger du peuple un plébiscite pour le faire revenir. Qui d'autre, à l'UDC, répond en effet à la définition de « personnalité profilée qui a fait ses preuves » ?

 

La France est un grand et magnifique pays auquel notre petit et non moins magnifique pays est fort redevable historiquement. Mais sur la questions des institutions politiques, le spectacle qu'elle nous offre depuis quelques décennies semble si cauchemardesque – lorsque le potentiel est si remarquable – que la perspective d'en importer l'un des aspects les plus néfastes ressemble bien à un arrêt de mort, tant pour notre démocratie directe que pour notre paix sociale et notre prospérité. L'avènement de l'Homme Fort est très certainement le danger le plus grave pour notre avenir, ainsi que l'idée la plus contraire à l'esprit de nos institutions.

 

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11/10/2010

NY Times et la voiture Google

Est-ce le soleil radieux, la perspective de plus en plus nette que la SVP va se prendre une bonne branlée aux élections de 2011 qui m'y poussent ou les deux, mais je me sens l'âme optimiste et conquérante. L'article de tête du NY Times de dimanche ne m'a pas franchement déprimé non plus. Car le futur n'a pas perdu tous ses attraits et conserve, malgré les catastrophes qu'on nous promet depuis toujours, quelques indécrottables raisons de nous envoûter. Et contre toute attente, ce futur rose et étincelant demeure une marque de fabrique américaine.

Google – on ne dit plus Google dans la presse mais « la firme de Mountain View » - a dévoilé la semaine dernière la plus récente et, à mon avis, de loin la plus sérieuse de ses inventions, qui renverra peut-être son propre moteur de recherche au rayon des sympathiques galops d'essai. La firme de Mountain View, donc, a lancé pas moins de 1'000 voitures, des Toyota Prius évidemment, sur les routes de Californie, équipées de tout un attirail électronique. En quelques semaines, celles-ci ont effectué plus de 200'000 kilomètres, sans pépin, sans accidents. Et sans conducteur.

A bien y réfléchir, la chose était prévisible. Dès lors qu'un système GPS de bord est capable de vous diriger de A à B en évitant les travaux, les bouchons et les sens uniques, le chauffeur voit ses prérogatives considérablement – et très heureusement – réduites. Et puis on trouve tout à fait normal qu'un Airbus A380 puisse décoller, voler et atterrir entièrement au pilote automatique. Alors pourquoi pas une simple voiture, fût-elle aussi moche et idéologiquement niaise qu'une Prius.

Google n'a pas vraiment réinventé l'eau chaude. Elle n'a fait « que » combiner plusieurs inventions existantes ensemble : la caméra à infrarouge, le radar, la cartographie 3D instantanée et le GPS, le tout relié aux commandes de direction de la voiture. Le « conducteur » n'aura plus qu'à introduire ses coordonnées de voyage et la voiture se chargera seule de s'y rendre, en choisissant le meilleur itinéraire et la consommation minimum, en évitant de percuter les piétons et les autres voitures, mais en évitant aussi les excès de vitesse, l'alcool et les bouchons. Et d'après les tests, ça marche.

Voilà l'invention la plus significative dans ce domaine depuis qu'en 1771, un ingénieur français du nom de Cugnot avait mis au point une planche munie de 4 roues actionnées par une machine à vapeur. En principe, il n'existe aucune différence entre ce char à vapeur et une Audi A8 dernier modèle : 4 roues, un châssis, un conducteur. On assiste probablement à un changement de paradigme dans une des industries les plus puissantes et les plus conservatrices de l'histoire. Et cela, amené par une entreprise dont le coeur de métier est de vous fournir l'adresse d'un hôtel à Toulouse.

Pourquoi Renault, Toyota ou BMW n'y ont-ils pas pensé avant Google, qui est à l'industrie automobile ce que le cancer de la prostate est à une surprise party ? Et puis pourquoi en Amérique, qu'on ne cesse de nous dépeindre comme finie, rétamée, en faillite financière, culturelle et sociale ? D'abord, et c'est là aussi un signe encourageant, parce que l'industrie du Web a accumulé suffisamment de capitaux pour se lancer la recherche scientifique de pointe et produire de l'authentique richesse industrielle et non pas, pour la énième fois, un nouveau site Internet qui va produire un seul milliardaire pré-pubère et quelques dizaines d'employés.

Et puis en Amérique parce qu'à peu près tous les indicateurs économiques nous le disent, encore et malgré tout : c'est elle qui dicte au reste du monde sa loi financière, économique et industrielle, ainsi que son mode de vie. Rien n'indique que cela soit seulement sur le point de changer, bien au contraire. Les Chinois seront probablement les premiers à adopter et à produire des voitures sans conducteurs, sous licence Google et avec enthousiasme.

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05/10/2010

B92 et la Révolution serbe

Tout le monde s'en fout désormais. Et pourtant, il y a dix ans, le 5 octobre 2000, la Serbie se libérait de son dictateur, indéboulonnable depuis 1990, Slobodan Milosevic. Dix ans qui, avec le recul, paraissent infiniment longues, tortueuses, tristes, décevantes et inexplicables. Mais dix ans aussi pour comprendre que tous les rêves éclos ce jour-là sur la grande place devant le Parlement fédéral, ne sont ni morts, ni trahis. Même si on les a souvent remplacés par un cynisme à peu près général, il n'est pas inopportun de rappeler, aujourd'hui, quelques vérités simples sur cette journée historique, sur sa signification et sur l'impact énorme qu'elle aura eu, en Serbie comme en Suisse. Il semble d'autant plus important de célébrer cette journée que B92, le média qui s'était imposé comme anti-Milosevic par excellence, n'accorde plus à cet anniversaire qu'un article poussif, comme si le souvenir de cette journée et de ses promesses était trop dur à regarder en face.

 

C'était la fin et Milosevic le savait. Dans son dernier discours télévisé du 2 octobre 2000, comprenant que l'opposition emmenée par Kostunica et Djindjic allait gagner, il mettait solennellement en garde son peuple contre les mirages créés par ces représentants d'une démocratie douteuse puisque soutenue par l'occident. Il mettait en garde non pas pour menacer, ce qu'il savait bien être impossible désormais puisque l'armée était déjà en train de changer de bord, mais pour dire que tous les changements qui allaient s'opérer en Serbie seraient néfastes et dangereux et que lui, Milosevic, et sa femme Mira, étaient les seuls à même de comprendre et de diriger cet étrange pays.

 

Et puis arrive le dimanche 5 octobre. Un million de personnes se répandent joyeusement dans les rues des grandes villes, Belgrade, Novi Sad, Nis, et les petites villes ne sont pas en reste. Milosevic tente de remettre en cause la victoire au premier tour de Kostunica pour la présidentielle en arguant de la nécessité d'un second tour. Mais le peuple n'en peut plus et décide que cette fois sera la bonne. Le deuxième tour aura bien lieu, mais sous forme d'une manifestation monstre, suffisamment énorme pour faire comprendre au gouvernement que le changement est inéluctable. En un seul dimanche, la Serbie prend soudain son destin dans ses mains. C'est la première fois de son histoire.

 

Depuis dix ans, appuyé par sa femme Mira, par des milliers de sycophantes politiques et financiers, par une mafia d'état occupée à tuer et à piller en son nom, par des médias totalement subjugués, par une élite vieillissante et lui offrant un honteux blanc-seing intellectuel et religieux, par des armées de dégénérés sans uniformes courant les campagnes de Bosnie, de Croatie et du Kosovo pour tuer et tuer et tuer au nom de la Serbie, par une population trop souvent abrutie par la pauvreté et l'isolement pour seulement réagir, et par des dirigeants comme Mitterrand qui s'en lavaient les mains au nom de leurs livres d'histoire, depuis dix ans donc, Slobodan Milosevic avait fait de la Serbie sa chasse gardée, sa chose.

 

Milosevic s'est néanmoins attiré la sympathie de tout un petit monde enthousiaste. Les groupies avaient des allures étrangement respectables : Peter Handke, Harold Pinter, Jacques Vergès, tant de grands noms et derrière eux, tant de simples citoyens, pour lesquels Milosevic est devenu la figure de proue d'un combat civilisationnel, à la vie, à la mort. Pour ces gens qui sont les plus éminents représentants de toute la frustration européenne face à la puissance américaine, donc d'un complexe d'infériorité maladif qui se traduit par un honneur démesuré et hurlant, Milosevic était le dernier des Mohicans, le Robin des Bois de l'Europe. Cela seul, cette sensation qu'il emmerdait l'Amérique et « les bien-pensants », cela valait bien tous les crimes de guerre, toutes les élections truquées et tous les Srebrenica qu'on s'est donc empressé de nier, jusqu'à Lausanne. Tant que tout cela prenait place là-bas, dans la lointaine et brumeuse Serbie et pas dans les rues de Londres, de Paris ou de Genève.

 

Il existe, pour ces groupies de Milosevic, une étrange arithmétique : Milosevic est jugé par le Tribunal International de La Haye. Or ce tribunal est une émanation des impérialistes américains, donc une saloperie. L'axiome est le suivant : comme ce tribunal est une saloperie, alors Milosevic est bon. Je saisis que l'on puisse critiquer, et même violemment, ce tribunal et son fonctionnement parfois arbitraire ou partial. Je saisis que l'on puisse trouver le procédé forcé. Mais comment peut-on à ce point perdre de vue l'essentiel, à savoir que Milosevic n'était rien d'autre qu'un dictateur sanguinaire et autocrate, pour rendre gloire à de vagues principes historico-politiques éculés. Comment peut-on célèbrer un tyran pour la seule raison qu'il faisait parfois de bons mots et qu'il se défendait tout seul ? Comment peut-on avoir la mémoire aussi courte et le jugement si confortablement inexistant ?

 

En Suisse, nous ne devrions pas ignorer l'importance de cette date. L'immigration ex-yougoslave a été l'un des événements sociaux les plus importants pour notre pays dans les 20 dernières années. Cette immigration, très largement positive malgré le choc que cela a constitué pour une population non préparée au début des années 90, aura certainement été l'un des plus puissants démarreurs de l'ère Blocher et de cette nouvelle rhétorique xénophobe qui ne cesse de prendre de l'ampleur depuis. Si quelques-uns de ces immigrés ont effectivement nui à l'ordre public et apporté dans leurs valises des moeurs indésirables, il faut aujourd'hui souligner à quel point la Suisse aura profité de la violente stupidité de Milosevic, à quel point cet apport de bras, de cerveaux et de coeurs dans notre pays aura été dynamique, positif et nécessaire pour notre avenir commun.

 

Surtout, le 5 octobre renvoie immédiatement à une autre date, le 12 mars 2003. C'est ce jour-là que le leader réel de l'opposition à Milosevic, Zoran Djindjic, devenu le premier Premier ministre démocratiquement élu de Serbie, a été assassiné. Ce jour-là, l'élan formidable qui était né dans la fureur de ce dimanche d'automne a été stoppé net. Pour la première et probablement l'unique fois de toute cette longue décennie, la Serbie toute entière, nationaliste ou pas, européiste ou pas, religieuse ou pas, s'est retrouvée dans le chagrin et dans l'indiscutable sentiment que celui qui venait de mourir était vraiment celui qui avait rendu possible la fin de la dictature et qui avait instauré la démocratie, aussi faible, compromise et discutable qu'elle ait été durant ces trois courtes années. Et si la Serbie était si triste ce 12 mars 2003, c'était aussi pour montrer à quel point le 5 octobre avait été important, essentiel. Le 5 octobre, c'était véritablement le début d'une ère nouvelle, dont le seul et grave défaut est d'avoir paru facile et rapide pour ceux qui l'appelaient de leurs voeux.

 

Ainsi cet anniversaire devrait être l'occasion de mettre tout cynisme, toute déception et tout découragement de côté. Nous devrions nous souvenir que, en Serbie comme ailleurs, la démocratie est un bien qui s'acquiert dans la douleur et qui demeure toujours fragile. Et qu'il ne suffit pas de la désirer pour l'obtenir, et de l'obtenir pour savoir en profiter.

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28/09/2010

L'Humanité, la gauche et la sécurité

Le Parti socialiste suisse peut et doit être heureux de prendre en charge le Département de Justice et Police. Mme Sommarugga reçoit ainsi ce qui est trop souvent un domaine réservé de la droite dans lequel elle a désormais l'occasion de démontrer ses compétences. Les questions de sécurité doivent pouvoir être gérées par la gauche, de la même manière que l'environnement doit pouvoir être géré par la droite. L'une et l'autre vont ainsi apprendre à faire des compromis essentiels dans le façonnement de leurs programmes respectifs en gérant des questions qui d'ordinaire les font plutôt bailler, et c'est un gage de stabilité politique supplémentaire pour les années à venir. L'agenda de ce changement de dicastère est probablement très discutable mais de détenir le Département qui concentre à lui seul la quasi-totalité des cibles de l'UDC offre au PSS une chance inespérée de reprendre la main sur ces sujets archi sensibles.

Sur la sécurité, en effet, la gauche a très longtemps été fustigée pour son angélisme ou sa pusillanimité, et pas toujours à tort. Mais plus que d’angélisme, on devrait parler de confusion idéologique. Il y a une raison à cela, la gauche étant confrontée depuis une cinquantaine d’années à la nécessité de trouver une alternative au tout répressif ordinaire de droite, ou aux excès du stalinisme et des régimes populaires en gros. Par exemple, lorsqu’on entend certains en Europe faire l’apologie du régime de Chavez, on se demande si on n’a pas la berlue. Dans sa dernière livraison, la correspondante de l’Humanité fait un panégyrique du régime et se moque avec virulence de l’opposition de droite dont on sent bien qu’elle est ridicule PARCE qu’elle est de droite. Pourtant Chavez, qui vient d’être réélu, est un dictateur. De droite ou de gauche est complètement hors sujet, un dictateur étant sensiblement le même salaud quelles que soient les convictions politiques qu’il avait eues un jour.

Chavez a notamment fait de la capitale Caracas un enfer du crime. Depuis des années, sa hantise de l’opposition l’a poussé à former des milices armées qui se chargent des basses besognes, du tabassage et des intimidations des militants de droite. Le problème surgit entre les manifestations, lorsque les milices, essentiellement composées de désoeuvrés, se tournent les pouces. Elles se mettent alors à voler, à violer et à tuer, puisqu’il n’y a apparemment rien de mieux à faire et que, surtout, elles seront couvertes et probablement jamais poursuivies. Le résultat est assez net : 19'000 morts rien que pour 2009. C’est plus que les guerres de la drogue au Mexique. Plus que Rio et Sao Paolo. Plus que Bagdad. Plus que Kaboul. En gros, c’est la plus forte criminalité au monde, et cela dans un régime qui se dit de gauche, proche des gens, soucieux de leur bien-être. Ce n’est donc pas au Venezuela qu’on devrait trouver des modèles et des inspirations, notamment en matière de sécurité, même si l’antiaméricanisme primaire de Chavez passe parfois pour une vertu à gauche.

C’est pour cela que l’occasion qui est désormais offerte à Mme Sommarugga de décider du calendrier en matière de répression et d’immigration est tellement importante. Même si la réalité politique de la Suisse est axée sur les questions économiques et sociales, on doit constater que l’UDC, aidée en cela par un centre droit croupion sur ce sujet, est parvenu à désaxer l’attention de l’opinion sur des sujets périphériques à forte charge émotionnelle, essentiellement les étrangers et la criminalité. Et il n’y aurait pas de plus grande victoire pour la gauche que de parvenir non seulement à obtenir de bons résultats en matière d’immigration et de baisse de la criminalité, ce qui est parfaitement à la portée de la nouvelle ministre, mais aussi de parvenir à « refroidir » ces sujets et leur redonner leur réelle dimension dans notre société. De réussir dans sa tâche en utilisant des outils politiques et non pas électoraux. En résolvant des problèmes et non pas en les créant. En plus, lorsque la France est en train de nous démontrer l’épuisement complet de la rhétorique du tout-répressif et de la soi-disant application stricte de la loi, sans considération des réalités, on comprend d’autant mieux que la possibilité d’une alternative crédible est plus que jamais à portée de main. Rien moins que la stabilité politique et sociale de la Suisse en est l’enjeu.

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19/09/2010

Le Guardian et les accusations de Benoît XVI

Il n’est pas commun de se faire traiter de maniaque génocidaire en puissance par un ecclésiastique de 83 ans. C’est pourtant ce qui nous est arrivé, moi et mes copains athées de par le monde lorsque, mercredi 15 septembre, le Pape Benoît XVI a fait un discours à Edimbourg lors de sa visite officielle au Royaume-Uni. Dès qu’il s’agit de Benoît XVI et de Vatican, tout ce que le monde compte d’opposants à ces symboles saisit immédiatement sa braguette et vocifère au sujet de la pédophilie, ou du célibat des prêtres, ou des homosexuels, ou des femmes prêtres et tout qui permet de concentrer l’essentiel de l’attaque sur la sexualité. C’est lassant, et c’est absurde. On parle d’une institution vieille de 2'000 ans, forte de centaines de millions de catholiques et d’une influence historique au-delà de la compréhension humaine. Lorsqu’il s’agit de critiques, on pourrait alors évoquer des guerres de conquête sanglantes, des conversions forcées, une dictature de l’opinion, une censure absolutiste ainsi qu’une coercition de masse. Entre autres. Mais non, on semble encore et toujours persister à ne parler que de kiki. Et pourtant, Benoît XVI offrait à sa critique des opportunités autrement plus riches dans son discours d’Edimbourg.

 

On essaie souvent de minimiser la portée des propos parfois problématiques de ce Pape. Combien de fois n’a-t-on pas entendu que Benoît XVI est un érudit hors pair, que ses propos sur Mahomet on été mal interprétés – ce qui est exact par ailleurs – que sa diplomatie n’a d’égale que sa compassion. Certains catholiques parlent aussi de leur malaise face au revirement de la politique vaticane face aux intégristes de la Fraternité de St Pie X, ressenti comme une approbation silencieuse. Le retrait me semblait donc l’attitude la plus recommandable. Et puis il n’est pas forcément ni crédible, ni recommandé de se joindre au concert des bouffeurs de curé dont l’heure de gloire est aujourd’hui largement passée, les curés n’étant plus exactement cette armée de castrateurs vêtus de noir et occupés à vous dire comment vivre et penser. Pensais-je du moins, jusqu’à mercredi dernier.

 

Car le discours d’Edimbourg m’a sorti de ma confortable réserve. Au départ d’une visite houleuse, le Pape a servi devant la Reine elle-même un sermon d’une virulence rare. Dans ce texte sensé rappeler aux Britanniques l’importance de leur héritage chrétien – en soi rien qui mérite la flagellation – Benoît XVI assène deux bombes à fragmentation en direction des athées. Forcément, dans un pays qui a envoyé la papauté se balader il y a cinq cents ans et qui ne compte aujourd’hui plus que 60'000 catholiques pratiquants environ, dans une société qui a pratiquement inventé la consommation et la démocratie de masse, il y a de quoi se sentir un peu menacé quand on représente l’absolutisme et l’obéissance aveugle en politique. Dans sa charge retranscrite par le Guardian, le Pape n’hésite pas à condamner ce qu’il appelle « l’extrémisme athée » et « le sécularisme agressif », arguant que ce sont « l’exclusion de Dieu, de la religion et de la vertu dans la vie publique » qui ont causé tant de maux durant le XXe siècle.

 

Sur sa lancée, Benoît XVI crée ensuite un lien direct de cause à effet entre la politique anti-catholique des nazis et l’holocauste, l’une étant le fondement nécessaire et suffisant de la seconde. Les nazis voulaient éradiquer Dieu de la société, ce qui les a menés au génocide. Ainsi, selon Benoît XVI, qui a lui-même vécu cela de près et qui pourrait au moins apporter à son ministère la conscience qu'induit l’expérience, les millions de juifs, de communistes, d’opposants divers, de malades mentaux, d’homosexuels et de gitans massacrés par les nazis sont avant tout les victimes d’une politique anti-chrétienne. Les corollaires sont nombreux et passionnants : Hitler eût-il été chrétien ou respecté le Vatican, rien de tout cela ne se serait passé. Il suffirait de croire en Dieu pour ne plus faire la guerre. La guerre et les génocides sont impossibles à réaliser avec la foi. Et surtout, rejeter Dieu et la foi mène au génocide.

 

Ce genre de propos ne favorise probablement pas l’amitié vaticano-britanique, les Anglais, tout comme les Ecossais, étant très attachés à leurs libertés civiques, à la non-intrusion de l’église dans la vie publique et à leur sécularisme. Ce qu’il favorise, c’est l’émergence du mouvement « antithée », par opposition à athée, c'est-à-dire le mouvement qui tend à s’opposer avec force à toute forme de religion. Dans son ouvrage « God Is Not Great » publié en 2008, l’écrivain anglais Christopher Hitchens livrait un long et féroce plaidoyer dans ce sens, agonissant tout autant le Vatican que les mollahs ou que Mère Térésa qu’il tient en haine intime. Le sermon d’Edimbourg est une magnifique pierre d’angle à ces édifices d’incompréhension et de mépris mutuels entre croyants et non-croyants, et ce pour deux raisons essentielles.

 

Historiquement d’abord, ce que soutient Benoît XVI n’a aucun sens. Hitler ne s’en est pris à l’Eglise catholique allemande que dans la mesure où certains évêques et curés courageux s’opposaient à son pouvoir. L'Eglise était un obstacle, pas un ennemi. Le tropisme païen du mouvement nazi ne privait d'ailleurs pas Hitler de bon sens au point d’appeler une population encore très largement chrétienne à abandonner sa foi. Sur les ceinturons de la Wehrmacht, il n’était pas écrit « Gott mit uns » pour rien. Ensuite, la politique génocidaire des nazis trouve sa source dans des causes multiples et variées. Un facteur unique à cette démence collective serait confortable pour l’esprit mais c’est évidemment faux. Ce l’est d’autant plus dans le cas présent qu’une bonne part de la haine des juifs accumulée à travers les siècles est indiscutablement le fait de l’Eglise et de sa distorsion volontaire de l’histoire, réduisant les juifs à des déicides éternels et massacrables à merci. Enfin et surtout, on rappellera que le génocide commis contre les populations serbes et juives de Croatie par l’Etat oustachi entre 40 et 45, et qui a fait pas moins de 700'000 victimes, a été largement soutenu par l’Eglise catholique croate, parfois même commis par des curés fanatiques. Qu’une fois la guerre terminée, Ante Pavelic, le chef de cet Etat, l’un des génocidaires les plus déments de la guerre, a été exfiltré grâce au Vatican et promené ainsi pendant des années de monastère et monastère. Il est mort libre grâce à l’Eglise.

 

L’autre faute de Benoît XVI est d’ordre moral. En attaquant les athées sur le terrain de l’histoire, il offre le flanc à des ripostes sans fin et vénéneuses. Sur son histoire deux fois millénaire, le Vatican a tellement eu l’occasion de transgresser ses propres principes de paix, d’amour, de charité et de justice que l’accumulation de ses vices et de ses crimes ne plaide pas forcément en sa faveur, en comparaison de ceux qu’on peut imputer aux athées, dont l’émergence en masse sur la surface de la terre n’est même pas centenaire. Lors de cette courte histoire, on entend souvent dire que les régimes nazi et soviétique étaient athées, ce qu'il faut dire vite étant donné la forte dimension religieuse de ces deux idéologies. D'autre part, cela faisait-il de l’Amérique et de la Grande-Bretagne, les plus sécularisées des sociétés d’alors, des régimes conduits par la foi chrétienne ? En revanche, ce qui est certain, c’est que l’athéisme, déclaré ou suspecté, a systématiquement été puni de mort pendant des siècles lorsque l’Eglise pouvait en décider. En le condamnant de la sorte, alors que, comme Hitchens le déplore, les athées ne sont en aucune façon organisés ou ligués et ne lui répondront donc pas, Benoît XVI perpétue par les mots ce que la majorité de ses nombreux prédécesseurs ont pratiqué par l’épée et par le feu. Il est vain d’exiger des excuses au Pape. De toute façon il parcourt le globe en les distribuant comme des bonbons, pour la pédophilie, pour l’esclavage, pour à peu près tout ce qu’il peut penser nettoyer par quelques paroles lénifiantes, même si elles sont sincères. On pourrait en revanche lui demander de bien vouloir, pour la dernière fois de la trop longue histoire de son institution, laisser les gens libres de croire ou non en Dieu, sans les massacrer ou sans les accuser de vouloir commettre des génocides.

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30/08/2010

Budapest Times et "les criminels tsiganes"

Tandis que, ce matin, Bernard Kouchner faisait état sur RTL de ses velléités de démission sur la question des Roms, l’Europe centrale nous fait parvenir, sur cette même question, les bruits de botte les plus effrayants, les plus hallucinants et cependant les plus réels qui soient. On imagine volontiers, confortablement, que cette question, faute d’être résolue, n’en est pas moins quasi-inexistante. On regarde d’un œil suspicieux les campements de caravanes de Rennaz ou d’ailleurs, on passe son chemin devant ces vieilles à foulard qui vous prient quelques sous sur le trottoir et on se souvient, vaguement, que les tsiganes furent aussi victimes des nazis. Et puis on passe à autre chose.

Or la question des Roms en Europe est très, très loin d’être résolue et apaisée. En Suisse, la Confédération avait directement été impliquée dans le scandale absolu qu’était l’organisation Pro Juventute et son programme « Les enfants de la grand route ». Sous l’égide du bon docteur Siegfried, pas moins de 600 enfants roms ont été retirés par la police à leurs familles puis placés dans des familles d’accueil ou même parfois jetés en prison. Ce programme a eu lieu de 1926 à 1972, c'est-à-dire presque 30 ans après la fin de la guerre mondiale. Le but était de briser les habitudes nomades des tsiganes que le docteur Siegfried affirmait être inférieurs d’un point de vue racial et naturellement portés au vol et au mensonge. Ce petit rappel historique pour souligner qu’en la matière, nous n’avons de leçons à donner à personne.

En France, il aura suffi d’un été de scandales à répétition sur le front de la corruption ministérielle, mais aussi d’un échec quasi complet sur le front sécuritaire, pour que le gouvernement décide tout soudain que les Roms méritaient une punition exemplaire et une couverture médiatique énorme. Que le Pape et la quasi-totalité de la communauté internationale s’en scandalisent n’a manifestement pas beaucoup ému l’Elysée qui, fort des sondages apparemment favorables, se voyait déjà reconduit pour cinq années de manège. Ce que Sarkozy ignore peut-être encore, c’est que son action musclée est appréciée non seulement de ses concitoyens, mais aussi de ceux de son pays d’origine, la Hongrie.

Là-bas, le parti du Jobbik – Mouvement pour une Meilleure Hongrie, qui nous rappelle le « Qualité suisse » de la SVP – prépare sa campagne municipale pour la 3e ville du pays, Miskolc. Avec son sens coutumier de l’outrance, le Jobbik fait un usage inattendu, mais illustratif, de l’action du gouvernement français, un usage qui brusque un tant soit peu la sacro-sainte réputation de « patrie des droits de l’homme » de la France. Voilà ce que clame la brochure de campagne du Jobbik, reproduite dans Budapest Times : « Le parti du Jobbik de Miskolc propose – et réalisera ceci s'il gagne les élections – d'exclure les criminels tsiganes du territoire de Miskolc, et de suivre les modèles du 21ème siècle en Europe de l'ouest en les enfermant dans des camps ; il proposera au parlement et au gouvernement de leur retirer leur nationalité. » Oui vraiment, bienvenue dans le 21e siècle européen – qui, comme le nouveau testament, accomplira le précédent. Et comme toujours, on commence par l’Europe centrale.

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22/08/2010

France Info et les 4 recettes de la droite dure

Certaines rhétoriques et doctrines politiques sont très complexes à décrire avec précision. Ainsi la vague de droite dure qui sévit en Europe aujourd'hui est non seulement d'une intensité variable selon les pays, elle est également polymorphe et ne s'exprime pas partout de la même façon et pour les mêmes raisons. Le racisme en France doit être expliqué en prenant en compte le passé colonial de l'empire et la fin désastreuse de cet épisode qui ne l'était pas moins ; en Suisse c'est presque le contraire, puisque on doit plutôt prendre en considération des siècles d'isolement social et politique ; tandis qu'en Angleterre, on doit à la fois considérer l'isolement insulaire et le colonialisme. Sans tomber dans un simplisme paresseux, certaines petites phrases peuvent offrir des clés de compréhension précieuses, comme un rayon X qui permet, sous les habits et la peau, de voir en un clin d'oeil toute la structure osseuse qui maintient l'animal debout.

 

Et l'une des petites phrases les plus remarquablement illustratives de cette vague de droite dure nous est parvenue au coeur de l'été, dans la bouche de Brice Hortefeux. Il faut d'abord noter que, depuis 2007, Brice Hortefeux est si bien parvenu à exécuter les ordres de Sarkozy qu'il a peu à peu adopté exactement le même timbre de voix. L'entendre à la radio est troublant parce qu'on ne sait pas vraiment si on a à faire au Président ou à son porte-flingue favori. Après le parlement des godillots du Général de Gaulle, caricature de la chambre d'enregistrement qui s'aplatissait devant son maître, on a désormais, en plus, un gouvernement godillot, ombre pâle et suiveuse d'un Président que plus rien n'arrête dans sa conquête de tous les coins et recoins du pouvoir. Le ministre de l'Intérieur s'exprime sur la question de campements de Roms et ajoute la chose suivante : « Beaucoup de nos compatriotes sont à juste titre surpris en observant la cylindrée de certains véhicules qui traînent les caravanes ». Et là, un peu de systématique s'impose. Car cette phrase concentre quatre traits que l'on retrouve dans tous les discours et les campagnes des partis de droite dure européens.

 

  1. L'esquive comme botte secrète. On concentre tout le discours sur des sujets complètement périphériques, sans aucun lien avec les questions d'actualité, mais socialement sensibles. Nous en avons eu notre lot en Suisse avec la votation sur les minarets intervenue en pleine crise financière et politique. Mais rien n'indique, hélas, que la machine soit repue. Mener la question des Roms au centre du ring en France aujourd'hui est non seulement sans intérêt – on n'en compte pas un million en tout – c'est surtout une manière transparente de ne pas évoquer la faillite quasi complète de la politique ultrasécuritaire de ce gouvernement. Depuis des années, Sarkozy n'a que le mot sécurité et nettoyage à la bouche. Mais la réalité, c'est Grenoble, ses morts et ses 80 voitures incendiées en deux jours, cela cinq ans après les violences de 2005. Entre temps, rien n'a changé, tout empire et le gouvernement ne fait qu'agiter la rhétorique sécuritaire pour tenter encore – mais c'est désormais sans effet – de rallier à lui les précieux électeurs lepénistes.

     

  2. Seul détenteur de la légitimité populaire. Hortefeux, né d'un père banquier à Neuilly, la commune la plus riche de France, nous explique sans ciller ce que sont les vrais soucis des vrais Français. Cette droite-là, tout comme l'UDC chez nous, s'accapare la voix populaire comme un étendard et l'agite à tout propos, même si ou surtout lorsque celui qui s'exprime n'a strictement aucune légitimité personnelle en la matière. L'autre façon, c'est d'agonir la gauche et l'accuser d'avoir trahi sa base, d'être, selon une autre formule extraordinaire de Hortefeux la « gauche milliardaire ». Et même lorsqu'on fait tout un foin d'un sujet aussi insignifiant que les Roms, on se donne un mal de chien pour justifier que ce sont là les vraies préoccupations des vraies gens. Les vraies gens, pour cette droite-là, c'est un espace mythique, parfaitement inexplicable et monolithique, constitué d'une armée gigantesque de clones qui, étonnamment, ne votent qu'à droite, haïssent l'Etat et vomissent les élites.

     

  3. Créer des divisions et ethniciser le débat. La politique d'intégration post-colonialiste a échoué en France, c'est un fait douloureux. Les raisons de cet échec sont très, très nombreuses, complexes et ne sont, en plus, pas du tout près d'être soulagées dans un futur proche, bien au contraire. En attendant, autant taper sur les Roms, c'est facile, c'est pas cher et ça peut rapporter gros. Ou sur les Français naturalisés, ou sur la racaille, etc. C'est selon l'humeur du moment. C'est l'une des recettes les plus anciennes et les plus efficaces de cet aréopage de politiques odieux auxquels l'histoire n'aura rien appris, sinon que la provocation attire l'attention. La nouveauté, c'est qu'en s'attaquant aux Roms, on ethnicise de plus en plus le débat et on s'aligne sur les extrémistes américains du style Tea Party qui ne voient plus dans la société que la couleur de peau de leurs voisins et de leur dirigeant, où absolument tout ne s'explique qu'en fonction de la race.

     

  4. La suggestion formulée comme une accusation. En suggérant publiquement, devant des caméras, que les Roms sont malhonnêtes et acquièrent leurs puissantes voitures illégalement, Hortefeux se situe dans la droite ligne des innombrables suggestions et questions fermées que nous entendons ici à propos des musulmans. Soyons clair : en France comme en Suisse, il est effectivement étonnant de voir, dans les campements de Roms, des Mercedès dernier cri. Mais Hortefeux s'arrête à cette interrogation, il en fait un message en soi auquel le bon peuple trouvera immédiatement la réponse à peine suggérée. En tant que ministre, il pourrait parfaitement, sans déclaration préalable, diligenter une enquête de terrain par la police locale et les autorités fiscales. Et puis, si des infractions sont effectivement commises, il pourrait même en faire état. C'est bien là le côté le plus inexcusable et le plus vicieux de la phrase de Hortefeux : il exprime à haute voix des suspicions aisément explicables et les transmet ainsi à toute la société, suggérant la malhonnêteté, mais sans aucune preuve quelconque, d'une frange infinitésimale de la population.

 

J'ai toujours trouvé le pessimisme suspect. On n'a jamais l'air aussi intelligent et pénétrant que lorsqu'on annonce d'un ton sombre que l'Europe est proche de l'implosion ou qu'Obama va se faire assassiner ou que la guerre civile va éclater autour de Paris. Mais Brice Hortefeux et ses déclarations me poussent dans mes retranchements les plus antarctiques : comment rester optimiste ou, à tout le moins, pas trop pessimiste, devant tant de bêtise, de rouerie, de tromperie ?

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15/08/2010

Financial Times et l'Université du Valais

En regardant cette pluie fine qui tombe sur le lac Léman et les très rares promeneurs qui se hâtent de rentrer chez eux sous ces humbles platanes, en écoutant les placides colverts qui pataugent dans le port de Vevey, on a de la peine à concevoir que nous vivons dans le pays le plus cher du monde. Mais voilà, un article du Financial Times nous explique qu'en matière de construction et d'immobilier, la Suisse est le pays le plus cher du monde, juste devant le Danemark. Ce qui, au-delà de l'indication d'une évidente santé économique, est tout autant préoccupant, surtout lorsqu'on s'attarde sur la disparité des chiffres au sein même de notre beau pays.

 

Car lorsqu'on dit que la Suisse est le pays le plus cher du monde, encore faudrait-il préciser qu'il s'agit avant tout des zones urbaines que constituent l'arc lémanique et le bassin zurichois, ainsi que les stations de ski telles que Verbier, Zermatt ou Villars. En dehors de ces endroits, où j'ai le privilège insigne de vivre moi-même, la réalité est tout autre. Ainsi il devient courant de vivre en Valais pour travailler à Genève. Parce que même en comptant la voiture pour se rendre à la gare de Martigny, l'abonnement général de train, les trois heures et demie de transport quotidien, il est plus agréable de vivre dans une petite maison avec un jardin que dans un studio à Plainpalais.

 

En venant de Genève, la barrière économique se situe à Villeneuve. Au-delà, bien sûr, il y a Verbier et Zermatt et Champéry, où le mètre carré est simplement le plus cher de Suisse, donc du monde. Et qu'est-ce qu'il y a entre les deux ? La plaine du Rhône. Le Valais. Un trou noir coincé entre des montagnes énormes et deux paradis économiques, le lac à l'ouest et les stations en hauteur. Un truc qu'on regarde passer sur la route des vacances, avec l'urgente envie de ne pas s'y attarder. Des rangées d'abricotiers, des hangars plantés au milieu de nulle part, des pylônes électriques, un improbable bric-à-brac industrialo-agricole, produit d'une coupable absence de planification urbanistique, un truc qui fait plus penser à certaines régions de l'Italie qu'à un canton du pays le plus cher du monde, l'un des plus développés aussi.

 

Le canton du Valais m'est personnellement très cher, j'y ai vécu quatre ans, à St Maurice. Et je me demande toujours comment il est possible que ce canton, si beau, peuplé de gens si diablement sympathiques, demeure économiquement aux marches de nos statistiques. Comment se fait-il que cette vaste et fertile vallée en soit encore aujourd'hui réduite essentiellement à vendre des nuits d'hôtels et à construire des chalets ? Plus de 20% de la population active valaisanne travaille soit dans le bâtiment, soit dans l'hôtellerie, des proportions délirantes au regard des autres cantons romands. Surtout lorsque le Président d'hotelleriesuisse annonce aujourd'hui qu'un tiers des hôtels de Suisse vont probablement devoir disparaître. Et on a vu en Espagne à quel point ce type d'économie résistait aux variations boursières et aux accidents de la politique.

 

A St Maurice, j'étais entouré de jeunes Valaisans de mon âge, des garçons brillants qui n'avaient d'autre choix, une fois la maturité en poche, que de s'exiler pour poursuivre leurs études, le plus souvent à Genève. Ils y prospèrent encore, pour la majorité d'entre eux, contribuant à cette réputation non usurpée de « Genève, capitale du Valais ». L'ironie est amère : voilà le canton qui peut se targuer d'avoir probablement les meilleures écoles publiques de Suisse romande, et qui ne forme tous ces esprits que pour les voir s'en aller enrichir d'autres villes et d'autres cantons. On est en droit de penser qu'il existe un lien entre cette fuite massive de cerveaux et la relative monoculture économique qui continue de faire de la plaine du Rhône un espace peu attractif, où quelques noms se taillent encore des empires incontestés au milieu de l'indifférence générale.

 

Etablir une université est une affaire coûteuse et périlleuse. Mais au regard des bénéfices potentiels qu'une Université du Valais offrirait à ce canton et à l'ensemble de la Suisse romande, on se doit d'y réfléchir. Une telle université se justifie par un bassin de population de 300'000 personnes, et, comme précédemment expliqué, par une préparation scolaire comparativement supérieure. Il existe en outre deux importants avantages à établir une telle institution : dans un canton vraiment bilingue, l'éducation supérieure le serait aussi et deviendrait une nécessaire tête de pont entre les élites romandes et germanophones ; et puis la proximité des Alpes permettrait de développer l'intégration – nécessaire, elle aussi – des sports aux études supérieures.

 

Surtout, une université valaisanne permettrait aux Valaisans éduqués de contribuer plus activement au développement de leur canton. Elle lui permettrait de diversifier ses revenus et de devenir un véritable pôle, et pas uniquement ce qu'il est en train de devenir, à savoir une banlieue dortoir pour l'arc lémanique, ainsi qu'une bombe à retardement sociale le jour où l'industrie touristique ou du bâtiment, ou les deux, ne s'effondrent que de 30%. Je suis vaudois et je devrais probablement laisser ce problème aux Valaisans. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser que, alors que Genève, Lausanne, Verbier et Zermatt ne cessent de s'enrichir et de chasser leurs habitants moins fortunés, il est préoccupant de voir un tel bassin de population si manifestement mis de côté et annuellement vidé de ses cerveaux les plus prometteurs. Car même si certains politiciens sont parvenus à en faire un gros mot, la formation des élites demeure un garant non seulement de développement économique, mais de démocratie. Et c'est bien en cela que cette question me concerne.

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